VARIÉTÉS

HENRIK IBSEN

La représentation des Revenants, de Henrik Ibsen,
que le Théâtre-Libre annonce pour cet hiver, 
attirera l'attention sur l'écrivain norvégien que le
public français ne connaît encore que par de rares
articles. Je ne sais si sa vigoureuse peinture de
mœurs, qui paraîtront sans doute très éloignées,
trouvera quelque écho parmi nous ; je me 
demande surtout si une seule pièce, et la plus étrange
peut-être qu'il ait écrite ne produira pas un 
simple effet d'étonnement et n'inspirera pas la méfiance !
Ibsen n'est pas de ceux qui s'imposent tout de suite
et sans lutte. Dans son propre pays, chacun de ses
ouvrages a soulevé des tempêtes, et ce n'est guère,
je crois, qu'après l'accueil enthousiaste qu'ils ont
trouvé en Russie et en Allemagne, que la 
Norvège s'est aperçue qu'elle possédait un grand poète.
A la lecture, ils surprennent d'abord ; ce n'est que
peu à peu qu'on en pénètre la rude saveur. Ce n'est
que lorsqu'on a réussi à se familiariser avec leurs
personnages si différents de nous, pasteurs, consuls,
chambellans, bohèmes qui ressemblent à des 
scaldes, gentilshommes campagnards dont la paisible
existence recouvre des tragédies tout intérieures,
qu'on en sent toute la puissance et toute la portée.
Ils n'ont pas la séduction immédiate des romans
russes, mais ils en ont une autre, plus graduelle,
plus lente, qui s'exercera certainement ici comme
elle s'est exercée ailleurs, et qui fera du nom 
aujourd'hui inconnu d'Ibsen un nom presque 
populaire, au même titre que ceux de Dostoïewsky,
de Dickens et de Tourguénief.

Nous savons très peu de chose des moeurs et de là
société des pays du Nord. Le Danemark, la Suède
et la Norvège, qui ont entre eux d'évidentes 
ressemblances, nous apparaissent comme une 
lointaine Thule dont quelques explorateurs nous ont dé-
crit les sites les plus pittoresques. S'il n'y avait pas
les contes d'Andersen et quelques nouvelles de 
Bjœrnsen, nous ne connaîtrions rien de leur littérature.
Les noms de leurs écrivains, passés et présents,
nous sont presque entièrement inconnus. A peine
peut-on faire une exception pour M. Georges 
Brandrs, que cite de temps en temps un de nos 
critiques. Mais les autres, les SÅ“ren Kierkegaard, les
Esaias Tegner, etc., à peine les esprits les plus 
cosmopolites en connaissent-ils l'existence.

A travers les quelques fragments d'eux qui nous
sont parvenus, nous entrevoyons là-bas, dans ces
pays ignorés, une vie extrêmement régulière et
paisible, une vie de petits pays heureux qui n'ont
plus d'histoire, de petites villes où tout le monde
se connaît et dont seuls quelques commérages 
troublent le calme d'eaux dormantes, de familles 
patriarcales que gouvernent des mœurs d'un autre
âge, faites de douceur et de respect. Certains échos
que nous apporte de temps en temps la presse
fortifient cette impression : récemment c'était la
mésalliance d'un fils du roi de Suède épousant
une bourgeoise : toute la nation s'y intéressait,
et le père, après avoir résisté le temps 
convenable, finissait par donner son consentement,
moyennant quelques conditions correctes et 
simples, aux applaudissements universels. Quelque
temps auparavant, il s'agissait d'un roman de M.
Strindberg, Mariés, qui faisait poursuivre son
auteur. Il a été traduit et nous avons pu le
lire. Eh ! mon Dieu ! c'est de l'eau de rose ; il n'y a
pas dans l'Europe méridionale de pensionnaire bien
élevée qui n'ait lu dix fois pire ! Une autre fois
encore, nous apprenions que les cours de M. 
Brandes soulevaient l'opinion publique à Copenhague ;
savez-vous pourquoi ? Parce qu'il tentait 
d'introduire dans la critique la méthode de Sainte-Beuve !
Cependant, la presse nous apporte aussi, de
temps en temps, des échos d'un ton différent, que
nous lisons d'un œil distrait et qui nous étonnent
un peu, parce qu'ils vont à l'encontre de toutes les
notions que nous avons pu nous faire sur les pays
du Nord. Ainsi, en Danemark, il y a une 
opposition, qui a la majorité dans la Chambre ; en sorte
que le roi, qui veut conserver son ministère 
conservateur, la dissout de sept en quatorze, d'où
quelques dépêches dans les grands journaux. De plus,
quelque légère bagarre à Christiania ou à Stockholm
nous rappelle également, d'année en année, qu'il y a
en Suède et Norvège des radicaux et des socialistes.
Nous présumons qu'ils ne sont pas dangereux, qu'ils
sont en politique ce que sont les romans de M.
Strindberg en morale, et nous passons outre.

