PRÉFACE Dans ce siècle où le monde entier s'ouvre aux explorations de la science , où de merveilleuses découvertes ravivent les souvenirs du passé, il ne saurait être sans intérêt de rechercher les traditions des peuples qui, vainqueurs de l'empire romain, ont renouvelé la face de l'Europe. Une chaîne mystérieuse, infinie, unit en effet les nations, et rattache les langues et les idées de ces fiers habitants du Nord à l'antique foyer de lumières qui avait éclairé le Midi. C'est pour fournir les preuves de cette vérité importante qu'après avoir cherché à démontrer, dans nos Études grecques sur Virgile, l'influence incessante et féconde du génie grec sur le génie romain, nous avons retracé en détail, dans notre Parallèle des langues de l'Europe et de l'Inde, la filiation des principaux idiomes dont la source remonte au sanscrit. Ces rapprochements, naturellement basés sur la comparaison si riche des langues classiques, nous avons voulu les appliquer plus spécialement encore à des langues moins connues, dans notre Dictionnaire des racines germaniques, notre Histoire de la littérature des Slaves et notre Essai sur Persépolis. Mais une grande lacune était restée dans le plan que nous avions conçu, lacune que nous comblons aujourd'hui, quoique bien imparfaitement sans doute, par ce Tableau général de la littérature du Nord au moyen âge, résumé de nos divers cours aux Facultés de Lyon et de Paris, fruit de recherches longues et nombreuses auxquelles nous nous croirions heureux d'avoir pu donner quelque attrait. Appelé par la bienveillante confiance de M. le Ministre de l'Instruction publique à composer maintenant deux Recueils de morceaux choisis allemands et anglais destinés aux élèves des Lycées, nous saisissons avec empressement l'heureuse coïncidence qui rattache à cette publication tout usuelle celle d'un ouvrage préparé depuis longtemps comme introduction nécessaire à l'étude si variée des chefs-d'œuvre du Nord. Celle étude, que chaque phase politique, chaque progrès intellectuel ou matériel rend de plus en plus indispensable, a été sagement instituée et généralisée en France dans l'enseignement. Loin de nuire, selon nous, à l'admiration profonde que commandent les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome, elle les fait mieux apprécier encore en ouvrant à l'esprit des aperçus nouveaux; elle étend la sphère des idées sans altérer en rien leur rectitude; elle produit une sympathie plus vive pour l'humanité tout entière. Nous ne pouvons donc que féliciter ceux qui recherchent avidement ce précieux avantage, dont on ne regrette jamais la possession, qu'on la doive à ses voyages, à ses travaux, ou à des habitudes de famille données par des parents vénérables, comme ceux à qui s'adresse ce légitime hommage. INDEX DES CHAPITRES. Pages I. L'Orient, la Grèce, l'Empire romain 1 II. Les Celtes, les Germains et les Slaves 10 III. Les Goths; bible d'Ulfilas 22 IV. Les Normans; poème de l'Edda 32 V. Edda, vision de Vala 44 VI. Edda, mythologie scandinave........ 58 VII. Edda, ehant du Havamal 73 VIII. Mythologie slavonne et finnoise 84 IX. Bardes gallois et irlandais 94 X. Les Anglo-Saxons ; poème de Beowulf 105 XI. Les Franco-Suèves; chant de Hildebrand 117 XII. Règne de Charlemagne 129 XIII. Poésie tudesque; princes carolingiens 139 XIV. Chant de Ragnar ; mœurs des pirates 449 XV. Chant de Zaboï; réveil des Slaves 161 XVI. Alfred le Grand ; invasion des Normans 171 XVII. Empire et Église; Olhon Ier, Grégoire VII 185 XVIII. Légende d'Anno, archevêque de Cologne 199 XIX. Ère des Croisades; France, Angleterre, Allemagne... 220 XX. Chants des Troubadours ; langue d'oc ......... 234 XXI. Chanls des Trouvères; langue d'oï , .... '. 248 XXII. Chants des Minnesinger allemands 259 XXIII. Chants des Minnesinger allemands ........... 268 Pages XXIV. Minnesinger ; lutte poétique de Wartbourg ....... 278 XXV. Minnesinger ; élégie russe d'tgor 291 XXVI. Maximes morales des Minnesinger fi 14 XXVII. Cycle épique des Francs et des Bretons 314 XXVIII. Cycle épique des Longbards et des Saxons 330 XXIX. Cycle épique des Goths et des Burgondes 344 XXX. Poème des Nibelunges 357 XXXI. Poème des Nibelunges 369 XXXII. Dante en Italie; fin des Croisades 384 XXXIII. Ballades anglaises, chants écossais 396 XXXIV. Chants de guerre serbes et suisses 408 XXXV. Satires allemandes, roman du Renard 419 XXXVI. Renaissance et Réforme 431 Légende suédoise traduite en vers allemands - .... 445 Hymne russe traduit en vers français 450 1 FIN DE L'INDEX. TABLEAU DE LA LITTÉRATURE DU NORD AU MOYEN AGE. 1 Li'Orieiit, la Grèce, l'Empire romain. Un fait qui, selon nous, domine l'histoire des peuples et toute leur existence sociale, c'est le contact incessant, nécessaire des nationalités diverses, contact pacifique ou hostile d'où jaillit la civilisation. Ce mouvement est aussi inhérent à la vie intellectuelle des hommes que les vents le sont à l'atmosphère et les marées à l'Océan. Une force irrésistible, entraînant les nations, les pousse sans cesse vers de nouveaux climats, dont la possession disputée engendre des luttes destructives, mais développe, par un heureux retour, des germes d'émulation et de progrès. C'est ainsi qu à travers toute la série des siècles, au milieu des guerres et des conquêtes, des ravages et des bouleversements causés par le flux impétueux de tant de migrations diverses, la société humaine a grandi, s'est étendue et développée, poursuivant sans cesse sur le globe son long pèlerinage vers l'Occident. De l'Orient est venue la lumière, et de même que les cimes aériennes qui couronnent le centre de l'Asie reçoivent les premiers feux du jour, de même l'homme, plus près de son berceau, portant l'empreinte récente de sa noble origine, a tourné son intelligence vers l'idéal de la beauté suprême. Interrogeons toutes les sources de l'histoire, portons les pas sur tous les points du globe, et nous verrons partout les traditions humaines converger vers un foyer unique, vers un riant et mystérieux Éden, où la lumière céleste rayonna sur les âmes. On dirait qu'une claire intuition des vérités sublimes de la nature a été donnée à celte race primitive qui, des riches vallées du Taurus, de l'Elbours, de l'Himalaya, descendit, avec le cours des fleuves, aux rivages de la Méditerranée. Nul doute que de pures conceptions sur Dieu, sur la conscience, sur l'immortalité, n'aient guidé ces antiques patriarches dans leurs premières institutions sociales, en même temps qu'un instinct supérieur révélait à leurs yeux les types de tous les arts. Mais à mesure que leur postérité étendit ses courses lointaines, et qu'une lutte incessante contre une nature rebelle devint la condition de l'existence ; à mesure que les passions ardentes amenèrent des conflits homicides , les pensées s'obscurcirent, les croyances se troublèrent, et les grands phénomènes du ciel et de la terre, et les rêves de l'imagination, se substituèrent dans la pensée des peuples à l'idée d'un pouvoir immuable. De toutes parts s'élevèrent de mystérieux emblèmes, objets d'adoration et de terreur; de toutes parts, dans des climats nouveaux, sous l'empire d'éléments indomptables, les esprits, abattus par la crainte ou entraînés par la reconnaissance, s'humilièrent en présence des plus sages, des plus forts, exaltèrent leur ascendant suprême et s'anéantirent devant eux. Tel est en effet le caractère constant de l'ancienne civilisation asiatique, en Assyrie, en Phénicie, en Egypte, dans la Perse, dans l'Inde, dans la Chine. Partout une caste puissante, résumant l'activité de tous, absorbe la vie intellectuelle, impose la croyance religieuse et personnifie la nation; partout aussi l'individualité disparaît dans le panthéisme, et la matière divinisée ou l'esprit matérialisé captive les sens sous mille formes trompeuses. D'un côté, féconde exubérance dans la manifestation de travaux, de progrès, d'inventions merveilleuses ; de l'autre, abdication stérile de l'homme individuel perdu dans la nature, et de la société tout entière effacée devant le souverain. Voyez les pompeux obélisques, les majestueux palais, les pyramides colossales de l'Égypte ; voyez les grands temples de l'Inde, les antiques sanctuaires de la Chine, ou ces riches monuments de Ninive arrachés à la poussière des siècles ! Qu'offrent-ils à nos regards ? Des formes merveilleuses, d'ingénieux ornements, toutes les magnificences du luxe, toutes les délicatesses de l'art; mais on y voit gravées de sinistres images, d'effrayants attributs, des symboles menaçants. La pensée humaine est captive dans ces palais et dans ces temples; elle y parcourt fatalement un cercle de formules mystiques dont elle craindrait de pénétrer le sens, et se soumet découragée aux apparitions qu'elle enfante. Tel est aussi le caractère de l'ancienne littérature orientale : inscriptions lapidaires, maximes et apologues, hymnes sacrés, codes religieux, épopées gigantesques, commentaires infinis, tout y respire, à peu d'exceptions près, la frayeur des sens et les terreurs de l'âme; l'éclat de l'imagination en lutte coutre d'épaisses ténèbres, la tendresse du cœur refoulée sur elle-même en présence d'arrêts inflexibles. C'est ainsi que l'humanité naissante, pourvue d'instincts nobles et généreux, mais trop liée à sa nature visible pour s'affranchir de ses entraves, a végété pendant des siècles sous l'influence du fatalisme, dont les emblèmes, variés de mille manières, se reproduisent dans toutes ses œuvres. Un seul livre, inspiré à Moïse dans le calme solennel du désert, proclamait la vérité sainte à un peuple isolé, persécuté de tous, appelé par son isolement même à conserver intact cet auguste mystère. Le faîte seul de l'édifice social, caché aux yeux profanes, recélait la lumière destinée à des temps meilleurs; mais la base tout entière, plongée dans les ténèbres, pesait sur les peuples assoupis. Il fallait que le mysticisme fécond , mais inerte, de l'ancienne Asie, vînt toucher un sol vierge, une terre prédestinée pour jaillir tout à coup en pensée vivifiante, heureux gage des conquêtes de l'avenir. Il fallait qu'un reflet de l'Orient, parti de l'Assyrie, de l'Égypte et des extrémités de l'Inde, vînt poindre sur l'Ida, le Parnasse et l'Olympe, pour que l'homme, s'appréciant lui-même, revendiquât sa liberté native; et qu'en face d'un ciel pur et radieux, d'une mer étin-celante d'azur, il se créât des dieux actifs, passionnés et intrépides comme lui, et s'élançât hardiment sur leurs traces dans l'arène périlleuse de la vie. Dès lors, dans sa noble folie, poursuivant d'éblouissants fantômes, il affronte les obstacles et multiplie les luttes, auxquelles son imagination ardente imprime une héroïque grandeur. La chute retentissante d'une ville d'Asie fait vibrer une lyre immortelle : Homère ouvre la route glorieuse où le génie ne pourra plus faillir. Au caractère sévère et mystérieux du symbolisme oriental succède une inspiration plus libre, indépendante, individuelle, soutenue par la plus belle des langues qu'anime la plus vive intelligence. Elle se révèle dans la poésie, dans les arts, les sciences et les lettres; elle éclate en traits généreux, en institutions excellentes, en inimitables chefs-d'œuvre. Pythagore interroge la nature; Solon fonde la législation; de glorieux exploits, illuminant l'histoire, se perpétuent sous la plume d'Hérodote. Chose étonnante, cette époque mémorable du réveil intellectuel de l'Europe vit aussi s'accomplir-en Asie une profonde révolution morale; car, pendant que les sages de la Grèce proclamaient leurs nobles préceptes, Zoroastre paraissait dans la Perse, Gotamas dans l'Inde, Confucius dans la Chine; et Daniel, expliquant de sa voix inspirée les oracles de David et d'Ésaïe, précisait l'instant où le monde devait attendre son Sauveur. Qui dira les merveilles de la Grèce et ses innombrables trophées? Ses cités, ses statues, ses temples magnifiques; l'ode, le drame, la morale dans leur essor sublime , et les noms de Pindare, de Sophocle, de Socrate, entourés de leur glorieux cortège ; la philosophie reflétant le ciel dans l'âme poétique de Platon, résumant toute la science terrestre dans le vaste génie d'Aristote; et l'éloquence enfin personnifiée dans Démosthènes ? Et, lorsque la liberté grecque succombe sous le poids de sa gloire, le glaive victorieux d'Alexandre répandant au loin ces lumières, qui, modifiées sous des aspects divers sans rien perdre de leur puissance, font éclore les germes féconds d'une civilisation nouvelle ? C'est l'Italie qui doit la voir fleurir, l'Italie longtemps restée sauvage, malgré l'influence bienfaisante des colonies helléniques et étrusques, influence combattue et longtemps repoussée par la rudesse farouche des mœurs romaines. Rome cuirassée d'airain foulait aux pieds les peuples, peu soucieuse des conquêtes de l'esprit dont l'ascendant irrésistible la pénétrait à son insu. Mais lorsque son pouvoir, acquis par tant de sang, s'étendit sur Carthage, sur l'Espagne, sur la Grèce, s'assimila la Syrie et l'Égypte, et domina tout l'ancien monde, son génie trop longtemps rebelle s'enflamma d'un noble enthousiasme. La langue latine, si fière et si concise, se prêta à son tour, dans sa mâle énergie, aux fictions poétiques, aux élans oratoires, aux leçons de l'histoire, à la défense du droit. Virgile et Horace, Cicéron et Tacite, et tous leurs illustres émules, disputèrent à la Grèce la palme littéraire, qu'ils surent quelquefois lui ravir, pendant que la législation romaine formulait le code universel. Rome, rapprochant tous les peuples soumis par l'effort incessant de ses armes, leur imposa ses lois, ses croyances, ses travaux gigantesques; et quand toutes les grandeurs terrestres eurent rehaussé le sceptre des Césars, quand au fond de ces grandeurs trompeuses se montrèrent d'innombrables souillures enfantées par le coupable abus d'une mythologie toute sensuelle ; quand les nations barbares, longtemps déshéritées, s'élancèrent de leurs âpres retraites, réclamant à grands cris vengeance et liberté : une aurore plus brillante, ineffable, immortelle, rayonna tout à coup de l'Orient sur l'Europe, la foi victorieuse sortit des catacombes, le Messie apparut, et le monde fut sauvé ! Dès lors quel horizon immense, quelle sphère d'action illimitée s'ouvre à l'humanité arrachée à cette base désormais surannée, décrépite, et jetée sur une nouvelle arène semée d'épreuves, de périls, de triomphes ! Quelle merveilleuse assimilation des peuples, au milieu même de leurs luttes acharnées, sous l'influence civilisatrice du Christianisme qui ennoblit la femme et affranchit l'esclave, calme les haines et tempère les douleurs, offre pour but la perfection, l'éternité pour