Eh bien, nous avons tort, le conflit est sérieux,
là-bas comme ici. Là-bas comme ici, on remue 
toutes les questions, on fait le procès de la société, on
discute ses exigences, on examine ses bases, on les
menace, on les sapera peut-être. Et les drames
d'Ibsen ont ce haut intérêt qu'ils nous représentent
d'une façon singulièrement vivante cette mêlée,
qu'ils nous en livrent les éléments et les caractères,
qu'ils nous renseignent sur la lente ébullition de ce
pays que nous aimons à nous figurer si tranquille,
et avec une hardiesse telle, qu'elle ferait peut-être
reculer les plus hardis de nos écrivains.

Henrik Ibsen, qui a maintenant soixante ans, vit
depuis plusieurs années à Rome, dans un isolement
jaloux. Il y demeure étranger ; on ne lui connaît pas
d'amis ; tous les soirs, vers sept heures, on le voit
entrer au café Aranjo ; quelques Allemands, qui s'y
trouvent, le saluent ; mais il ne parle à personne et
s'assied seul à sa table. Il a fait de la solitude un
principe:  « L'homme le plus fort, dit quelque part
un de ses personnages, est celui qui reste seul. »
Notez que son isolement n'est pas une retraite, qu'il
n'entend pas renoncer à exercer une action sur la
société. Mais, passionnément individualiste, comme
le sont souvent les hommes du Nord, il croit 
pouvoir exercer cette action par la seule puissance de
sa personnalité. Ses œuvres lui paraissent à cet 
effet des armes suffisantes : il s'abstient de prendre
une part directe à l'agitation qui l'intéresse, il 
n'écrit pas dans les journaux, il ne lance pas de 
brochures, il ne fait pas de discours ni de conférences,
il ne veut pas monter sur la scène politique, et il a
dit dans une de ses poésies :

« Le bruit des masses m'épouvante, je ne veux
pas laisser éclabousser mon habit par la boue des
rues, je veux, en purs vêtements de fête, attendre
le jour de l'avenir... »

Mais son attitude n'a pas toujours été la même,
il n'a pas toujours regardé les événements d'aussi
loin, d'aussi haut, dirait-il peut-être non sans rai-
son, il a su s'y mêler à ses heures. La ruine de sa
famille ayant interrompu ses études de médecin, il
dut, pour pouvoir les continuer, accepter un emploi
de commis pharmacien. Cette circonstance, cette
position difficile que ses hautes ambitions rendaient
sans doute plus pénible encore, les difficultés et les
besoins misérables auxquels il se heurtait, tout cela
le prépara à subir l'action de l'esprit 
révolutionnaire et en 1848 le souffle de révolte qui passait
sur l'Europe l'emporta. Il lui inspira ses premiers
écrits : des vers aux Hongrois pour les encourager
dans leur lutte, une série de sonnets au roi Oscar
de Suède pour l'engager à soutenir les intérêts des
frères danois, des épigrammes violentes qui mirent
sens dessus dessous sa petite ville de Grimstad. Un
peu plus tard, il prenait Catilina pour héros de son
premier drame : un Catilina qui devenait entre ses
mains un utopiste, un rêveur, un humanitaire, 
indigné de voir triompher à Rome l'injustice et les
abus, qui ne se résignait à la destruction que parce
qu'il voyait un monde nouveau et meilleur sortir des
ruines de l'ancien. Ibsen entrait donc dans la vie,
selon sa propre expression, « en se mettant en guerre
avec la société » ; il ne devait pas s'en tenir à ces
premières escarmouches.