récompense! Religion de paix et d'amour, de dévouement et d'héroïsme, toujours persécutée et toujours victorieuse; souvent ensanglantée au milieu des orages excités dans chaque siècle par les passions furieuses, mais dominant sans cesse les vaines agitations des hommes par ces accents de vérité sublime qui retentissent au fond de tous les cœurs. Religion poétique par excellence, en dépit des préjugés vulgaires, puisqu'à tant d'impuissantes idoles environnées d'un vain prestige, attrayantes au dehors et difformes au dedans, elle substitue le magnifique emblème de la bonté et de la beauté céleste; puisqu'aux passions elle oppose les devoirs, au sort aveugle la sagesse divine, au néant l'immortalité ; puisqu'elle seule parvient à satisfaire tous les nobles instincts de l'âme, et élève la tremblante créature à l'ineffable contemplation du Créateur. Les martyrs avaient donné l'exemple de la foi unie à l'héroïsme; les éloquents apologistes montrèrent l'humilité jointe au génie. Du milieu de ce conflit immense sous lequel succomba Rome païenne, du sein des ruines et des désastres causés par ce vaste écroulement, surgissent des nations pleines de séve, des institutions pleines d'avenir. Les chefs guerriers constituent des états que civilisent de pieux missionnaires ; la société se retrempe dans la lutte ; les âmes s'épurent dans les périls. Il est vrai que la forme littéraire, si brillante et si harmonieuse dans les langues de l'antiquité, se montra grossière et inculte à la naissance des idiomes modernes, mélangés d'éléments contraires, nés du contact de races opposées, empreints de raffinement et de rudesse, d'épuisement fébrile et de vigueur sauvage. Longtemps ces éléments se combattirent et imposèrent à l'esprit des entraves qui pesèrent sur lui pendant les siècles injustement flétris sous le nom de moyen âge, période de labeurs et d'efforts, de préparation douloureuse et féconde à de plus heureuses destinées. C'est ce qu'a dit notre plus grand critique dans son style si pur, si animé : « Tant que les langues grecque et latine sont là vivantes , bien que tout le restesoit renouvelé, il y adanscette persistance, dans cette ténacité des anciennes formes, quelque chose qui empêche de voir toute l'originalité créatrice qui vient de naitre avec la pensée chrétienne. Plus tard, au contraire, lorsque les vieilles races ont été balayées de la terre, ou du moins lorsqu'elles se sont cachées sous le costume des conquérants nouveaux, lorsqu'elles se sont dénaturées pour obtenir la permission de vivre ; lorsque, du choc des barbaries qui se succèdent, sont nés des idiomes nouveaux, alors la révolution de l'esprit humain paraît dans son immensité. Sur l'ancien territoire romain, tout est changé, bouleversé; ce ne sont plus des Gaulois, des Ibères devenus Romains ; ce sont des races nouvelles avec les variétés de leur physionomie et de leurs langues ; c'est le chaos renaissant au milieu de cette uniformité que la conquête romaine avait commencée, et que semblait d'abord achever le Christianisme. Voilà l'état du monde où il faut s'avancer, s'aventurer pour apercevoir, à l'origine, les littératures et le génie des principaux peuples de l'Europe. » C'est ainsi que parle M. Villemain au début de ses admirables leçons, où il fait revivre à nos yeux toutes les phases de notre propre histoire, les efforts, les revers, les succès de cette population nouvelle née du contact hostile, mais fécond, des Celtes, des Romains, des Germains, population dont les sanglantes épreuves sont empreintes de tant de grandeur. En effet, quelles péripéties, quelles luttes émouvantes, héroï- ques de Théodose à Charlemagne, d'Othon le Grand à Philippe-Auguste, de saint Louis à Edouard III! Quelle audace dans ces hordes germaniques qui abattirent la puissance romaine ; quelle fougue ardente dans ces nuées d'Arabes qui inondèrent l'Asie et l'Afrique ; quel élan chevaleresque dans les croisades ; quelle opiniâtreté dans les guerres qui agitèrent plus tard l'Europe chrétienne ! Mais aussi que de fruits excellents de dévouement, d'émulation, de science ont surgi du milieu des ruines! Poésie harmonieuse, sages maximes, fondations charitables, adoucissement des mœurs, épuration des lois, affranchissement des serfs, formation des communes, organisation des états, merveilleuses découvertes de tout genre qui ouvrent à l'humanité ennoblie la carrière immense des temps modernes. Développant un seul point de ce tableau, trop brillamment tracé pour qu'on puisse le refaire, nous avons seulement cherché à réunir ce qui se rapporte aux mœurs, aux idiomes, aux croyances primitives de cette forte race germanique dont l'influence a transformé l'Europe, et fait jaillir, par un heureux contraste, du cinquième au quinzième siècle, des fruits si variés et si précieux. Classique par goût, par conviction profonde, admirateur zélé d'Homère et de Virgile, plein de respect pour les nobles modèles que nous a légués l'antiquité, nous n'irons pas sacrifier leur gloire, d'après les préjugés du jour, aux caprices du génie inculte, aux types émouvants mais barbares qu'encensaient les peuples du Nord. Mais nous dirons aussi, nous chercherons à prouver que la littérature ancienne, épuisée comme la société même par ses travaux et ses succès, par ses vices et ses défaillances, avait besoin d'une crise violente pour y retremper sa vigueur; que la lutte acharnée du Nord et du Midi, si destructive dans ses premiers effets, a été salutaire et féconde dans ses résultats décisifs, et que c'est de l'union des deux principes contraires, combinés sous mille formes, répercutés sous mille aspects dans la longue révolution des âges, que sont nées en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, en France surtout, dans le centre intellectuel de l'Europe, les lumières de la civilisation nouvelle qui rayonne sur le globe entier. II Le8 Celtes, les Germains et les Slaves. Les anciennes traditions du Nord, qui se sont surtout manifestées dans les premiers siècles de notre ère en opposition aux mythes brillants de la Grèce et de l'Italie, avaient leur centre dans la vaste contrée qui s'étendait du Rhin aux Car-pathes et du Danube à la Baltique, contrée hérissée de forêts, sillonnée par d'impétueux torrents et bordée par des plages stériles, faisant face, au delà des mers, à des îles mystérieuses et sauvages. C'était là qu'habitaient les Germains, race forte et énergique, à la taille élevée, aux cheveux roux, aux yeux bleus et farouches, ainsi que les dépeint Tacite, leur éloquent panégyriste. Avant lui César, conquérant de la Gaule, limitrophe de la Germanie, les a signalés sous les mêmes traits ; et, quatre siècles plus tôt, Hérodote, dans sa peinture si animée des Scythes possesseurs de l'Europe orientale, avait déjà esquissé les contours de l'admirable description de Tacite. Rudesse de mœurs, mais droiture et franchise; croyances aveugles, mais vivement senties; fidélité à la foi conjugale, dévouement sans bornes à leurs chefs; esprit d'association et de hiérarchie, de poésie et d'héroïsme; soif ardente de gloire et de conquêtes : telles étaient les qualités dominantes de ces peuples encore barbares, mais déjà dignes de donner aux Romains, corrompus par la prospérité, de graves leçons et des craintes incessantes, présages d'une immense catastrophe. L'historien, dont le regard prophétique semblait lire cet inflexible arrêt porté contre Rome criminelle, trace avec une secrète terreur le portrait de cette race inconnue. Il croit les Germains aborigènes, nés sur le sol où Rome vint les combattre et aiguillonner leur valeur. « En effet, dit-il, sans parler des dangers d'une mer lointaine et orageuse, qui aurait pu songer à quitter l'Italie, ou l'Afrique, ou l'Asie pour un pareil pays 1 ? » Son opinion est juste à l'égard du Midi, des bords riants de la Méditerranée, dont les colons n'ont pu chercher le Nord. Mais l'Asie, dans son contour immense, ne comprend-elle pas tous les climats, toutes les productions, toutes les races ? N'est-ce pas du haut de ce vaste plateau couronné de montagnes colossales, arrosé par des fleuves immenses, que sont descendus, dans des siècles dont la trace est maintenant perdue, les ancêtres des Celtes, des Germains, des Grecs et des Romains eux-mêmes? N'est-ce pas l'Asie qui a peuplé le globe? Tacite sans doute pouvait l'ignorer ; mais avec sa consciencieuse bonne foi, il fournit lui-même une preuve frappante à l'appui de ce fait maintenant avéré. « Les Germains, dit-il, se croient issus du dieu Tuisto ou ' Tacite, Germania, 2, 4. Teutp, fils de la terre, et père de Mannus, leur législateur. » Ailleurs il ajoute : « Ils honorent Hertha, la terre, mère commune des mortels. » Nous avons donc ici trois noms qui, dans l'ancien tudesque comme dans l'allemand moderneoiit une valeur fondamentale et positive. Or si, nous tournant vers l'Orient, nous longeons les côtes de la mer Noire, puis les gorges du Caucase et du Taurus jusqu'aux cimes de l'Himalaya, d'où s'échappent l'Indus et le Gange, que rencontre- rons-nous sur leurs bords ? Un idiome parlé de temps immémorial par un peuple venu du centre de l'Asie, et chez lequel le mot ira, terre, correspond au grec èp«, à l'allemand erde;chez lequel deityas, génie, rappelle le grec TtT«v et l'allemand teut et teutsch; chez lequel enfin manus, homme, qt ma-nusyas, humain, coïncident d'une manière intime avec les mots allemands man et mensch. Ces rapports d'ailleurs se fondent, non sur trois mots seulement, mais sur des milliers d'éléments, verbes, noms. pronoms, particules, qui sont évidemment analogues, par une gradation régulière soumise aux lois de l'euphonie, dans les idiomes gréco-romains, celtiques, slavons, germaniques, et dans le parse, le zende, le sanscrit, les antiques idiomes de l'Indo-Perse. Et quel doute pourrait subsister quand les faits parlent si haut d'eux-mêmes ; quand nous reconnaissons dans les traits des Indiens, des Persans, des Caucasiens, des caractères tout à fait identiques à ceux des peuples de l'Eu- rope, caractères différents du type chinois, du type malais, et même des types turc et arabe, répandus dans le reste de l'Asie ; quand nous voyons d'ailleurs, à toutes les époques de l'histoire, la tendance continuelle des nations à se porter d'Orient en Occident, et les routes tracées par la nature elle-même, à travers l'Asie-Mineure et le Bosphore, le long de la mer Caspienne et de la mer Noire ; quand enfin toutes ces induclions correspondent à l'analogie des langues? La linguistique et la physiologie s'accordent pour nous montrer l'Europe occupée, dès les premiers siècles, par six groupes ou familles de peuples formées par des migrations successives. Au sud-ouest les Ibères, venus sans doute par le littoral de l'Afrique, et se rattachant au type arabe ou numide; au nord-est, les Finnois, descendus de l'Oural, et se rattachant au type turc ou tartare. Au midi, les Pélages, homogènes auxThraces, aux Hellènes, aux Étrusques, aux Latins; à l'ouest, les Celtes ; à l'est, les Vendes; et au nord, les Germains : quatre peuples de même origine, que leurs traits, leurs idiomes, leurs traditions et leurs croyances réunissent sous un type unique que l'on peut appeler indo-européen. Parmi eux les Celtes ou Gaulois, ces premiers colons de l'Europe, sortis sans doute de la Haute-Asie, à une époque antérieure à toute histoire, et poursuivant vers l'Occident la marche incessante du soleil, n'ont arrêté leur course aventureuse que sur les bords de l'Océan. La tradition nous les signale ensuite refoulant les Ibères en Espagne et les Pélages en Italie, triomphant plusieurs fois de Rome naissante et poussant leurs dévastations jusqu'en Grèce. Divisés en deux branches distinctes, leur centre de domination est la Gaule, où les Celtes proprement dits constituent les florissants états des Édues, des Séquanes, des Arvernes, des Helvètes; franchissent les Alpes, les Pyrénées, et lancent des colonies jusqu'en Irlande ; pendant que les Cimbres ou Cymres, soit Belges, soit Armoricains, soit Bretons, occupent tous les rivages qui s'étendent de la mer du Nord à l'Atlantique. Telle est l'esquisse que nous en trace César, leur historien et leur vainqueur, qui eut besoin de dix années de luttes et de toute l'audace de son génie pour les incorporer à la puissance romaine, dont ils subirent ensuite toutes les vicissitudes. Les Vendes ou Slaves, venus plus tard et presque inconnus aux anciens, s'arrêtèrent dans la région de l'est, dont ils couvrirent les vastes plaines, et, s'étendant progressivement à la suite des tribus conquérantes, des Scythes et des Sar-mates qui vinrent se fondre en eux, ils apparurent enfin dans l'histoire sous les noms de Budines, d'Alains, de Hérules, de Jazyges, de Serbes, et constituèrent plus tard trois vastes groupes de peuples. Les Teutons ou Germains dont l'invasion est antérieure et suivit immédiatement celle des Gaulois, durent végéter longtemps dans leurs sombres forêts au centre et au nord de l'Europe, avant qu'un phénomène soudain, une inondation, une famine, poussât sous Teutobog leurs hordes dévastatrices, unies à celles des Cimbres, sur le colosse romain, qui défia d'abord leurs efforts et brisa cette ligue redoutable; mais qu'ébranla bienlôt la valeur d'Arminius et l'audace incessante de ces tribus guerrières dont Tacite devina les hautes destinées. Il montre les Germains, d'après leur propre histoire, partagés anciennement en trois groupes, les Ingevones, les Hermvones, les Istevones, habitant soit en deçà, soit autour, soit au delà de l'immense forêt Hercynienne, qui couvrait le milieu du pays. Énumérant ensuite les principales tribus, il cite, dans la Germanie propre, les Bataves à l'embouchure du Rhin ; les Tenctères et les Chamaves le long du fleuve ; les Cattes plus près de la forêt ; les Frisons sur la plage 1 Le nom de Germain, dans l'idiome national, s'explique par Ger-man, homme d'armes, comme celui de Gaulois par Gaul, homme fort, et celui de Slave par Slovin, homme parlant. maritime. Plus loin les Chauques et les Chérusques aux bords de l'Elbe et du Veser, et les Cimbres dans la presque île de leur nom. Au centre dominait de son temps la vaste confédération des Suèves, dont la suprématie s'étendait du Danube jusqu'à la Baltique, d'un côté sur les Semnons, les Longbards, les Angles, auxquels Ptolémée ajoute les Saxons et les Dan-cions; de l'autre sur les Marcomans, les Oses, les Lygiens, les Golhons. Au sud de ceux-ci s'étendaient la Norique, la Vindelicie, la Pannonie, dont les tribus parlaient un autre idiome; au nord, les Suions, les Sitons, les Estyens végétaient sous les glaces polaires, non loin des Vendes et des Finnois K Les