Après quelques années de luttes assez vives, 
pendant lesquelles il fonda un journal, composa un 
second drame, le Tombeau des Huns, écrivit une satire
politique, Ibsen entra pourtant dans une période
plus calme : il écrivit des pièces assez ordinaires,
qui réussirent moyennement, et devint même 
directeur du théâtre norvégien de Christiania. La
chute de ce théâtre ramena ses difficultés ; et c'est
seulement à partir de ce moment-là qu'il se trouva,
ou plutôt se retrouva lui-même. Car c'est bien
l'auteur de Catilina, le révolutionnaire, le révolté,
qui reparaît dans la Comédie de l'amour, la 
première des pièces de son vrai répertoire, et dans toutes
celles qui suivirent. Seulement, ce n'est plus la 
politique qui est son terrain ; il va plus loin : ce sont
les rouages les plus intimes de la société qu'il 
étudie, le mariage et la famille ; ce sont les idées sur
lesquelles elle repose qu'il analyse, et chacune de
ses Å“uvres nouvelles le pousse plus avant dans
cette voie.

La révolte, chez Ibsen, paraît provenir d'une 
extrême droiture de cœur et d'esprit en même temps
que d'une inébranlable fermeté de caractère. Ce qui
le met en méfiance contre les idées, c'est la façon
dont elles s'incarnent ou se réalisent. Il ne fait pas,
si je puis parler ainsi, leur procès direct, il ne les
analyse pas en elles-mêmes : il montre la misérable
contradiction qui existe entre ce qu'elles proclament
et ce qu'elles font faire aux hommes. C'est ainsi que
le prêtre Brand, un de ses personnages dans lequel
il s'est le mieux peint lui-même, frappé de l'énorme
distance qu'il y a des préceptes à la pratique de la
religion, se dresse contre l'Eglise et consacre tous
ses efforts à réveiller la conscience endormie de
ceux qui l'entourent. Chez lui, le désir du bien 
devient une sorte de fanatisme ; il se refuse à 
admettre le moindre compromis entre les deux 
puissances opposées qu'il voit se partager le monde. De
même que Christ disait: « Qui n'est pas pour moi
est contre moi, » il demande, en son nom « Tout
ou rien, » et il répète à ceux qu'il sacrifie à 
sa terrible logique « Si tu donnais tout en réservant ta
vie, sache que tu n'aurais rien donné » Deux 
scènes de cette étrange composition sont 
particulièrement caractéristiques. Dans l'une, la mère de Brand 
agonisante, lui fait demander les saints sacrements.
Elle a mal vécu sa vie, elle s'est injustement 
emparée de la fortune de son mari mort, elle a péché
contre la justice : Brand exige qu'elle renonce à
tous ses biens mal acquis. Mais elle les aime plus
que sa vie, plus que son salut ; elle n'en peut offrir
que la moitié. Brand refuse. Elle a peur, elle don-
nera presque tout, elle ne réservera qu'un dixième :
c'est encore trop ; Brand reste inflexible : « Tout ou
rien ! » Et il la laisse mourir sans confession.
Dans l'autre, pendant que sa femme, Agnès, passe
la revue des effets de leur enfant mort, qu'elle 
conserve comme des reliques, une Bohémienne 
survient avec un enfant presque nu, pour lequel elle
ose demander ces bons vêtements chauds. Agnès
se révolte ; ces petites choses sont tout ce qui lui
reste de son bonheur de mère : l'enfant qu'elle a
perdu ressuscite quand elle les regarde, comment
pourrait-elle s'en séparer ?

« Il ne faut pas s'attacher aux idoles ; donne tout
à la femme ! » lui dit Brand. Elle obéit. « As-tu
donné de bon cœur ? lui demande-t-il dès que la
bohémienne est sortie. - Non. - Alors, tu as 
accompli ton sacrifice en vain. » Elle se tait, puis,
comme il va sortir, le rappelle « Brand ! - Eh
bien ? – J'ai menti !... Ecoute, la blessure est 
profonde, j'ai été faible, je t'ai trompé, je m'en repens...
Tu as cru que j'avais tout donné ?... Non, j'ai gardé
quelque chose : ce petit bonnet qu'il portait à
l'heure fatale, mouillé de larmes, trempé des sueurs
de la mort... Oh ! tu ne m'en voudras pas, j'en suis
sûre ? - Va où règnent tes idoles ! (Il veut sortir.)
- Attends ! - Que veux-tu ? - Tu le sais bien !
(Elle lui tend le bonnet; Brand se rapproche et 
demande, avant de le prendre) : « Volontiers et sans
regret ? - D'un cœur joyeux ! - C'est bien ! 
Donne-le donc aussi pour l'enfant pauvre ! »

De même, dans les Soutiens de la société, il s'agit
de la contradiction qui existe entre la position d'un
homme dont l'honorabilité paraît à l'abri de tout
soupçon, et les moyens par lesquels il l'a acquise.
Le consul Berwick, aux débuts de sa carrière, a dû,
pour sauver de la ruine la maison qui portait son
nom, laisser courir le bruit qu'elle avait eu à subir
une série de vols et laisser peser l'accusation de
ces vols sur son ami intime, son futur beau-frère,
Jean TÅ“nnesen, qui le savait et se sacrifiait pour
lui en partant sans se justifier. Cette faute première
engendre une longue série de mensonges et de 
lâchetés ; son sauveur devient sa victime : il refuse de
lui rendre justice, sachant qu'il ne peut le faire qu'en
sacrifiant son honorabilité et tous les avantages
qu'il en retire journellement, son bonheur, sa 
position, sa fortune. C'est en vain que sa demi-sœur,
qui est dans le secret, cherche à réveiller sa 
conscience ; c'est en vain que Jean Tœnnesen lui-même,
revenu, après une longue absence, le supplie de
faire cesser d'un mot l'injuste réprobation qui 
l'enveloppe : il se raidit, il se défend de toutes ses 
forces, prêt à tous les mensonges, à tous les parjures
qu'il faudra pour sauver son honorabilité. Jean, qui
possède de lui une lettre compromettante, l'en 
menace ; mais avant de se faire rendre justice, il faut
qu'il retourne en Amérique, et Berwick se 
débarrassera de lui en le laissant s'embarquer sur un navire
qu'il sait insuffisamment réparé et condamné à une
perte certaine. Et il faut une série de hasards pour
défaire cet abominable réseau de mensonges, pour
amener Berwick à s'amender et pour terminer par
un dénouement heureux, qui, du reste, n'est pas
dans l'esprit de la pièce et paraît une concession
faite à l'optique du théâtre.

Qu'est-ce encore que les deux pièces les plus connues
d'Ibsen, Nora et les Revenants, sinon le procès non du
mariage, mais de la façon dont le mariage est 
compris ? Dans Nora, on voit un mariage se dissoudre
tout à coup, parce que la femme s'aperçoit que son
mari est une créature d'autre espèce qu'elle, qu'il l'a
méconnue, qu'il est incapable d'apprécier son cœur
et de lui faire dans son estime le rang auquel elle a
droit : et elle le quitte, plutôt que d'accepter, selon
son expression, la vie commune avec un étranger.
Dans les Revenants, on voit les suites de la solution
contraire : la femme, Mme Alving, qui voulait 
partir, est restée, parce que le pasteur Manders, pour
qui elle éprouvait une secrète tendresse, lui a fait
comprendre que c'était son devoir, que les 
convenances et la morale lui interdisaient un scandale. Je
sais peu de plus belle scène que celle dans laquelle,
trente ans plus tard, Mme Alving explique au même
Manders ce qu'a été sa vie ; il a cru, comme tout le
monde, que l'orage s'était apaisé, que la jeune 
femme, digne et trompée, avait pardonné, que le 
chambellan Alving, après quelques incartades, était 
rentré dans la correction : est-ce que sa veuve ne vient
pas de construire un asile qui doit porter le nom de
son mari ? n'est-ce pas là un témoignage qu'elle
veut rendre à sa conduite assagie ? Point. Ces 
correctes apparences cachent une existence de douleurs,
d'humiliations, de honte, un long calvaire gravi le
front haut, le sourire aux lèvres,– avec quel regret
d'avoir sacrifié toute sa vie à des conventions qui,
une fois violées, n'existent plus ou ne sont 
qu'hypocrisie !

Enfin, Empereur et Galiléen, un drame historique
en deux parties, qui est l'oeuvre la plus considérable
du dramaturge norvégien, synthétise toutes ses
idées et prend les proportions d'un réquisitoire
dressé contre les bases de la morale et de la société
modernes. Cette œuvre mériterait, à elle seule, une
longue étude : nous ne pouvons ici qu'en indiquer
les grandes lignes.