Celtes, les Slaves, les Germains, tous trois fils de la Haute-Asie, mais séparéspresqueau berceau, avaient donc fixé leurs idiomes, modelé leurs mœurs et formulé leur culte longtemps avant que la civilisation grecque ou romaine ne vint s'implanter sur leur sol. A travers leurs migrations nombreuses ils s'étaient diversement modifiés, mais sans perdre l'empreinte originelle qui marqua leur première existence. Les Celtes ou Gaulois, imbus d'obscures croyances, mais rapprochés incessamment de Rome par les guerres et par les traités, éclairés d'ailleurs par de fréquents contacts avec l'Étrurie et la Grèce, habitant des cités, se soumettant aux lois d'une administration régulière, adoptèrent facilement les formes sociales auxquelles se prêtaient leur esprit sympathique, leur imagination vive et flexible. Les Vendes ou anciens Slaves, au contraire, relégués dans leurs steppes immenses, qu'ils parcouraient sur leurs maisons roulantes, faisant paître au hasard leurs troupeaux ou poursuivant les animaux sauvages ; privés d'asiles, de lois, de guerres 1 Tacite, Germ. 28 à 46 — Plolémée, Geogr, 11, Ji. même qui pussent aiguiser leur courage, végétèrent longtemps dans l'indolence stérile où, selon l'expression de Tacite, ils ignoraient jusqu'au désir : triste sommeil dont ils sortirent enfin pour souffrir longtemps et pour vaincre. Les Germains, plus actifs, plus austères au fond de leurs âpres vallées, toujours armés, toujours en lutte soit entre eux, soit contre la nature qui leur disputait ses trésors, se préparèrent par une vie agitée, par des privations incessantes , au rôle décisif et fatal auquel ils étaient réservés. Aussi n'est-ce pas sans une vague inquiétude que leur éloquent historien, pressentant la décadence de Rome, retrace ainsi leurs dogmes impitoyables : « Ils adorent, dit-il, Hertha, la terre, comme la mère commune des mortels. Ils croient qu'elle intervient dans les affaires humaines et visite quelquefois les nations. Dans une île de l'Océan est un bois consacré et, dans ce bois, un char couvert dédié à la déesse. Le prêtre seul a le droit d'y toucher; il sait le moment où la déesse est présente dans le sanctuaire. Elle part aussitôt traînée par des génisses, et le prêtre la suit avec une vénération profonde. Ce sont alors des jours d'allégresse ; c'est une fête solennelle pour les lieux où elle daigne accepter un asile. Plus de combats, plus d'armes ; le fer est soigneusement caché ; c'est le seul temps où ces tribus connaissent et apprécient la paix. Mais bientôt le prêtre ramène dans son temple la déesse rassasiée de la vue des mortels ; le char et ses voiles sont plongés dans un lac solitaire où se baigne, disent-ils, la déesse elle-même. Des esclaves s'acquittent de cet office, et aussitôt le lac les engloutit. Une secrète terreur et une sainte ignorance couvrent ainsi cet imposant mystère qu'on ne peut contempler sans mourir. » m Après ce récit remarquable, dont la scène parait être l'île de Héligoland située en face des bouches de l'Elbe, suivons notre guide consciencieux dans le reste de la Germanie pour en recueillir les croyances, partout faciles à reconnaître à travers le prisme erroné, mais transparent, de là mythologie romaine. César avait dit des Germains : Ils n'adorent d'autres dieux que les objets visibles : le soleil, le feu, la lune 1. Tacite ajoute en le rectifiant : « Le plus grand de leurs dieux est Mercure, duquel dans certains jours ils immolent des victimes humaines; à Hercule et à Mars ils offrent des animaux. * « C'est Hercule, dit-il ailleurs, qu'ils chantent en marchant au combat. Ils prétendent même que, bien loin sur leurs côtes, existent des colonnes consacrées à ce dieu. Certaines tribus vénèrent Isis qui a un vaisseau pour emblème; d'autres rendent un culte à deux jumeaux désignés sous le nom d'Alci. Tous leurs sacrifices ont lieu dans les forêts, sous les grands arbres, qui leur inspirent une religieuse terreur par la pensée d'un dieu invisible et présent.*» Enfin, parvenu jusqu'au cercle polaire, jusqu'aux bornes de la Scandinavie, il décrit ainsi l'Océan glacial : « Trans Suionas aliud mare pigrum ac prope immotum, quo cingi clu-dique terrarum orbem hinc fides, quod extremus cadentisjam solis fulgor in ortus edurat, adeo clarus ut sidera hebetet. Sonum insuper emergentis audiri, formasque deorum et radios capitis adspici, persuasio adjicit. Illuc usque, et fama vera, tantum natura2. » Cette mer stagnante, immobile, dernière ceinture du globe terrestre, cet éclat du soleil couchant qui efface la lueur des étoiles, ces sourds gémissements 1 César, De Bello Gallico, VI, 21. * Tacite, Germ. 9, 34, 40, 43. 45. des vagues, ces feux et ces reflets fantastiques qui ressemblent aux roulements d'un char céleste et aux formes vaporeuses des dieux, ce chaos, ce vide de la nature qui s'arrête et expire sur ces écueils, tout ce que Tacite nous dit des croyances scandinaves et des merveilles qui, dans ces lieux d'horreur, saisissent l'âme d'une crainte religieuse, se retrace en imposantes images dans l'austère littérature du Nord. Avant toutefois d'en commencer l'analyse, transportons-nous au quatrième siècle, après le règne de Constantin, et voyons ces peuples exercés par leurs luttes, enorgueillis par leurs succès, refoulés tout à coup de leurs antiques demeures par une nuée d'ennemis sauvages qui les lancçnt, éperdus et furieux, sur toutes les provinces de l'empire. Les Huns, venus des frontières de la Chine, franchissent l'Oural et se jettent sur les Goths qui, sous leur roi Ermenric, venaient de conquérir la Sarmatie. Ceux-ci, trop faibles pour résister à leurs sanguinaires agresseurs, doivent opter entre la fuite ou l'esclavage ; et, pendant que les Goths de l'est s'incorporent en partie aux vainqueurs, les Goths de l'ouest passent le Danube et réclament des Romains un asile. Valen-tinien venait de repousser les peuples de la Germanie antérieure, quand Valens, attaqué par les Goths, périt à la bataille de Nicée. La magnanimité de Théodose arrête uu instant l'invasion ; mais elle recommence plus terrible sous ses pusillanimes successeurs. Alaric prend et saccage Rome, les Vestgoths inondent et la Gaule et l'Espagne. Bientôt une nuée de Germains et de Vendes envahit soudain 1 'Italie; Ra-gaise est tué par Stilicon, mais les débris de cette immense armée, Suèves, Burgondes, Vandales, Alains, se disséminent dans les provinces dont les liens se brisent de toutes parts. Les Suèves et les Alains s'établissent en Espagne, les Vandales sous Genseric en Afrique, les Burgondes sous Gondicaire dans l'ouest de la Gaule, pendant que les Francs, les riverains du Rhin, soumettent à leurs armes les côtes de la Belgique Les Huns cependant, conduits par Attila, maître de toute l'Europe orientale, entraînant à sa suite des milliers d'auxiliaires, menacent la Grèce, la Gaule et l'Italie. La mémorable bataille de Châlons, gagnée par le patrice Aétius avec le secours du roi franc Mérovée, sauve la civilisation européenne sans arrêter la chute de l'empire d'Occident. Rome, terrassée par les nations, voit bientôt le sceptre des Césars tomber des mains d'un faible enfant dans celles du Hérule Odoacre. Son illustre rival Theuderic, le plus sage des conquérants barbares, fait respecter en Italie la domination des Ostgoths, qui consolident les grandes institutions établies par le peuple-roi. Dans la Gaule, Clovis, guerrier farouche, mais appelé par un heureux destin à défendre la foi catholique menacée par les sectaires ariens, étend la terreur de ses armes sur les Ale-mans, les Burgondes, les Yestgoths, et fonde vers l'an 500 la monarchie française en face de cette île de Bretagne qui échappait aussi à la puissance romaine, au moment où les Cymres ou Bretons, harcelés par les Gaëls de l'Ecosse, appelaient les Saxons et les Angles, auxiliaires formidables qui furent bientôt leurs maîlres. Ainsi la Germanie s'ébranle de toutes parts pour achever la conquête de l'Europe ; et lorsque l'empire d'Orient, relevé par l'héroïsme de Bélisaire, parvient à ressaisir l'Afrique sur les Vandales et l'Italie sur les Ostgoths, les Longbards, sous la conduite d'Alboin, lui ravissent de nouveau l 'Italie ; la Gaule reste soumise aux Francs; l'Espagne aux Suèves et aux Vestgoths ; la Bretagne aux Anglo-Saxons. Rome désarmée s'abrite sous la croix devant laquelle se prosternent les barbares, et l'aigle des Césars, humiliée et vaincue, n'a de refuge qu'à Constanti-nople. Ainsi les fiers enfants du Nord avaient envahi tout l'empire ; ainsi une force irrésistible les avait lancés, du fond de leurs retraites, du haut de leurs montagnes et de leurs écueils, sur cette monarchie colossale dont les rameaux pesaient sur l'ancien monde ; force merveilleuse, mission proviùeD-tielle, puisque partout celte séve puissante qui animait et leurs cœurs et leurs bras, devait descendre à la racine de l'arbre émondé par le fer et la flamme, et, au souffle du Christianisme, s'épanouir en fruits immortels. D'ailleurs ces barbares étaient frères, non-seulement des autres barbares qu'ils laissaient derrière eux dans leur contrée natale, mais du grand peuple qu'ils venaient de vaincre, mais des aïeux de ce peuple en Orient. Il suffit pour s'en convaincre d'étudier sommairement les principes des idiomes répandus en Europe depuis le cinquième siècle jusqu'à nos jours, en considérant surtout ces idiomes dans leurs représentants les plus anciens : dans l'erse, le gallois pour les langues celtiques; dans le lithuane, le Slovène, le bohème pour les langues slavonnes; dans le gothique, le tudesque, le saxon, l'angle, le norske, pour les langues germaniques. En appliquant à chacun d-e ces groupes les lois d'euphonie qui les distinguent dans l'échelle naturelle des sons et dans l'échange mutuelle des lettres, on se convaincra sur-le-champ qu'ils ont une origine commune, que les verbes, les noms, les particules y sont primitivement les mêmes avec des applications différentes, et qu'avec les langues littéraires de Rome, de la Grèce et de l'Inde, ils forment un magnifique ensemble dont tous les détails s'harmonisent. Ne pouvant ici qu'effleurer ce sujet que nous avons développé ailleurs avec tout le soin qu'il réclame1, nous nous contenterons de placer ici un tableau comparé des noms de nombre dans les idiomes fondamentaux qui représentent les groupes indo-persan, gréco-romain, germanique, slavon et celtique. Sanscrit. Zend. Grec. Latin. 1 ai ka aeva Éli unus 2 dvi dva 8uo duo 3 tri thri rpeiç tres 4 êatur cathvar TE'rTaPE; quatuor 5 pancan pancan TTEVTÊ quinque 6 sas xvas iz sex 7 saptan haptan lirra septem 8 astan astan 6XTW octo 9 navan navan èwsa novem 10 daçan daçan eixv. decem Gothique. Tudesque. Angle. Norske. 1 ains einer ân einn 2 twai zwene tweyen tweir 3 threis drie thri thrir 4 fidwor fior feower fiorir 5 firnf finf fif fimm 6 saihs sehs six sex 7 saptan sibun seofon sio 8 ahtau ahto eahta atta 9 niun niun niyon niu 10 taihun zehan tyn tiu 1 Parallèle des langues de l'Europe et de l'Inde, par F.-G. Eich-lioff. Paris, 1836. Lithuane. Slovène. Erse. Gallois, 1 wienas iedin aon un 2 dwi dwa da dau 3 trys tri tri tri 4 keturi êetyri ceathar pedwar 5 penki piat' cuig pump 6 sesi sest' sè chwech 7 septyni sedm' seaclit saith 8 astuni 08m' ocht wyth 9 dewyni dewiat' naoi naw 10 desimt desiat' deich deg III Les Goths, Bible d*Ulfllas. La plus noble des nations germaniques est sans contredit celle des Goths. Que l'on considère ses conquêtes, ses institutions ou ses mœurs, on la voit se signaler partout par une glorieuse initiative et laisser une trace ineffaçable, alors même que son règne s'évanouit. Nation nomade par excellence, puisque, du centre de l'Asie, des lointaines vallées de la Perse et des flancs de l'Himalaya, nous la voyons s'avancer victorieuse au Pont-Euxin, à la Baltique et jusqu'aux bouches du Tibre et du Tage. Tout fait voir en elle l'arrière-garde de la grande migration des Germains, arrière - garde aguerrie, éclairée, par un long séjour en Orient au milieu des tribus scythiques en contact avec l'empire des Perses. Plus versés dans les arts utiles, plus avides de progrès et de gloire, plus enthousiastes dans leurs croyances et plus confiants dans leur avenir, les Goths durent facilement dominer, dès leur apparition en Europe, les peuples de même race plus rudes et plus barbares qui précédèrent leur marche vers l'Occident. Dans l'admirable description qu'Hérodote nous donne de l'Europe orientale au cinquième siècle avant notre ère, il place à la droite du Danube, en face des Scythes, la nation des Gètes, qu'il assimile aux habitants de la Thrace, mais qui, d'après son propre témoignage, se distinguait d'eux par ses mœurs, ses traditions religieuses et guerrières. C'est au milieu des Gètes qu'avait vécu, à une époque reculée et inconnue , le législateur Zalinoxis, dont la disparition dans une sombre caverne et la réapparition après plusieurs années symbolisa l'immortalité aux yeux de ses sectateurs enthoúsiastes, qui se précipitaient sur leurs lances pour hâter leur affranchissement. C'est parmi eux que s'étaient montrées les vierges hyperboréennes venues des extrémités du globe où le soleil semble achever sa course, pour apporter l'offrande sacrée au temple d'Apollon à Délos. C'est enfin sur les bords du Danube qu'entre plusieurs divinités étrangères, dont les attributs rappelaient aux Grecs ceux de Mars, de Bacchus et de Diane, la plus puissante, celle qu'adoraient les rois et dont ils se prétendaient issus, apparaissait sous les traits de Mercure'. Cent ans plus tard Pythéas de Marseille, premier explorateur du Nord, signale auprès des Teutons ou Germains les Guttons établis sur la Baltique, h l'embouchure de la Vistule 2. En rapprochant ces deux témoignages de ceux des auteurs 1 Hérodote, IV, 32, 91; V; 7. * Pline, XXXYII) 1 L ■ subséquents, nous voyons les Gètes, courbés un instant sous le joug de Darius Ier, se relever et résister avec courage à Alexandre et à ses lieutenants. Nous les voyons traverser le Danube, arrêter l'invasion des Sarmates, et former, un siècle avant notre ère, sous leur roi Berebiste, une confédération redoutable qui subsista jusqu'au temps où Trajan les refoula de la Dacie vers les Carpathes. D'un autre côté les Guthes ou Gothons, que Tacite et Ptolémée signalent près des Vendes, en face de la Scandinavie, s'étaient montrés dès le règne de Tibère au pied des mêmes montagnes, sur les frontières des Marcomans. Tout semble indiquer dans cette route qui longe le Dniester et la Vistule, l'antique lien qui réunit entre elles, dans des temps inconnus à l'histoire, les stations successives de cette nation illustre qui devait régénérer l'Europe. Ce qu'Ovide nous raconte des Gètes avides de poésie et de combats; ce que Tacite dit des Gothons soumis à des chefs qui ne règnent que par l'ascendant du courage ; ce que les légendes scandinaves attribuent à l'influence des Gulhes, fondateurs d'une religion guerrière, semble coïncider en un portrait unique plein de grandeur et d'énergie, vivifié par les brillants reflets du symbolisme oriental. Et dans ces vierges du Nord douées d'une sorte d'intuition céleste, dans ce culte de Mercure préféré à tous les autres dieux par les chefs riverains de la mer Noire aussi bien que par ceux de la Baltique, dans ce législateur mystérieux qui appelle les Gètes au bonheur par le sacrifice de leur vie, qui ne croirait reconnaître clairement et les Valkyries scandinaves, et le culte d'Odin et des Ases, et la fureur belliqueuse des braves qui s'immolent pour revivre avec eux? Il n'est pas jusqu'au nom de Zalmoxis, inexplicable aux yeux des Grecs, qui n'ait un sens à ceux des Germains comme surnom d'un génie su- prême, ainsi que nous le verrons à l'instant, sans prétendre toutefois trancher une question si controversée1. C'est d'ailleurs sur les frontières des*Gètes que nous voyons paraître au troisième siècle ces essaims menaçants de Goths qui harcèlent les légions romaines et dont l'audace pousse au combat toutes les autres tribus germaniques. Au milieu du siècle suivant ils s'élancent contre les Vendes et s'empa-t rent de toute la Sarmatie sous leur puissant roi Ermenric, le glorieux aïeul des conquérants de Rome, au règne duquel remonte l'histoire de Jornandès. Quelles étaient alors les croyances de cette vaste nation toute païenne, tout imbue encore des souvenirs apportés par elle de l'Orient? L'histoire en dit peu de chose, sinon qu'ils honoraient leurs dieux à l'ombre des forêts séculaires, qu'ils croyaient à l'immortalité de l'âme et aux rétributions d'une autre vie, qu'ils offraient des sacrifices sanglants pour connaître les arrêts du destin, qu'ils mêlaient aux louanges de leurs divinités celles de leurs guerriers les plus célèbres, et entonnaient en marchant au combat le bardit triomphal des Germains2. Pour connaître plus de détails et pénétrer plus avant dans leurs dogmes, il faut avoir recours à leur langue et au long souvenir qu'ils laissèrent dans le Nord ; car eux-mêmes, les Goths du Midi, surpris par l'invasion des Huns, violemment divisés et jetés en face de la puissance romaine qu'enfin ils devaient écraser, trouvèrent aux frontières de l'empire, pour premier présage de victoire, l'Évangile que l'évêque Ulfilas traduisit en 375. Ce monument précieux, dont l'authenticité ne peut être 1 Voir à ce sujet les savantes dissertations de Pinkerton et des frères Grimm, de MM. Ozanam et Guiguiaut. * Jornandès, De Rébus Geticis, 10, H. révoquée en doute, et qui fut pour les Goths un foyer de lumière en même temps qu'une ancre de salut, nous montre leur idiome dans sa pureté native, précis, énergique, harmonieux, se rattachant, par descendance directe et transformation régulière des divers sons du même organe, au sanscrit, au zend, au grec et au latin, ainsi qu'aux dialectes germaniques, parmi lesquels il est le plus parfait, tant pour la beauté des formes que pour la variété des flexions. Son riche vocabulaire abonde en radicaux, en verbes, en noms primitifs, tout empreints d'un parfum oriental1. Ainsi, pour ne parler que de termes spéciaux, le nom même des Goths, analogue à l'adjectif gods ou gut, bon, trouve comme lui son explication dans l'adjectif indien çuddhas, pur. Nous attribuerions volontiers la même origine au mot guth, dieu, en norvégien gud, en anglais god, en allemand gott, si une dérivation ingénieuse et plausible ne le rapprochait, comme le persan khoda, du zende kvadat, né de soi-même. Le nom symbolique de anses, donné par les Goths aux génies célestes, et dans lequel on reconnaît facilement les ases des Scandinaves, les œsir des Étrusques, et très-probablement asar, le dieu suprême des Assyriens, rappelle les mots indiens asus, souffle, asuras, génie, dans les Védas. Les noms de leurs princes célèbres, caractérisés par la terminaison reiks ou ric, latin rex, indien râi, roi, offrent des syllabes initiales non moins claires, qui nous montrent dans Theuderic, le roi de la nation, dans Alaric, le roi de tous, dans Ermenric, le roi de la terre. Enfin les noms des Balthes et des Amales, dynasties royales des Vestgoths et des Ostgoths, trouvent leur 1 Consulter les beaux travaux de J. Grimm, de Bopp, de Burnouf, et notre Parallèle des langues de l'Europe. explication naturelle dans les mots indiens balî, puissant, amalas, irrépréhensible. La" langue des Gèles du Pont-Euxin, si rapprochés des Goths par le nom, et que leurs migrations, leurs croyances et leurs mœurs semblent en rapprocher plus encore, est trop imparfaitement connue pour qu'on puisse en tirer des inductions précises. Toutefois le nom de Zalmoxis, de ce législateur mystérieux si vivement peint par Hérodote, mais absolument inexplicable en grec, cesse de l'être dans les langues germaniques, si on le compare au gothique sel-mahtis ou au norvégien sœl-matti, mots composés signifiant bon génie. Le nom du roi gète Berebiste s'interprète par le tudesque bero-vesti, signifiant ours robuste, d'une manière aussi satisfaisante que celui du roi suève Arioviste, par ero-vesti, champion robuste, ou ceux d'Arminius ou Herman, homme - de guerre, et de Clovis ou Hlodwig, glorieux chef. Ulfilas, en donnant aux Goths de Mésie sa précieuse traduction de la Bible, inventa en même temps un alphabet spécial, afin de les doter de l'écriture, qui jusqu'alors leur était étrangère, ainsi qu'à tous les peuples voisins. Il est vrai que d'antiques caractères issus de l'alphabet phénicien, importés, on ne sait comment, au milieu des tribus barbares, mais dont le sens énigmatique n'était connu que des chefs et des prêtres, servaient, de temps immémorial, aux sortiléges du paganisme. « Les Germains consultent le sort, dit Tacite, au moyen de petites branches d'arbre sur lesquelles on grave certains signes et qu'on jette pêle-mêle sur un tissu blanc. On les prend ensuite au hasard, par trois fois, en succession diverse, et la combinaison des signes sert à formuler le présage 1. » Ces signes étaient évidemment 1 Tacite, Germ., 10. — W. Grimm, Deutsche Runen. les runes mystérieuses du Nord qu'on a retrouvées depuis dans la Scandinavie, en Allemagne et en Angleterre, mais qui restèrent longtemps ignorées du vulgaire. Reçues probablement des Grecs ou des Romains par les chefs et les prêtres des tribus germaniques à l'époque incertaine où elles campaient encore sur les rives colonisées du Pont-Euxin, ces lettres furent l'apanage de la caste dominante, l'expression symbolique de la mythologie païenne bien longtemps après l'introduction du Christianisme parmi les Goths. Quelque notion qu'en ait eu Ulfilas, qui les a probablement combinées avec les lettres grecques et romaines dans son œuvre pieuse et savante, les runes n'ont été transcrites qu'au neuvième siècle par les soins de quelques annalistes, et ce n'est qu'au douzième, à la chute du paganisme, qu'elles apparurent enfin publiquement sur les monuments funéraires. Elles présentent un alphabet régulier, originairement de seize lettres, conservées scrupuleusement en Suède, mais qui, diversement modifiées, s'élèvent à vingt en Danemarck, à vingt-six en Allemagne, à trente en Angleterre. Toutes ont des noms significatifs, et certains chants traditionnels leur assignent un ordre bizarre. Mais en rétablissant leur série, et en distinguant parmi elles les lettres primitives et dérivées, on ne peut douter un instant de leur origine gréco-latine et par conséquent phénicienne. Il suffira pour s'en convaincre de jeter un coup d'œil sur cette liste des vingt lettres usitées en Scandinavie, que nous avons ramenées à leurs types respectifs, indiqués par des majuscules romaines, en marquant par des minuscules leur valeur dans l'ancien norvégien. Alphabet runique. Nous ne transcrirons pas ici l'alphabet gothique d'Ulfilas, d'une origine plus positive encore, et que nous avons donné ailleurs avec l'alphabet slavon de Cyrille1. Nous remarquerons seulement quelle bienfaisante lumière il dut projeter à cette époque, où les runes n'offraient qu'un mystère plein de menaces, sur les populations tout à coup appelées aux dons de l'intelligence et de la foi. La Bible d'Ulfilas, monument vénérable de cette révolution salutaire, existe de nos jours dans un beau manuscrit de parchemin à lettres d'argent, lequel remonte au sixième siècle, et fut successivement transporté d'Italie à Werden, à Prague et à Upsal. Augmenté de quelques palimpsestes récemment découverts à Milan, il contient les quatre Évangiles, les Épitres de saint Paul presque entières, et des fragments d'Esdras et de 1 Parallèle des langues de l'Europe; Histoire des peuples slaves, par F. G. E. Néhémie Il est probable que la Bible complète existait jadis parmi les Goths, car, d'après des témoignages contemporains, le peuple la lisait encore au huitième siècle. Voici l'Oraison dominicale ainsi qu'elle s'y trouve exprimée : Atta unsar thu in himinam, iveihnai namo thein; quimai thiudinassus theins; wairthai wilja theins swe in himina jah ana airlhai; hlaif unsarana thana sinteinan gif uns himma-daga; jah aflet uns thatei skulans sijaima, swasive jahweis afletan thaim skulam unsaraim; jah ni briggais uns in fraistu-bnjai, ak lausei uns af thamma ubilin : unte theina ist thiu-dagardi, jah mahts, jah wulthus in aiwins. C'est dans ce livre précieux à tant de titres, seul dépositaire d'un idiome déjà si hautement cultivé, que les savants philologues de l'Allemagne et à leur tète les illustres frères Grimm ont puisé leurs principes de grammaire nationale, principes lumineux et féconds qui embrassent toute la chaîne des langues2. C'est là qu'ils ont trouvé cette formule infaillible d'une échelle progressive de sons, qui explique la transmission des mots dans le domaine indo-germanique, et qu'on a étendue depuis à tout le domaine indo-européen. Ne pouvant entrer dans les détails de cette comparaison si curieuse, nous nous contenterons de présenter ici, en grec et en latin pour les langues du Midi, en gothique et en tu-desque pour celles du Nord, en slavon et en celtique pour celles de l'Est et de l'Ouest, les consonnes palatales, dentales et gutturales, qui seules sont importantes ; car les autres consonnes ne varient guère, et les voyelles varient toujours. 1 Bible d'Ulfilas, éditée par Zahn; Weissenfels, 180o; augmentée par A. Mai, Milan, 1834; publiée entièrement par Gabelentz. Leipzig, 1843. 2 Deutsche Grammatik, von J. und W. Grimm. Grec. Latin. Gothique. Tudesque. Slavon. Celtique p f b, v p p, f p h p f h h Cf f b p b bh,v T t th d t, c t S (1 t z d d ô d d t ci dh x. c h g, h k, ch c y g k ch g g X h g k z gh Les Goths mêlés aux Romains et convertis au Christianisme en Italie, en Gaule, en Espagne, trop éclairés pour rejeter des lois et des vérités si fécondes, bien qu'elles fussent obscurcies à leurs yeux par les erreurs de l'arianisme, en adoptèrent le fond et la forme, c'est-à-dire l'expression latine, qui remplaça leur langue dans les actes publics, et finit par l'effacer entièrement. Avec elles disparurent toutes ces légendes païennes, ces mythes héroïques et ces chants nationaux dont aimerait à s'enrichir la science moderne si elle pouvait en retrouver la trace. Mais ces traditions primitives se sont perdues chez eux sans retour, comme chez leurs frères d'armes les Burgondes, les Longbards, les Francs, les Angles, incorporés à la famille celtique sous l'influence prépondérante de Rome. La même transformation eut lieu en Germanie, où, du sixième au neuvième siècle, de pieux et zélés missionnaires répandirent activement l'Évangile, convertissant successivc- 1 Exemptes : Gr. irarr.p, Lat. pater, Goth. fadar, Tud. vatar.- Gr. <p::M, L. fero, Go. baira, T. piru. — Gr. Ó"JO, L. duo, Go. trai, T. zuei. — Gr. TO, Go. that, T. daz. —Gr. ÔUPA, Go. daur, T. tor. - Gr. )'E'IO;, L. genus, Go. kuni, T. chuni. ment les Suèves, les Boïares, les Frisons, jusqu'à ce qu'enfin de sa puissante épée Charlemagne renversât le colosse d'Er-mensul, et complétât par la soumission des Saxons le triomphe du Christianisme en Europe. Dès lors, toute la littérature de ces peuples, devenue essentiellement religieuse et soumise à l'austérité des cloîtres, ne laissa plus percer qu'à de rares intervalles les souvenirs de la gloire nationale, de l'enthousiasme ardent mêlé à tant d'erreurs, de l'antique héroïsme si entaché de sang. Ce n'est donc ni dans l'empire romain qui, vaincu par les armes mais vainqueur par la foi, s'assimila ses nouveaux maîtres, ni dans la Germanie civilisée dès le début du moyen âge, qu'il faut chercher les traces de ces dogmes étranges, de ces mythes bizarres mais profonds qui entourèrent le berceau de ces peuples et présidèrent à leurs premiers exploits. Pour les trouver il faut interroger une région plus lointaine, leur dernier sanctuaire. IV Les Normans, Poëme de l'Edda. Portons les yeux au nord de la Germanie., au delà d'une mer orageuse : deux presqu'îles, de grandeur inégale, s'allongent vers le cercle polaire. L'une, riche et fertile à sa base qui la rattache au continent, se termine en marécages incultes envahis journellement par les flots; l'autre, de formes plus austères, hérissée de montagnes, ombragée de forêts, sillonnée de grands lacs et de mines abondantes, s'abaisse graduellement vers le cercle polaire où recommencent les plaines marécageuses couronnées par d'affreux glaciers. Des îles environnées d'écueils remplissent l'intervalle des deux terres; et plus loin, aux limites du globe, une grande île brumeuse et déserte, bouleversée par les feux souterrains, offre un dernier asile aux traditions barbares. Tel devait être, dans l'antiquité, l'aspect de la Scandinavie; les états de Danemark , de Suède et de Norvège, les îles de la Baltique et l'Islande, formaient alors un monde à part, inconnu au reste de l'Europe, et abandonné par les Germains eux-mêmes à ses rares et sauvages habitants. Tout nous prouve que ces premiers colons appartenaient à deux familles distinctes: d'un côté, les Celtes qui, sous le nom de Cimbres, occupèrent quelque temps la Chersonèse d'où ils se répandirent ensuite sur les rives de la Belgique et de la Grande-Bretagne; de l'autre, les Suomes ou Finnois venus de l'Asie boréale, de plaines plus tristes, plus désolées encore que les rocs de la Scandinavie. Là au moins ils rencontraient la mer, riche en désastres, mais riche en espérances, s'ils avaient su affronter ses périls. Mais la race finnoise, trop grossière, trop