Sous l'empereur Constance, la jeune religion 
chrétienne a déchu, tiraillée entre les divisions des 
innombrables sectes. Julien, qui était au 
commencement un partisan passionné des dogmes nouveaux,
en arrive peu à peu, soit par le commerce qu'il 
entretient avec des mystiques grecs, soit poussé par
les événements de sa vie, à considérer le 
christianisme comme une erreur et une folie ; il revient
donc au culte des dieux de la Grèce et de la beauté.
Comme la mort de Constance lui donne le sceptre,
son apostasie prend une immense importance. 
D'abord il veut se montrer tolérant et respecter toutes
les croyances. Mais, mal entouré, sensible à la 
flatterie, faible de caractère et d'un esprit sujet à de
brusques secousses, il se laisse entraîner dans la
voie des persécutions. Ce qui se produit alors vient
à l'encontre de tous ses calculs : les chrétiens se
réveillent sous les coups dont il les frappe, les plus
tièdes deviennent ardents, les sectes ennemies se
rapprochent, de tous côtés on court au martyre avec
joie, en même temps qu'apparaît, au contraire, 
l'impuissance dès anciennes croyances ; en sorte qu'il
sert la cause qu'il croyait ruiner, qu'il voit se 
détacher de lui ceux-là même qu'il comptait employer
comme instruments dans sa lutte, et qu'il meurt en
se sentant vaincu. Tout l'effort du poète porte sur la
peinture du caractère de Julien, qui ne ressemble point
il est à peine besoin de le dire, au Julien de l'histoire,
mais qui sert à traduire, comme une sorte de 
symbole, la conception que s'est faite Ibsen des 
redoutables problèmes auquels il touche. Et il n'est pas
difficile de reconnaître que, comme un de ses 
personnages dont il semble avoir fait son 
porte-parole, le mystique Maximos, il comprend la nécessité
historique de l'avènement du christianisme sans
l'admirer ni l'aimer, sans cesser d'aspirer à un
« troisième règne » qu'il ne définit pas, mais qui
serait la réconciliation entre la théorie de la 
jouissance, fond des croyances païennes, et celle de la
renonciation, base des doctrines nouvelles. C'est 
certainement lui qui parle quand son héros dit : « Toute
ma jeunesse n'a été qu'un effroi illimité devant
l'Empereur et devant Christ. Il est terrible, cet
Homme-Dieu énigmatique et sans pitié. Partout où
j'ai voulu aller, il s'est trouvé devant moi, avec ses
exigences absolues et inexorables. » Avec lui encore,
il regrette « le trésor perdu de la sagesse ancienne »,
la beauté disparue, la gaieté des fêtes de Vénus et
de Bacchus, qu'il essaye de ressusciter et dont il ne
parvient à faire que d'odieuses orgies. Mais c'est lui
également qui, par la bouche de Maximos, se 
console de cette inévitable transformation dans l'attente
d'un avenir plein de mystère.

« Dans le voisinage d'une ville que j'ai autrefois
habitée, raconte en effet l'ingénieux philosophe, il y
avait une vigne célèbre pour l'excellence de ses
raisins ; quand les bourgeois de la ville voulaient de
bons raisins, ils en faisaient chercher là. Or, il y a
quelques années, je retournai dans cette ville, et
personne ne connaissait plus les raisins jadis si 
estimés. Je cherchai donc le propriétaire de la vigne
et je lui dis « Est-ce que tes ceps sont donc morts,
mon ami, que personne ne connaît plus tes raisins ?
- Non, me répondit-il, mais tu sais que les jeunes
ceps donnent de bon raisin et de mauvais vin, et
les vieux ceps, au contraire, de mauvais raisin et
de bon vin. C'est pourquoi, étranger, je réjouis 
encore les cœurs de mes concitoyens, grâce à 
l'abondance de ma vigne, mais autrement : par le vin,
non par les raisins... Le vignoble du monde a
vieilli, et tu veux encore offrir des raisins à ceux
qui maintenant ont soif de vin nouveau !... »