brute encore dans ces temps reculés, ne tenta que des essais informes. En guerre contre une nature avare, luttant dans les forêts contre les bêtes féroces, ignorant l'usage des métaux, elle ne grandit qu'en force corporelle, et constitua ce peuple gigantesque, doué de ruse et d'énergie, mais hostile à tout progrès social, dont le souvenir redoutable domine tous les mythes Scandinaves. Une race plus souple et plus active, plus versée dans les arts utiles, envahit enfin leur retraite. Des tribus germaniques poussées du sud-est au nord-ouest par des migrations successives occupèrent les côtes de la Baltique, pénétrèrent jusqu'au pied des Dofrines, et refoulèrent, après des luttes sanglantes, les premiers habitants vers le pôle. Quand s'opéra cette révolution, quelles en furent les diverses périodes, c'est ce qu'il est impossible de préciser. Mais Tacite, ainsi que nous l'avons vu, distingue avec une exactitude merveilleuse, à côté des Cimbres de la Chersonèse, sur la mer du Nord les Angles, sur la mer Baltique les Suions et les Sitons; et, en face d'eux, à l'embouchure de la Vistule, les Gothons et les Oses, près des Vendes et des Finnois. Les croyances de ces peuples et leurs sombres emblèmes au premier siècle de notre ère, à l'apogée de la puissance romaine, nous les avons vus esquissés par le grand historien des Germains. Comparons-leur maintenant les traditions successives qui, transmises d'âge en âge dans les régions du pôle, se révèlent à nos yeux, à dix siècles de distance, dans le code religieux de l'Edda. En considérant attentivement ce vaste et mystérieux système dont l'examen a coûté tant de veilles, et dont l'explication est encore si douteuse, il nous semble y reconnaître à la fois une base cosmogonique et historique. La cosmogonie et les génies élémentaires qui servent à figurer la création nous paraissent remonter, chez les Germains comme chez les Celtes, chez les Romains comme chez les Grecs, à l'antiquité la plus reculée, aux traditions primordiales de l'Asie, importées par les premiers colons. Les noms divinisés, au contraire, appliqués soit aux divers mondes, soit aux classes d'êtres qui les habitent, ont, selon nous, une valeur toute locale, qui représente en apparence les forces rivales de la nature, mais en réalité les diverses races qui ont passé sur cette mouvante arène. Ainsi l'on a cru reconnaître avec assez de vraisemblance, dans les Alfes ou génies aériens que l'Edda place aux régions extrêmes, les Cimbres de famille celtique qui les premiers longèrent ces froids rivages; dans les Dverges ¿ou nains des cavernes, les Lapons cachés dans les gorges des Dofrines. On retrouve avec plus de certitude dans les lotes ou géants, les Finnois, colons permanents et défenseurs farouches de ces montagnes ; dans les Vanes ou gnomes leurs adversaires, les Vendes, ancêtres des Slaves. Dans les Mânes ou hommes, on reconnaît les Normans, Angles et Suions de Tacite, Saxons et Dan-cions de Ptolémée, qui ont colonisé les côtes de la Baltique. Enfin les Ases, appelés aussi Guds ou dieux, représentent bien les Oses et les Goths, que ces deux écrivains signalent dans ces parages, où déjà Pythéas les avait entrevus, les Goths surtout, dont la puissante influence finit par dominer toutes ces régions1. Nous avons fait ressortir les preuves qui semblent rattacher aux Gètes d'Hérodote cette nation active et conquérante, victorieuse au Midi et au Nord, pénétrée du souvenir vivace de la mythologie orientale. Quand vint-elle des gorges du Caucase et des rivages du Pont-Euxin porter ses armes eu Germanie, envahir la zone boréale, combattre les tribus ve-, nèdes et en faire des auxiliaires forcés; puis secourir les Mânes scandinaves contre les agressions des lotes finnois, et, repoussant ceux-ci dans leurs déserts, imposer aux peuples reconnaissants ses lois, sa civilisation et son culte? C'est ce qu'il est impossible de préciser. Mais, soit qu'on place cette invasion après notre ère, soit qu'on la fasse remonter à la lutte de Mithridate contre les Romains, l'exi- 1 Les Oses, selon Tacite, parlaient le pannonien, dialecte de la Germanie orientale, dans lequel on a cru reconnaître le lithuane ou le gothique. Il cite aussi un bourg d'Asciburgium, et Ptolémée une montagne du même nom, l'un près du Rhin, l'autre près de l'Oder. stence des Gètes ou Goths dans l'Asie et leur dissémination lointaine n'en sont pas moins antérieures à toute histoire. Peul-être pourrait-on y reconnaître l'expulsion des sectateurs de Boudha chassés de l'Inde et des confins de la Perse par le Brahmanisme vainqueur, et portant à travers le monde, sous l'égide de leur foi guerrière, les noms respectés de leurs chefs assimilés aux dieux de leur patrie. Selon les historiens scandinaves ', les Goths ou Ases auraient eu pour roi le vaillant Sigge qui, entraînant après lui les Vanes limitrophes, aurait secouru les Normans contre les géants des montagnes, parcouru en vainqueur toutes les îles, fondé en Suède la ville de Sigtuna, berceau d'Upsal, en Danemark la ville d'Odensé, imposé partout sa religion, et promis les joies du Valhalla céleste à tous ceux qui comme lui sauraient mourir en braves. Accueillie avec enthousiasme, cette croyance grandit et s'étend; elle se propage dans toute la Germanie, mais son centre d'action est la région du Nord, où le culte d'Odin ou Wodan, qui est le nom symbolique du vainqueur, pousse les peuples dans la voie des conquêtes à travers les plus affreux périls. Dominant à leurs yeux toute la terre, entouré des Ases ou chefs divinisés qui forment son cortège céleste, vainqueur des génies malfaisants quoique sans cesse sous leur menace, il résume pour les Scandinaves l'héroïsme qui affronte les obstacles, la persévérance qui les surmonte, la sagesse surtout qui les prévoit. Ce trait, qui est le plus saillant dans le caractère mythologique du dieu suprême, le rapproche, non moins que son nom Odin ou Wodan (dont la racine odh ou wuth, pensée, traverse tous les dialectes germaniques), du Boudha des 1 Voyez les commentaires sur l'Edda par Graberg de Hemso et par Finn Magnusen. Indiens, génie de la sagesse, ainsi nommé du verbe budh, concevoir. Qui ne reconnaîtrait d'ailleurs Hermès ou Mercure, mentionné par Hérodote chez les Gètes et par Tacite chez les Germains, et dont l'Allemagne offre encore tant d'idoles, dans ce dieu législateur, inventeur des runes et des arts, libérateur des âmes intrépides, auteur de la richesse et du bonheur? Son culte s'est, il est vrai, assombri dans le Nord, où le succès s'achetait par le sang, où des victimes humaines lui étaient immolées; mais tel est le rapport intime qui unit entre elles ces trois divinités que, dans les trois mythologies, elles président à la même planète, et que le quatrième jour de la semaine, consacré au dieu romain Mercure et devenu notre mercredi, s'appelle en norske ou norvégien odinsdag , en anglo-saxon wednesday, en tudesque gudenstag, et en sanscrit budhadina. Les autres divinités scandinaves les plus puissantes et les plus anciennes, celles qui président aux planètes et aux mois, offrent les mêmes analogies ; et bien qu'on ne puisse retrouver leurs noms mêmes dans le panthéon indien ou hellénique, il est facile d'y démêler leurs traits et d'y reconnaître leurs attributs. Ainsi Thor, le dieu de la force (du sanscrit turas, impétueux), armé de son marteau terrible, est bien Hercule terrassant les géants et entassant sur eux les montagnes de basalte qui forment ses colonnes sur le Sund. Mais Thor ou Donar lançant la foudre est aussi Jupiter tonnant, et c'est ce dieu qu'il représente dans la planète qui lui est consacrée ; car notre jeudi est en norvégien thorsday, en anglais thuJ's- day, en allemand donerstag. Son frère Balder, le dieu de la bonté (du sanscrit balî, excellent) offre des attributs d'Apollon dans son apparition éphémère sur le triste horizon Scandinave, qui pleure si souvent son absence. Tyr ou Zio, dieu de la guerre, souvent représenté par un glaive nu, est Mars comme le signale Tacite; en effet, notre mardi s'appelle en norvégien tysdag, en anglais tuesday, en allemand ziestag ou dinstag. Frigga ou Iordha, déesse de la terre, est la Cybèle mentionnée par Tacite sous le nom tudesque de Hertha. Freyr, dieu de l'abondance, se rapproche de Bacchus, qu'Hérodote cite avec Mercure et Mars parmi les divinités des Gètes. Sa sœur Freya, déesse de l'amour (en sanscrit priyâ, chérie) assimilée peut-être à Isis, est en même temps chez les Scandinaves le génie de l'étoile du soir, de la planète Vénus, dont le jour, vendredi, est appelé en norvégien fï,iaday, en anglais friday, en allemand freitag. Le soleil Sol ou Suna, et la lune Mani, dont le culte fut déjà remarqué par César, et que figurent peut-être dans les deux Alci ou Alfes signalés par Tacite chez les Germains, portent des noms analogues chez les Indiens et les Perses, chez les Grecs et les Romains, chez les Celtes et les Slaves. Leurs signes et leurs jours s'accordent donc naturellement partout ; en effet, notre dimanche, jadis jour du soleil, est en norvégien sunudag, en anglais sunday, en allemand son-tag; notre lundi est en norvégien manadag, en anglais monday, en allemand montag. Enfin un génie indécis, participant à la lumière et aux ténèbres, Loke, l'esprit tentateur, que les Angles nommaient Soeter, présidait au septième jour consacré à Saturne, à notre samedi, en anglais saturday, en allemand samstag, en norvégien laugardag, jour des ablutions. Nous n'ignorons pas que ces applications des divinités germaniques aux planètes et aux jours datent, comme celles des divinités romaines, d'une époque bien postérieure à l'é- tablissement des dogmes scandinaves1. Toutefois, nous avons cru devoir, avant d'entrer dans leur étude spéciale, fournir cette preuve des liens qui les rattachent à l'antique symbolisme oriental, à ces divinités astronomiques de l'Assyrie, de l'Égypte et de l'Inde qui ont produit celles de Rome et de la Grèce, celles des Germains, des Vendes, des Celtes et des Ibères. Car il ne serait pas difficile de démontrer que les génies de la Scythie et de la Gaule, mentionnés par les écrivains latins, offrent avec ceux de la Germanie tantôt ressemblance d'attributs, tantôt identité de noms, attestant la même origine ; et chez les Finnois mêmes et les Lapons, relégués aux extrémités du globe, quelques rayons de ces fables brillantes illuminent la nuit du chaos. Quant aux dénominations qui chez les Scandinaves marquent les diverses classes d'êtres surnaturels, nous avons déjà retrouvé les Ases dans les Anses des Goths, qu'explique chez les Indiens le mot asus, souffle, génie, du verbe as, respirer, exister. Le nom des lotes ou Iotun, géants, appliqué aux anciens Finnois, paraît signifier aborigènes, si on le rapproche du norvégien getin, du gothique gitan, du sanscrit iâtas, né, du verbe ian, produire. Le nom de Vanes, Vendes ou Ve-nèdes, a été expliqué par le norvégien unn, le lithuanien vandu, eau, du sanscrit und, mouiller, et signifierait dans sa vaste extension un peuple riverain, maritime. Le nom des 1 On sait que nos jours de la semaine ont été empruntés fort lard aux Chaldéens qui plaçaient la terre au centre du monde et rangeaient leurs planètes dans l'ordre suivant : Saturne, Jupiter, Mars, Soleil, Vénus, Mercure, Lune. En désignant chaque heure par le nom d'une planète, ce qui faisait pour 21 heures 7 X 3 + 3, ils donnèrent à chaque jour le nom de la première heure, et établirent ainsi cette succession bizarre qu'ils ont transmise à toute l'Europe moderne. Dverges, nains, gardiens des cavernes, trouve une interprétation assez plausible dans le norvégien dyr, le gothique daur, porte, du sanscrit dvar, couvrir. Celui des Alfes ou génies lumineux, dans le norvégien lœji, flamme, qu'on dérive du sanscrit lêp, jaillir. Celui des Hales ou ombres, dans le norvégien hel, gouffre, qui se rapporte au sanscrit hul, cacher. Quant aux Mânes ou Normans, hommes du Nord, leur nom, comme ceux des Germains, des Allemans, a sa source évidente dans le sanscrit man, penser, manus ou manusyas, être pensant. Le norvégien ou ancien Scandinave, relégué maintenant en Islande après avoir produit le danois et le suédois, comme le tudesque a produit l'allemand, le saxon le hollandais, l'angle l'anglais actuel, se rapproche du gothique par son vocabulaire, sa structure, ses flexions générales, mais en diffère par une touche plus sévère, une tendance plus forte aux contractions. Longtemps cette langue et ces chants populaires, que les scaldes entonnaient dans les pompes religieuses ou au milieu des luttes guerrières, passèrent par tradition orale de siècle en siècle et de pays en pays, sans être fixés par l'écriture, malgré les vagues notions de l'alphabet runique. Cet alphabet, applicable au langage, mais soigneusement caché par les prêtres et les chefs, depuis l'époque où ils l'avaient acquis sans doute par le contact des colonies grecques sur les côtes lointaines du Pont-Euxin, resta longtemps une science occulte, un objet de terreur, une source de sortiléges, funeste au vrai progrès des mœurs et de la civilisation nationale. Il ne fallut rien moins que le contact des missionnaires, la conversion des chefs, l'abdication des prêtres, la fuite du paganisme vaincu vers les îles et les glaces polaires, pour que les runes, enfin divulguées, parussent sur les pierres tumulaires, consacrant en Danemark et en Suède, en Angleterre et en Allemagne, la mémoire de ceux qu'on pleurait, dont on célébrait les exploits. Les runes y apparaissent sous diverses formes, toutes issues du type phénicien, offrant dans leurs noms, dans leurs rangs consacrés par un antique usage, une foule de combinaisons bizarres, favorables à la superstition. Nous avons vu comment, selon Tacite, s'opérait la divination; ces pratiques devinrent plus fréquentes à mesure que les hasards de la guerre, les luttes rivales, les invasions armées amenèrent des succès ou des revers, des massacres ou des conquêtes. La foi superstitieuse dut s'exalter alors ainsi que l'ardeur destructive. Les dogmes haineux, inflexibles, prévalurent sur les idées plus saines, sur les vérités consolantes contenues dans les formes symboliques; le paganisme scandinave devint une religion sanglante, et c'est sous cet aspect menaçant, qu'après une transmission de dix siècles il apparaît à la postérité dans les pages imposantes de l'Edda. Quoique les runes jouassent un grand rôle dans la mythologie du Nord, dont elles résumaient la sagesse aux yeux de l'ignorant vulgaire, pour la transmission des légendes leur usage a été presque nul. Longtemps les dogmes religieux, les souvenirs héroïques ont passé de bouche en bouche et de famille en famille; longtemps ils ont retenti sur la harpe du scalde, excité au combat les guerriers, et charmé les veillées de pirates, avant d'ètre consignés par écrit. Il fallut, comme pour les runes elles-mêmes, qu'une catastrophe prochaine menaçât le paganisme afin que sa science traditionnelle fût enfin divulguée au loin, et que d'un côté les caraclères magiques apparussent sur les pierres funéraires, que de l'autre le poëme de l'Edda fût légué à la postérité. Encore n'est-ce pas dans les deux péninsules, berceau de la nation Scandinave et centre de sa vie orageuse, mais à travers les flots, aux limites du globe qu'a eu lieu cette révélation. L'Islande, terre de glace et de feu, où la séve paralysée s'arrête, où le sol dépouillé de verdure ne laisse voir pendant de longs mois qu'un givre épais ou des laves brûlantes qui se perdent dans une mer en furie, avait été peuplée au commencement du dixième siècle par une. nombreuse colonie norvégienne qui fuyait l'autorité des rois et l'envahissement du Christianisme. Relégués dans cette île solitaire, ces fugitifs y transportèrent leurs mœurs, leur vie aventureuse et leur langue énergique, qui s'altéraient en Danemark et en Suède par le contact de la civilisation allemande. Ils y maintinrent surtout leurs croyances qu'ils défendirent le plus longtemps possible contre l'ascendant victorieux d'une lumière plus douce et plus pure; et, quand enfin l'Évangile, propagé par saint Boniface, saint Anschaire et leurs pieux disciples, finit par triompher en Islande vers la fin du onzième siècle, les dogmes scandinaves, assombris sous l'influence d'une nature désolée, trouvèrent un dernier interprète qui immortalisa leur souvenir. Ce fut vers l'an 1100 que Sœmund Sigfuson, surnommé le Sage, issu de sang scandinave comme tous les colons de l'Islande, doué d'une mémoire prodigieuse et d'une vive inspiration poétique, pénétré des antiques souvenirs dont l'écho retentissait autour de lui, et s'indignant dans son patriotisme de les voir prêts à disparaître, consacra son zèle et sa science à les sauver d'un injurieux oubli. Sous le nom d'Edda, aïeule ou loi sacrée, il publia le recueil de tous les chants mythologiques, didactiques, héroïques, conservés par la tradition orale depuis le huitième et même le sixième siècle. Il respecta leur vieux langage, leur rhythme poétique, leur teinte originale, et eut assez de tact pour n'y rien altérer ; de sorte que l'étude de ce recueil précieux reporte les lecteurs jusqu'aux siècles antiques où remonte son inspiration. Le sujet dominant est la louange des Ases : Odin, Thor, Balder, Freyr ; et le récit de leurs luttes, soit heureuses, soit funestes, contre les lotes ou Thurses leurs perpétuels ennemis. Les exploits des héros de l'ancienne Germanie, leurs amours et leurs rivalités y sont également célébrés. Le style de tous ces chants est concis et austère ; les vers brefs, de huit à dix syllabes, sont nuancés par l'allitération qui détache les mots principaux. La puissance des runes y est sans cesse vantée, sans qu'on ait cru pouvoir en faire usage; car dans les deux manuscrits de l'Edda, déposés à Copenhague et à Upsal, c'est l'alphabet romain germanisé, introduit par les missionnaires et généralement usité dès cette époque, qui a dû servir à tracer cette dernière protestation du paganisme. Cent ans plus tard, au commencement du treizième siècle, un autre patriote islandais, l'historien Snorro Sturleson, voulant compléter l'Edda poétique et la rendre accessible à tous, composa une Edda en prose, vaste et consciencieux commentaire, où sont développés les dogmes, racontés les faits historiques, expliquées les allégories, avec cette érudition patiente mais confuse qui caractérise le moyen âge. A cette œuvre estimable se rattachent les Sagas ou biographies des guerriers célèbres, composées à différentes époques et remplies de curieux détails sur les aventures merveilleuses et les luttes formidables de ces hardis pirates, dont l'audace fort souvent s'élève à l'héroïsme. Il ne saurait entrer dans le plan de cet ouvrage de reproduire toutes ces richesses, qui n'ont pas même été compléte- ment explorées par les littérateurs nationaux, tant leur sens est souvent obscur et leurs allusions difficiles. Mais je ne puis résister au désir d'apporter mon tribut à cette exploration, que mes voyages aux bords de la Baltique m'ont rendue familière et précieuse, en m'at tachant d'abord au poëme le plus ancien et le plus vénérable de tous, et en reproduisant, avec les modifications apportées à mon travail par d'obligeants conseils, la traduction que j'en donnai à une époque où il était presque ignoré en France, dans la chaire de littérature étrangère de la Faculté de Paris. V Edda, Vision de Vala. La Valospâ ou Vision de Vala est le premier chant de l'Edda poétique. En même temps qu'il en forme l'exorde, il en signale le dénouement et résume ainsi tous les autres; car la création de l'univers, sa destruction, sa renaissance, s'y peignent en tableaux pleins d'éclat, d'enthousiasme et de profondeur. Vala, la prêtresse inspirée à qui est attribué cet oracle, est une de ces sibylles mystérieuses dont la trace se montre dès les temps primitifs, en Asie, en Grèce, en Italie, dans les antres de Delphes et de Cumes, ainsi que chez les Hyperboréens, où Hérodote atteste leur existence et leur autorité traditionnelle. L'histoire romaine les retrouve chez les Teutons et les Bataves, dans Aurinia, dans Véléda. Les plages lointaines de la Scandinavie conservèrent plus longtemps en- core une confiance aveugle aux magiciennes qu'animait un ardent enthousiasme au milieu des guerres et des périls. C'est au moment où leur antique pouvoir luttait contre une croyance nouvelle, au commencement du dixième siècle, témoin des grandes migrations norvégiennes, qu'il faut probablement rapporter la composition de cet hymne. Peut-être était-il chanté dans ces fêtes périodiques et solennelles où les tribus encore païennes, habitant ces tristes parages, célébraient au solstice d'été le pâle réveil de la nature. Là, sur les confins du pôle, dans l'élan d'une joie éphémère, en face de ce soleil douteux qui ramène un instant l'espérance, la Vala, ou le scalde qui s'exprime en son nom, peint les grandes vicissitudes du monde dont le soleil est la vivante image, et jette sur l'avenir un prophétique regard. Elle signale le soir et l'aurore, la révolte et l'expiation, la destruction et la renaissance, figurés par les mythes Scandinaves; elle prévoit sans doute aussi le triomphe d'une religion plus pure, qui effacera toutes les souillures sanglantes dont son âme paraît s'indigner. Mais ces fortes et nobles pensées sont enveloppées de tant de voiles, parsemées de tant d'allusions au système cosmogonique du Nord, qu'il eût peut-être été nécessaire d'en faire d'abord ici un exposé complet. Toutefois, dans la crainte d'affaiblir l'effet de ce poëme remarquable, nous aimons mieux le présenter de suite, sans aucun commentaire préalable, dans sa hardiesse abrupte et sa verve ténébreuse d'où jaillissent d'admirables éclairs, pour ne développer que plus tard le vaste système qu'il résume. De cette manière ses beautés moins prévues frapperont davantage les esprits, et les points culminants qu'il présente grandiront par la perspective. Ainsi quand, après mille efforts, un voyageur atteint avec joie une cime des Dofrines ou des Alpes qui se dresse menaçante vers le ciel, son œil surpris ne voit d'abord que nuages, que masses vaporeuses et informes amoncelées dans ces âpres déserts. Mais qu'un rayon de soleil vienne à luire sur ces champs éblouissants de neige, et, dardant au fond des glaciers, les lui peigne eu palais d'azur; ou que le souffle de l'aquilon, déchirant les voiles qui l'entourent, laisse sa vue plonger sans obstacle sur les vallons, les lacs, les cascades, sur les rocs couronnés de chalets, sur les plaines parsemées de villages, sur les flèches d'antiques cathédrales, avec quelle curiosité avide il contemple chaque site, examine chaque aspect, sans jamais pouvoir épuiser tous les détails de ce tableau sublime ! Puisse la Valospâ, dominant les nuages, s'illuminer ainsi aux yeux de nos lecteurs! Commençons cependant par tracer un résumé succinct des peintures qui se déroulent avec tant de hardiesse dans cette œuvre si inculte et si grande, en suivant la série indiquée par les derniers commentateurs Strophe i. Vala annonce sa mission prophétique aux Scandinaves issus du dieu Heimdal. — Str. 2-3. Naissance du monde; emblème du chaos dans le géant Ymer, aïeul des lotes, forces brutes de la nature. — Str. 4-5. Création de la terre et des astres par les Ases ou dieux, puissances régula- 1 Le chant de Valospâ, si célèbre dans le Nord, a surtout été révélé à la France par MM. Ampère et Marmier. Notre traduction, faite en 1836, a été suivie de l'interprétation savante et consciencieuse de M. Berg-mann, dans ses Poëmes islandais, 1838. En retouchant soigneusement la nôtre, nous avons essayé d'exprimer, par des appositions et sans le secours des notes, les images poétiques renfermées dans chaque nom propre, ainsi que l'entendaient les Scandinaves, nous attachant surtout a ne pas en affaiblir l'effet. trices. — Str. 6-7. Fixation du temps, invention des arts. — Str. 8-9. Création de l'homme et de la femme, Ask et Embla. — Str. 10-11. Apparition des Nornes ou destinées; allégorie de l'arbre du monde. — Str. 12-19. Formation des Dverges ou nains, moteurs de l'air, de la terre et de l'eau. — Str. 20-23. Vocation de Vala initiée par Mimer à la sagesse d'Odin. — Str. 24-28. Souvenir du passé, première guerre : les Ases enlèvent aux Vanes, génies terrestres, la magicienne Gulvége, emblème de l'or monnayé. — Str. 29-30. Trouble dans la nature : éclipse de Freya, déesse de la lumière ; violence de Thor, dieu de la foudre. — Str. 31-33. Premier meurtre : Balder, dieu de la vertu, tué par l'aveugle Hoder et vengé par Vali ; douleur de Frigga, la terre; punition de Loke, le tentateur. — Str. 34-38. Apparitions menaçantes : séjour des géants, séjour des réprouvés, repaire des destructeurs du monde. — Str. 39-40. Sentinelles ailées prêtes à donner l'alarme. — Str. 41-42. Imminence du danger, corruption générale des hommes. — Str. 43-44. Prédiction de l'avenir, symptômes de la fin du monde. — Str. 45-47. Approche des lotes, forces destructives, s'élançant des deux pôles sur la terre. — Str. 48-51. Dernière lutte des Ases contre les lotes ; Odin, Freyr et Thor, tués par le loup, la flamme et le serpent. — Str. 52-53. Triomphe de la mort, embrasement général. — Str. 54-56. Renaissance du monde et des dieux. — Str. 57-58. Disparition du mal, règne de la vertu, réconciliation générale. — Str. 59-60. Récompense des fidèles réunis pour toujours sous les lois de Forsète, dieu de la justice. VISION DE VALA. Hliods bid ek allar helgar kindir, Meiri ok minni mogu Heimdallar; Vilda ek Valjödur vel framtalia, Fornspiöll fira thau ek främst ofnam. 1. Écoutez-moi, vous tous qui êtes purs, enfants de Heim-dal forts ou faibles. Je dirai les mystères de Valfader, car j'ai appris jadis les traditions antiques. 2. Je me souviens des lotes les premiers nés, c'est d'eux que j'ai reçu la science; je me souviens des neuf mondes, des neuf cieux, et de l'arbre central de la terre. 3. C'était le commencement lorsqu'Ymer existait : il n'y avait ni sable, ni mer, ni eau vive ; point de terre, point de voûte céleste, mais le gouffre béant et stérile. 4. Alors les fils de Bor élevèrent le firmament et placèrent au centre la majestueuse Midgard; le soleil du midi brilla sur les montagnes, et aussitôt jaillit la verdure. 5. Le soleil du midi rayonna sur la lune à la droite de la porte du ciel; mais le soleil ignorait sa demeure, les étoiles ignoraient leur séjour, la lune ignorait son pouvoir. 6. Alors les puissances tinrent conseil, les dieux très-saints délibérèrent. Ils donnèrent des noms à la nuit et à ses phases ; ils désignèrent l'aube et le jour, le crépuscule et le soir pour mesurer le temps. 7. Les Ases se réunirent dans la plaine d'Ida; ils y élevèrent une enceinte, un sanctuaire; ils ouvrirent des fournaises, forgèrent de riches métaux et fabriquèrent des instruments utiles. 8. Heureux ils jouaient avec leurs jetons d'or, l'or abondait dans le séjour céleste. Alors trois Ases de l'assemblée, puissants et secourables, descendirent vers la mer, et trouvèrent sur le triste rivage Ask et Embla manquant de destinée. 9. Ils n'avaient ni âme ni pensée, ni sang, ni langage, ni vives couleurs. Odin leur donna l'âme, Hénir la pensée, Loder le sang et les vives couleurs. 10. Alors trois vierges augustes arrivèrent du monde des lotes. Je connais un grand arbre, son nom est Ygdrasil; sa cime est couronnée d'une nuée lumineuse dont la rosée s'épanche dans les vallées; il s'élève, toujours verdoyant, au-dessus de la source d'Urda. 11. De là, de cette source qu'il ombrage, sortirent trois vierges instruites de toutes choses : la première est Urda, la seconde Verdandi, gravant sur des tablettes ; la troisième est Skulda. Elles instituèrent des lois, déterminèrent la vie et fixèrent la destinée des hommes. 12. Alors les puissances tinrent conseil, les dieux très-saints délibérèrent. Qui formera la race des Dverges du sang de Brimer et de ses os livides? 13. Le premier des nains fut Modsognir, la force active ; le second fut Durin, le principe passif. Des légions de génies, tous à figure humaine, furent formés de la terre où dominait Durin. 14. Ces nains sont le lever et le coucher, les vents du nord, du sud, de l'est et de l'ouest; les souffles constants ou folâtres, caressants ou brusques dans leur vol. 15. Ce sont les ouragans impétueux, destructeurs; les forces astringentes, expansives, qui, cachées sous la terre, se heurtent ou se combinent. 16. Ce sont les germes actifs qui fécondent le limon et donnent aux arbres leur feuillage. Ce sont les formes et les couleurs changeantes et tous les puissants génies de l'air. 17. Il est temps aussi de dire aux hommes quels nains, se succédant de Dvalin qui sommeille à Lofar qui bondit, fuient du sommet des monts jusqu'à la plaine liquide. 18. Ce sont les gouttes légères, les torrents, les cascades ; les ruisseaux qui serpentent et les rosées qui brillent. 19. Ce sont les neiges, les frimas et les glaces ; ce sont les vagues retentissantes. Ainsi sera connue à travers tous les âges la race nombreuse des génies de l'eau. 20. Vala sait où le cor de Heimdal est caché sous l'arbre grand et saint ; elle voit qui s'abreuve à longs traits dans le gage du père des élus. Le savez-vous ou non? 21. Elle était assise solitaire quand vint à elle l'ancien, le plus prudent des Ases, qui lui regarda dans les yeux. Pourquoi donc me sonder? pourquoi donc m'éprouver? Je sais, Odin, où est caché ton œil dans la source limpide de Mimer ; chaque matin Mimer boit le nectar dans le gage du père des élus. Le savez-vous ou non ? 