Comme pour que sa pensée de révolte soit plus
clairement exprimée, Ibsen fait intervenir, dans la
plupart de ses pièces, des personnages qui ont 
rompu avec les conventions sociales et qui, sous les 
dehors d'une vie déréglée, cachent toutes les qualités
de droiture, de franchise et d'honnêteté dont sont
dépourvus les autres, les réguliers. Tel est le Jean
Tœnnesen des Soutiens de la société, et aussi l'étrange
personne qui l'a accompagné dans ses voyages en
Amérique, sa demi-sœur Lona Hessel : pour lui, elle
est montée sur les planches d'un café-concert, elle
a couru les pampas en vêtements d'homme, elle a
même écrit un roman qui a soulevé des tempêtes.
Aussi est-elle un objet de scandale dans sa ville 
natale, où, quand elle revient, on la regarde comme
un malséant objet de curiosité, dont il ne faut pas
trop approcher. Et c'est elle qui amène Berwick à
reconnaître ses fautes, c'est elle qui tire la morale
des événements auxquels elle a assisté : « Liberté
et Vérité, voilà les soutiens de la société. »  

Les personnages comme Jean TÅ“nnesen et Lona
Hessel, dans les pièces d'Ibsen, ont toujours raison
contre les autres, les pasteurs, les recteurs, les
gens qui représentent l'ordre établi. Toutes les fois
que ceux-ci émettent un jugement, les faits 
viennent leur donner tort, et ils apparaissent presque
toujours, ou comme des esprits faibles, facilement
dupés, incurablement ignorants des hommes et des
choses, ou comme des chevaliers d'industrie 
enveloppés d'apparences très respectables, et 
inconscients, tant ils sont persuadés qu'ils agissent
comme tout le monde. « Examine l'intérieur des
hommes les plus estimés, dit Berwick à Lona 
Hessel, et tu trouveras en chacun au moins un point
noir qu'il faut dissimuler. Et vous vous appelez
les soutiens de la société ! s'écria Mlle Hessel. - Elle
n'en a pas de meilleurs. - Alors qu'importe qu'une
telle société soit soutenue ou non !... »

Vous voyez qu'Ibsen va jusqu'au bout de ses
théories, avec une logique inflexible, comme Brand,
son héros préféré. Il en a souffert quelquefois : ce n'est
pas impunément qu'on rompt aussi complètement
avec les opinions reçues, surtout dans un petit pays
très attaché à ses traditions, où l'opinion exerce son
pouvoir avec une extrême rigueur et ne tolère pas
volontiers le libre jeu des idées. De là une de ses
dernières œuvres, et des plus belles, son drame de
Rosmersholm, sur lequel je voudrais insister encore :

Rosmersholm est le nom d'une propriété, qui 
depuis des générations appartient à la famille des
Rosmer, de père en fils, pasteurs ou magistrats. Le
dernier des Rosmer était pasteur ; mais, après la
mort de sa femme, qui était atteinte d'une maladie
mentale et s'est suicidée, il a renoncé aux croyances
de sa jeunesse et il est sur le point de passer dans
le camp des progressistes, pour travailler avec eux
à l'œuvre d'émancipation qu'ils poursuivent. La
lutte entre les deux partis, progressiste et 
conservateur, est à ce moment des plus vives et tout de
suite Rosmer, qui est d'une nature toute 
contemplative, et n'a jamais connu les hommes, apprend ce qu'il
en coûte de se jeter dans la mêlée. Il se fâche avec
son plus ancien ami, le recteur Kroll, qui dirige la
résistance des conservateurs et qui, tout de suite,
commence à le calomnier sans aucun égard ni pour
leur ancienne amitié, ni pour la noblesse de son 
caractère ; d'autre part, il ne comprend pas grand'chose
au langage que lui parlent ses nouveaux alliés, gens
habiles, très diplomates, qui voudraient que, pour 
donner plus de poids à son adhésion à leurs idées 
politiques, il gardât le secret sur la transformation 
religieuse qui s'est opérée en lui. Rosmer a gardé chez lui
l'ancienne gouvernante de sa femme, une personne
d'une trentaine d'années, nommée Rebecca West.
Il vit avec elle dans une sorte d'union spirituelle,
dans la plus complète intimité de pensées - à ce
qu'il croit du moins - l'aimant sans s'en douter, 
jusqu'au jour où les calomnies que ses anciens amis
repandent sur lui l'éclairent sur son sentiment. Mais
en même temps, il découvre peu à peu que 
Rebecca n'est pas ce qu'il croyait ; elle s'est introduite
chez lui avec le but déterminé de s'emparer de lui,
elle a poussé sa pauvre femme au désespoir, en lui
laissant pénétrer la transformation morale qui 
s'opérait en Rosmer et que Rosmer lui cachait 
soigneusement, plus tard même en la trompant sur la nature
des relations qu'elle entretenait avec lui, en sorte
qu'elle est responsable de sa mort : la malheureuse
créature ne s'est pas tuée dans un accès de folie,
comme on l'a cru, mais parce qu'elle s'est figuré
qu'elle était un obstacle au bonheur de son mari.
C'est Rébecca elle-même qui avoue toutes ses 
machinations à Rosmer, quand il lui demande sa main :