23. Le roi des combattants choisit alors pour elle des bagues et des joyaux, et le don de la science et le charme de la vision. Aussitôt ses regards embrassèrent tous les mondes. 24. Elle vit de loin les Valkyries accourir vers le séjour des dieux. Skulda portait le bouclier, et après elle Skogel, Gun-nar, Hildar, Gondel, vierges dévouées au prince des combats, avides de s'élancer dans la plaine. 25. Elle se souvient de la première guerre du monde, quand ils soulevèrent Gulvege sur des piques et la brûlèrent dans les hauts lieux : trois fois brûlée, elle reparut trois fois; brûlée souvent encore , elle existe toujours. 26. On l'appelait Heider, richesse, dans les demeures où elle entrait. Elle dédaignait les visions de Vala, connaissait la magie, usait de la magie ; elle était chère à la race des méchants. 27. Alors les puissances tinrent conseil, les dieux très-saints délibérèrent. Les Ases doivent-ils expier l'offense, ou tous les dieux en partager le prix ? 28. Il croule brisé le mur des Ases ; la ruse des Vanes a franchi les remparts! Odin se lève alors, lance son trait sur l 'ennemi ; telle fut la première guerre du monde. 29. Alors les puissances tinrent conseil, les dieux très-saints délibérèrent. Qui a semé le trouble dans les airs et livré aux lotes Freya, fiancée d'Odur? 30. Thor se lève seul, enflammé de colère ; il ne reste pas calme à de pareils récits. Les serments sont violés, les promesses oubliées ; tous les liens sacrés sont rompus. 31. J'ai vu les fils d'Odin, Balder, victime sanglante; j'ai vu sa triste destinée. Au fond d'une belle vallée s élève un gui tendre et gracieux; cette tige si faible produit le trait fatal que lancera la main de Hoder. 32. Mais bientôt naît le frère de Balder, le guerrier âgé d'une seule nuit ; l'eau ne touche pas ses mains ni le peigne sa chevelure qu'il ne porte au bûcher le meurtrier de Balder. Cependant Frigga, des profondeurs de Fensalir, gémit sur les malheurs du Valhall. Le savez-vous ou non? 33. Elle vit couché à Hveralund, aux sources brûlantes, un être ingrat, le méchant Loke. En vain il se débat sous les liens de Vali; elles sont trop roides ces cordes de boyaux! Sigyne est près de lui, étrangère à toute joie. Le savez-vous ou non? 34. Au nord, sur le sombre Nidafiol, s'élève le palais d'or de la race de Sindri; à Okolnir, à l'abri des frimas, est la salle de festin du géant Brimer. 35. Loin du soleil elle vit encore le séjour funèbre de Nastrond; les portes en sont tournées au nord, le venin distille par les fenêtres, et les lambris sont des dos de serpents. 36. Un fleuve coule vers l'orient dans la vallée venimeuse ; c'est le Sliùur ,.fleuve de bourbe et de fange. Vala voit se débattre dans ses eaux croupissantes les hommes parjures, meurtriers, adultères; le noir dragon Nidhogre suce leurs membres, et le loup vorace les déchire. Le savez-vous ou non? 37. A l'orient, Gygur, la vieille géante, habite Iarnvid la foret de fer; elle y nourrit les louveteaux de Fenrir, et lui-même, le plus redoutable, dont le corps monstrueux engloutira la lune. 38. Il se repaît de la vie des hommes lâches, il rougit de sang la demeure même des dieux. Le soleil s'éclipsera avec l'été qui cesse, et tous les vents seront des ouragans. Le savez-vous ou non? 39. - Perché sur la hauteur, le gardien de Gygur, le joyeux Egdir, fait vibrer sa harpe ; près de lui, dans le bois sonore de Gagalv-id, chante le coq Fialar au beau plumage de pourpre. 40. Gulkamb, le coq à la crête d'or, réveille les héros dans le palais d'Odin; mais sous la terre se cache le coq noirâtre qui chante dans la demeure de Héle. 41. Le chien Garm hurle horriblement devant Gnypehall, le seuil sinistre : les chaînes vont se briser, le loup Freki va fuir ! Vala sait beaucoup de choses, car elle prévoit le crépuscule des Ases, la chute des dieux de la victoire ! 42. Le frère doit devenir le meurtrier du frère; tous les liens du sang vont se rompre : temps de cruauté et d'impureté, ère des haches, des lances, des boucliers brisés ; ère des tempêtes, des bêtes féroces, où les hommes s'entre-détruiront jusqu'à ce que le monde s'écroule. 43. Les fils de l'Iote tressaillent; l'arbre central scintille aux sons bruyants du cor dont Heimdal fait retentir les cieux ; Odin consulte la tête de Mimer. 44. Soudain tremble le frêne Ygdrasil ; le vieil arbre frissonne, le grand loup a brisé ses chaînes. Les ombres se précipitent dans les sentiers de Hèle ; car tout va succomber aux ardeurs de Surtur. 45. Hrymur vient de l'orient, couvert d'un bouclier. Le serpent Iormungand se roule avec fureur, et les vagues soulevées se hérissent ; le grand aigle agite ses ailes et déchire de son bec les cadavres; le vaisseau des ongles Nagelfare est lancé ! 46. Le vent d'orient pousse à travers les flots l'armée du Mus-pelheim dont Surtur est pilote ; tous les fils de l'lote naviguent avec Freki ; à leur bord est Loke, frère de Bileist. 47. Surtur s'élance du sud avec ses flammes ardentes ; le soleil resplendit sur les glaives des héros. Les dures montagnes s'ébranlent, elles tremblent, les géantes! L'enfer dévore les ombres, la voûte des cieux se fend. 48. Que font maintenant les Ases ? que font les Alfes? Le monde des lotes mugit, et les Ases délibèrent; les Dverges, sages gardiens des montagnes, gémissent à l'entrée de leurs cavernes sacrées. Le savez-vous ou non ? 49. La douleur de Frigga se renouvelle quand Odin part pour combattre le loup, pendant que Freyr, le vainqueur de Béli, s'avance contre l'ardent Surtur; car l'époux de Hlina doit périr ! 50. Mais un fils intrépide du roi des combattants, Vidar, s'est élancé contre le monstre : dans la gueule du rejeton de Hôte le fer entre et plonge jusqu'au cœur ; ainsi le père sera vengé ! 51. Le héros né du sein de Hlina, le fils aîné d'Odin, marche contre le serpent. Il combat pour Midgard et frappe son adversaire; tous les dieux ensanglantent leurs parvis; mais lui-même, le fils de Frigga, mordu par l'horrible reptile, tombe en reculant de neuf pas. 52. Voici le noir dragon qui s'élève du haut de Nidafiol, des roches sombres ! Nidhogre étend ses ailes et s'abat sur la terre; il plane sur les cadavres , et l'abîme le reçoit. 53. Alors le soleil s'obscurcit, le continent disparaît sous la mer, les étoiles lumineuses s'éteignent. La fumée tourbillonne sur l'embrasement du monde dont la flamme colossale traverse la voûte des cieux ! 54. Vala voit aussitôt sortir des flots d'Egir une terre nouvelle, émaillée de verdure. Les cascades y jaillissent; sur la cime des écueils, l'aigle plane en épiant les poissons. 55. Les Ases se réunissent de nouveau dans Ida ; et, sous l'arbre du monde, ils siègent en juges puissants, se rappelant les oracles célestes et les runes antiques du dieu suprême. 56. Les Ases retrouvent sur l'herbe les merveilleux jetons d'or que possédaient au commencement des jours les princes des dieux, l'heureuse race de Fiolnir. 57. La moisson s'élève sans culture, le mal disparaît à jamais. Balder revient, et avec lui Hoder habitera le palais d'Odin, la demeure sacrée des héros. Le savez-vous ou non? 58. Alors Hénir de retour pourra choisir sa part ; les enfants des deux frères vivront unis ensemble dans la vaste étendue des airs. Le savez-vous ou non? 59. Vala voit un palais plus beau que le soleil surgir étince-lant d'or dans Gimlé, l'empyrée. C'est là qu'habiteront tous les peuples fidèles, et qu'ils jouiront d'un perpétuel bonheur. 60. Enfin il vient d'en haut présider aux jugements, l'auguste souverain qui règne sur l'univers; il proclame ses arrêts, apaise les dissensions, et dicte sa loi sainte, inviolable à jamais ! VI Edda, Mythologie Scandinave. Nous venons d'entendre la prophétie de Vala, chant orphique, oracle sibyllin bien propre il émouvoir les cœurs ; et, malgré son obscurité sententieuse et sa nomenclature bizarre, qu'il n'est pas permis d'altérer, nous avons été entraînés à admirer ces élans si hardis, ces allégories si expressives qui se succèdent sans interruption dans cette prédiction solennelle. Comment surtout n'y pas reconnaître un tableau énergique et fidèle des antiques croyances scandinaves, identiques à celles de toute la Germanie, de toute l'Europe barbare, avant le moyen âge; de ces croyances qui, prêtes à s'éclipser devant la pure lumière de l'Évangile, jettent encore une dernière et effrayante lueur sur les rochers glacés de l'Islande? D'ailleurs un sens profond se cache sous ces voiles artistement tissus, et les symboles traditionnels de l'Assyrie, de la Perse, de l'Égypte et de l'Inde, qui servirent d'enveloppes matérielles aux premières conceptions de l'esprit humain, se retrouvent à travers le temps et l'espace fidèlement reproduits dans les pages de l'Edda. Un exposé succinct de la cosmogonie Scandinave, telle qu'elle ressort de la réunion des divers chants, servira naturellement de commentaire au chant principal que nous venons d'entendre l. 1 Ce résumé est extrait de l' Edda, commentée par Finn Magnusen; de la Nordiske Mythologi, par Birch, et de la Deutsche Mythologie, par J. Grimm. Au commencement était le vide, l'espace inanimé, immense; au nord de ce gouffre régnait uù froid glacial, au sud une chaleur dévorante. Un esprit invisible, éternel, désigné sous le nom de Alfader, père suprême, dominait les principes opposés dont la combinaison devait produire le monde. En effet, une source venimeuse mais féconde s'élance tout à coup du Nifelheim ou pôle nord, et coule, en se ralentissant toujours, jusque vers le centre de l'abîme, où elle se fige et se condense en une masse énorme de glace. Le pôle sud ou Muspelheim lance alors ses rayons ardents, et la glace, amollie par la chaleur, forme le corps d'Ymer ou Brimer, gigantesque emblème du chaos. Ymer dort, et pendant son sommeil naissent de lui Hrymur, le géant des frimas, l'aïeul de l'antique race des lotes, et Surtur, le géant des flammes, hostile à toute la création.. Cependant l'intelligence suprême, suspendant leur terrible conflit, fait surgir la vache Audumbla, dont le lait sert à nourrir Ymer ; et, pendant que la vache se repaît du givre amoncelé autour d'elle, la pierre qu'elle lèche produit une chevelure, puis une tête, puis un être entier. Ce génie s'appela Bur, et eut un fils nommé Bor, qui, uni à la géante Belsta, fut père d'Od ou Odin, de Vil ou Hénir, et de Vé ou Loder, la vie, la lumière, la chaleur. Ces trois frères attaquent Ymer et l'immolent. Son corps en se divisant produit les éléments : sa chair se change en terre, son sang en eau, ses ossements en montagnes, sa chevelure en plantes ; son crâne produit la voûte céleste, sa cervelle les nuages, ses yeux étincelants les étoiles. C'est ainsi que se forment les neuf mondes ou plutôt les neuf sphères : celle de la lumière, où sont les Alfes ra- dieux ; celle du feu qu'habitent les génies vengeurs ; celle des Ases ou dieux ; celle des Vanes ou gnomes; celle des hommes nommée Midgard, région centrale; celle des lotes ou géants; celle des Dverges ou nains: celle des ténèbres qu'habitent les Alfes sombres ; celle de la glace, où sont les monstres infernaux. L'arbre Ygdrasil, emblème de la nature, traverse toutes ces sphères de sa tige majestueuse, dont le faîte est émaillé d'étoiles, tandis que sa base plonge au fond des abîmes. Trois racines le soutiennent, dont l'une est dans le ciel, où elle ombrage la source d'Urda, qu'entourent les trois Nornes ou Parques, Urda, Verdandi et Skulda, le passé, le présent et l'avenir. La seconde racine est sur la terre, où se trouve le puits de Mimer, le plus sage des lotes, souvent consulté par Odin. La troisième est dans l'enfer, où croupit l'étang de Hvegelmer, habité par le dragon Nidhogre, qui ronge et souille tout ce qui l'entoure ; pendant que les monstres infernaux, l'aigle Hres-velgre, le chien Garm, le loup Fenrir ou Freki, le serpent Iormungand, et Héle, reine de la mort, attendent en frémissant la destruction de l'univers. Autour de ce grand arbre qui figure l'axe du ciel, la nuit et le jour guidés par Mani, génie mâle de la lune, par Suna, génie femelle du soleil, parcourent successivement leur orbite sur un char attelé d'un seul cheval. Quatre Dverges supérieurs, placés autour du crâne d'Ymer, figurent les quatre vents, nord, sud, est et ouest. Les autres nains, répandus dans l'espace, incorporés dans les éléments, président à tous les phénomènes de la nature. Enfin les douze mois de l'année correspondent, ainsi que les heures, aux douze demeures principales dont se compose le palais des dieux. Ces dieux sont les Ases, puissances régulatrices qui habitent le sanctuaire d'Asgard, au-dessous des Alfes, génies lumineux des étoiles; non loin des Vanes, gnomes terrestres, leurs rivaux ; non loin des lotes, les géants des montagnes, leurs ennemis irréconciliables. C'est aux Ases que l'humanité doit sa naissance ; car de deux arbres, Ask le frêne, Embla l'orme, ils ont formé l'homme et la femme. Odin leur a donné le souffle, Hénir, la raison, Loder, les organes ; et la légende ajoute naïvement qu'ils eurent soin de les couvrir d'habits. La création ainsi complétée, le récit cosmogonique s'arrête pour faire place à la mythologie, à l'histoire individuelle des dieux. Les êtres symboliques s'effacent pour laisser voir Odin ou Wodan, isolé de ses frères qu'il exile, seul souverain du ciel, assumant le rang du dieu suprême sous le nom de Valfader, père des élus. Régnant sur les sommets d'Ida ou de l'éther, dans le palais splendide du Valhall, où il ,appelle les guerriers morts sous les armes, il a pour monture un coursier merveilleux, pour symbole la baguette runique, et pour ministres la pensée et la mémoire, figurées sous la forme de deux corbeaux. Une foule de noms divers, Herfa-der, Hropter, Fiolnir, Fimbullyr, désignent ses principaux attributs. Son épouse est Frigga, déesse de la terre, nommée aussi Iordha, Blina, Hlodune, Rinda. Son fils aîné est Thor, dieu de la force, armé de son marteau terrible dont les coups produisent le tonnerre, sans cesse en guerre avec les lotes, provoquant sans cesse leur courroux. Son second fils est Balder, dieu de la concorde, dont l'existence assure la paix du ciel et la conservation des mondes, dont la mort annoncera leur fin. D'autres fils et petits-fils composent sa cour brillante et se partagent ses divers attributs, tels que Tyr, dieu de la guerre; Forsète, dieu de la justice; Bragi, dieu de la poésie ; Hoder, le dieu aveugle ; Vidar, le dieu muet; Vali, qui