elle aussi s'est transformé aux côtés de cet homme 
honnête et bon ; elle n'est plus l'intrigante qu'elle 
était à son arrivée ; elle a été vaincue par ce qu'elle 
appelle « les idées de la famille Rosmer »  qui, dit-elle 
ont « énervé ma volonté et l'ont plié sous un 
joug pour lequel elle n'était pas faite. Les idées de 
la famille Rosmer ennoblissent, mais tuent le bonheur... » 
Rosmer est brisé par cette découverte : elle 
lui enlève, avec sa bonne conscience toute sa force ; 
il se croit coupable, il se croit criminel ; il ne se 
sent plus ni le courage ni la volonté d'entrer dans la mêlée 
où il comptait rendre tant de services aux hommes. En 
même temps, il aime cette Rebecca à laquelle 
l'attachent tant de liens d'habitude et une sympathie qui 
résiste à tout. Il lui pardonne. Il pourrait encore être 
heureux avec elle s'il parvenait à croire à la 
nécessité de sa transformation. Mais il ne peut pas, il 
sent que, quoi qu'elle fasse, il doutera toujours d'elle. 
Une seule chose pourrais le convaincre : c'est 
qu'elle fasse ce que sa femme avait fait. Dans un 
entretien suprême, il se laisse entraîner jusqu'à le 
lui dire. Rebecca comprend et sent que c'est, en effet, 
là la solution, et, après une scène admirable 
qu'il faudrait citer tout entière pour faire admettre 
l'étrangeté de ce dévouement, ils vont ensemble 
se jeter dans la rivière même ou avait fini leur victime.

Il y a, dans toutes ces pièces, certains traits qui 
nous les font paraître très étrangères, par lesquels 
elles sont bien d'une race que nous connaissons peu 
et dont nous différons beaucoup : un vigoureux 
individualisme, l'individualisme propre au peuples 
du Nord, obligés de dépenser une plus grande énergie 
dans la lutte pour la vie, plus pénible qu'ailleurs 
sous un climat rigoureux, et dont Ibsen est 
imprégné jusqu'aux moelles ; une conscience puritaine, 
à la fois pointilleuse et rigoureuse, la conscience que 
forme et développe la pratique d'une religion 
austère ; une conception générale de la vie, de ses 
devoirs et de ses fins beaucoup plus sévère que la nôtre, 
si sévère qu'elle nous paraît parfois exagérée 
et fausse, et que nous avions peine à admettre 
quelques-unes des situations auxquelles elles conduit ; 
une façon tout autre de poser et d'examiner les problèmes 
de morale ou de philosophie ; en sorte 
que des personnages comme Brand ou comme 
Rosmer, qui sont à coup sûr les figures les plus 
caractéristiques de la galerie d'Ibsen, nous échappent 
en partie, rt que c'est seulement par un grand effort 
de sens critique que nous parvenons à les saisir.

Mais cet effort vaut la peine d'être tenté. De plus 
en plus, il devient nécessaire de se familiariser avec 
les idées les plus éloignées et les sentiments les 
plus étrangers. Le développement de la pensée 
moderne n'est plus l'apanage d'un petit nombre de 
nations point. Des peuples qui, jusqu'à présent, était 
demeuré en dehors du mouvement intellectuel, y 
apportent à leur tour des éléments nouveaux ; et si, 
dans ce travail, les nations perdent un peu de la
vivacité, de l'originalité de leur qualités 
particulières, elles gagnent peut-être une plus complète 
intelligence des conditions et des destinées de 
l'humanité civilisée. Pourquoi donc refuserions-nous 
aux personnages scandinaves d'Henrick Ibsen un 
peu de l'attention que nous avons si largement 
prêtée aux héros russes des Tolstoï et de 
Dostoïewsky ? 

EDOUARD ROD.