préside aux frimas; Heimdal, à l'arc-en-ciel ; Uller, à la chasse; et Hermod, le messager céleste. Niord, le dieu des vents, est de la race des Vanes, qui jadis l'ont donné en otage; sa femme, Skade, soulève les tempêtes. Freyr, leur fils, génie secourable, est le dieu de la fécondité et des saisons; Freya, leur fille, la plus belle des déesses, préside à la lumière et aux amours. Égir, dieu de la mer, est de la race des lotes; Rane, sa femme, est difforme et cruelle, et savoure le sang des naufragés. D'autres déesses, d'un caractère plus doux, président aux destinées humaines, telles que : Saga, déesse de la science; Gefione, déesse de la virginité ; Idune, déesse de la jeunesse ; Sife, femme de Thor ; Nanna, femme de Balder ; Gerda, femme de Freyr; Fulla, qui produit l'abondance; Lofna, qui unit les coeurs ; Vare, qui confirme les serments ; Hilda, qui préside aux combats, et toute la troupe des Val-kyries, qui choisissent les guerriers dignes de mourir en braves. Enfin Loke, génie astucieux et pervers, symbole de l'ironie et de la malice, flotte sans cesse entre les dieux et les démons dont il revêt la double nature. Image frappante du tentateur, il égaie les Ases par son esprit et ses saillies inépuisables, chaque fois qu'avec sa femme Sigyne il vient visiter leur palais ; tandis qu'au fond des abîmes, uni à la géante Gygur ou Angerbode, il a donné naissance aux monstres infernaux, et règne en souverain sur le gouffre d'Udgard. Toute l'action de la mythologie Scandinave, tout le mouvement de ce vaste drame s'appuie sur deux grands carac- tères, celui de Thor et celui de Balder. L'un plein de courage et de force, mais dépourvu de toute pitié, attaque ses ennemis, les terrasse, les immole, est quelquefois terrassé par eux; mais toujours fier, toujours indomptable, il revient sans cesse à la charge, et chaque revers qu'il éprouve ne fait qu'enflammer son ardeur. C'est lui qui a poussé les Ases à faire la guerre aux Vanes, pour enlever Gulvege, source mystérieuse de leurs richesses ; c'est lui qui, par ses luttes constantes, rallume sans cesse le courroux des lotes, dont la prudence égale la force colossale. Type vivant du guerrier Scandinave, il ne compte jamais ses adversaires, il triomphe des obstacles par la ruse et l'audace, et abuse cruellement de la victoire. Balder au contraire, génie de la vertu, parcourt un cercle de bienfaits et d'épreuves ; sa physionomie est pleine de douceur, de noblesse et de résignation. Il est le lien qui unit tous les dieux, il est l'amour et la vie de la nature ; dès qu'il mourra, le charme sera rompu et l'univers marchera vers sa ruine. Belle et touchante image qui rachète tant de folies bizarres, fleur mystérieuse qui repose les regards fatigués par tant d'âpres fictions ! Les Ases connaissent l'arrêt du destin ; ils savent que Balder doit périr et qu'ils périront tous après lui. En vain, dans ce pressentiment funeste, emploient-ils toutes les ressources de la sagesse ; en vain les génies des éléments, convoqués dans une adjuration solennelle, s'engagent-ils à respecter Balder : un dieu malfaisant, Loke, a juré sa perte, sa haine envieuse s'arme contre la vertu. Il sait que dans l'évocation un seul être, un faible rameau de gui, a été oublié par les Ases; il en forme un javelot qu'il trempe dans les ondes infernales. Cependant les dieux renaissent à l'espoir, et, réunis dans une fêle brillante pour constater la puissance de Balder, ils lancent, en se jouant, leurs traits qui s'émous-sent contre son corps invulnérable. Alors Loke place son javelot dans les mains du sombre Hoder, qui, aveugle, se tenait à l'écart, étranger à la lutte simulée. Il l'engage à essayer ses forces : le trait part et atteint Balder, qui tombe baigné dans son sang. Aussitôt l'effroi saisit les dieux, le deuil couvre la nature entière ; Balder est mort, et son ombre plaintive descend dans la demeure de Héle. Le meurtre ne reste pas sans vengeance : Hoder est tué par Vali ; Loke est lié dans le bois des serpents avec les entrailles de son propre fils. Cependant tous les efforts des Ases ne peuvent rappeler Balder à la vie. Alors commence le rigoureux hiver, avant-coureur de la fin du monde, hiver pendant lequel est supposée vivre l'humanité contemporaine du mythe. Deux autres hivers le suivront, plus affreux, plus destructifs encore, et, dans ces trois périodes funestes, la guerre s'élèvera de toutes parts; elle armera les frères contre les frères, les pères contre les enfants, jusqu'à ce que la race humaine ait complétement disparu de la terre, que les braves aient rempli le Valhall et les lâches l'infernal Nas-trond. Alors le loup Fenrir rompra ses chaînes et dévorera le soleil et la lune; les étoiles s'éclipseront, la terre se brisera sous les replis du serpent Iormungand. Les géants, conduits par Hrymur et Surtur, la glace et le feu, et par Loke, le démon délivré de ses chaînes, s'embarqueront sur le vaisseau Nagelfare construit avec les ongles des morts. Heimdal, gardien de l'empyrée, sonnera de son cor pour avertir les Ases. Mais en vain consulteront-ils le destin : le puits de Mimer sera troublé; les Vanes, les Alfes, les Dverges, tressailleront d'épouvante; l'arbre Ygdrasil chancellera sur sa base; l'aigle Hresvelgre dévorera les cadavres. Alors Odin, suivi de ses fils les plus intrépides, s'élancera au combat fatal ; mais bientôt il sera englouti parle grand loup, qu'étranglera Vidar en expirant lui-même. Tyr périra en tuant le chien Garm ; Heimdal en immolant Loke ; Freyr succombera sous les coups de Surtur. Thor enfin abattra le serpent gigantesque; mais atteint lui-même par le venin mortel, il reculera de neuf pas, et tombera sans vie. Enfin le noir dragon Nidhogre planera sur la terre dépeuplée, qui s'abîmera avec lui sous les eaux, et la flamme victorieuse consumera l'univers. Dans ce moment l'Esprit éternel, invisible mais sans cesse présent, manifestera de nouveau son pouvoir. Une terre nouvelle sortira du chaos couronnée par de nouveaux cieux ; un palais éblouissant d'or s'élèvera sur le sommet d'Ida ; c'est Gimlé, le séjour des justes. Les dieux reviendront à la vie ; ils auront oublié toutes leurs haines , les frères désunis s'embrasseront. Plus de luttes, plus de victimes sanglantes qui servent de pâture aux aigles, revenus à leur proie naturelle. Les astres, jetons célestes, reprendront leur ancien cours ; le genre humain lui-même sera renouvelé. Une femme et un homme, Lif et Lifthraser, auront échappé à l'affreuse catastrophe ; nourris de pure rosée, revêtus d'innocence, ils donneront le jour à une race fortunée, soumise désormais, comme les Ases eux-mêmes et comme toute la nature, à Forsète, fils de Balder, le dieu de la justice. Tels sont les dogmes de cette mythologie étrange et cependant si digne d'intérêt, de ce système dont les notions informes laissent entrevoir une pensée profonde, l'intime conscience du bien et de son infaillible triomphe opposé aux ravages du mal et à sa victoire éphémère. Si nous la comparons à celle des peuples les plus célèbres de l'antiquilé, nous y trouvons une foule de ressemblances, les unes accidentelles, les autres positives, et ces dernières assez nombreuses pour attester une transmission directe d'Asie en Europe, d'orient en occident, dans des siècles antérieurs h toute histoire. Toutefois on ne doit pas oublier que les traditions scandinaves, et celles de toute la Germanie, ont passé à travers plusieurs phases qui en ont modifié la forme, et que les événements historiques, les luttes de peuple à peuple, les conquêtes et les revers, s'y sont mêlés et combinés d'une manière souvent inexplicable avec les symboles primitifs qui représentaient la nature. De là ces allusions obscures, ces souvenirs confus qui altèrent et assombrissent les mythes, mais qui ne peuvent cependant effacer ni l'unité fondamentale du plan, ni son antiquité vénérable. Toute cosmogonie commence par le chaos, parce que tout ce qui est matériel et visible a nécessairement un commencement et une fin. Mais au-dessus de cette forme matérielle règne aussi une essence invisible, un Être immatériel, nécessaire, que toute cosmogonie proclame également. Il n'appartenait qu'à la subtilité moderne de chercher à confondre ces deux idées, et à substituer le mot vague de nature à la pensée immuable de Dieu. Le simple instinct des peuples primitifs les a beaucoup mieux inspirés ; l'intelligence suprême a été reconnue dans tous les temps et dans tous les pays, et désignée sous des emblèmes divers, pâles reflets d'une perfection sans bornes. Ainsi, sans parler des Hébreux dépositaires de la vérité sainte, chez les Grecs et les Romains c est le destin, chez les Égyptiens et les Assyriens le pouvoir créateur, chez les Perses et les Indiens l'existence absolue, chez les Chinois c'est la raison pure. Mais partout la matière est soumise à l'esprit, comme l'atteste le début de la cosmogo- nie grecque, dans Homère et Hésiode, dans Virgile et Ovide : Principio coelum ac terras, camposque liquentes, Spiritus intus alit, totamque infusa per arlus Mens agitat molem, et magno se corpore miscet. VIRG. Ante mare et terras, et quod tegit omnia coelum, Unus erat toto natura? vultus in orbe; Hanc Deus aut melior litem natura diremit. OVID. Partout cette vérité est inscrite sur les antiques monuments de l'Asie ; elle brille surtout avec éclat dans cet exorde du Code de Manus, le législateur des Indiens : « Cet univers n'était que ténèbres, incréé, informe, invisible, enseveli dans un profond sommeil; alors le Seigneur existant par lui-même, impénétrable et pénétrant toutes choses, principe suprême quoique incompréhensible, se révéla dans sa splendeur. » Svayambhus udbablwo, dit le texte sanscrit (en grec O:ÙTOPU-r,Ç iÇeycm), expression admirable, qu'on ne peut comparer qu'à l'expression plus sublime encore qui signale dans Moïse le début de la Genèse : Iomer Eloim : iei ôr, ua iei ôr; Dieu dit : que la lumière soit, et la lumière fut. Mais dès que l'Être souverain sort de l'idée abstraite et générale pour intervenir dans le mouvement du monde, sa grande image pâlit devant les phénomènes qui frappent partout les yeux des hommes. La nature indomptable qui déjoue leurs efforts, le mal qui vient troubler le bien dans toutes les manifestations de la vie, font naître la croyance au dualisme, au règne de deux principes contraires auquel le Créateur abandonne l'univers. Les Titans et les Dieux chez les Grecs, les Deityas et les Devas chez les Indiens, les génies de ténèbres et de lumière chez les Perdes et les Égyptiens, sont les IÕtes et les Ases des peuples scandinaves; de telle sorte que les forces brutes de la nature sont partout antérieures aux forces régulatrices qui représentent l'activité humaine, et qui les courbent sous leur joug transitoire, jusqu'au moment fatal où la terre doit périr pour faire place à une création nouvelle. Toutefois l'idée affaiblie, altérée, d'un pouvoir suprême et immuable se mêle souvent à ce système en donnant naissance aux triades, où le modérateur intervient entre le destructeur et le conservateur des mondes, comme chez les Indiens Brahma entre Civas et Visnus, chez les Perses Mithra entre Ahrimane et Oromaze, chez les Scandinaves Odin entre Thor et Balder. Une idée non moins positive, fondée en Assyrie sur l'observation des astres, s'est attachée au nombre sept, égal à celui des planètes qui semblent graviter autour de nous; et sept noms de divinités leur furent généralement assignés, avant qu'avec la Bible, dans un sens plus élevé, on appliquât ce nombre aux jours de la semaine. Ailleurs les quatre vents ou les quatre éléments faisaient imaginer les huit gardiens célestes, comme aussi le multiple de trois produisait l'idée des neuf mondes. Enfin le cours apparent du soleil à travers les douze constellations qui constituent le cercle de l'année a formé le cycle des douze grands dieux, admis par tant de nations païennes, par les Égyptiens et les Grecs, les Romains et les Scandinaves, avec un cortége d'autres divinités ou personnifications successives, qui ont fini, en s'étendant sans cesse, par embrasser tout l'univers. La création de l'homme, que les Grecs, sensuels et enthousiastes, font surgir de cette roche, de ce marbre qu'ils animaient avec tant d'art ; que les Indiens, plus méditatifs, font naître de Manus, la pensée révélée, est présentée par les Scandinaves avec beaucoup de naïveté et de grâce dans cette allégorie de la vie végétale se transformant en vie intellectuelle, et s'élevant florissante au milieu des génies appelés à la combattre ou à la protéger. On voit l'humanité traverser, comme chez les Orientaux et chez les Grecs, diverses phases d'existence heureuse ou malheureuse, marquées par les quatre saisons, jusqu'au renouvellement de la nature. A ce mythe se rattache l'emblème si expressif d'Ygdrasil, le grand arbre du monde, majestueux développement du lotus des Indiens, et analogue à cet arbre sacré dont l'image apparaît sur les ruines de Ninive. Nul doute que la tradition historique, se mêlant aux fictions des poëtes, n'ait exercé une influence immense sur la forme des mythes religieux. Le polythéisme grec et romain nous en fournit la preuve certaine dans sa contexture si brillante et si habilemeut combinée; mais nulle part cette preuve n'est plus palpable que dans la mythologie Scandinave, où les génies de tous les mondes que lie entre eux Ygdrasil, l'axe central, sont groupés en familles rivales qui représentent, allégoriquement, les diverses forces de la nature, et, historiquement, les divers peuples établis dans ces froides régions. Nous avons déjà dit comment on avait cru reconnaître, avec assez de vraisemblance, les Cimbres dans les Alfes, les Lapons dans les Dverges ; et, avec une certitude entière, les Finnois dans les lotes, les Vendes dans les Vanes, les Normans dans les Mânes, et les Goths dans les Ases, chez qui ans signifie génie, et gulh, bonté suprême. Ces fiers conquérants présents de tous côtés, à l'Orient et à l'Occident, aux diverses époques de l'histoire, apportèrent avec eux partout où ils parurent un souvenir vivace des croyances asiatiques, qui dominèrent ainsi et allégorisèrent les traditions spéciales de chaque peuple vaincu. La destruction du monde, la fin des choses visibles est une pensée commune à tous les hommes, pensée imposante qui réveille l'âme, et l'épure par la crainte et l'espoir. Elle se retrouve dans la mythologie grecque où les Titans, du fond de leurs abîmes, indomptables malgré leur défaite, soulèvent contre les Dieux les volcans et les mers. Elle apparaît plus nette dans la mythologie des Perses où Oromaze et Ahri-mane, après de longs siècles de luttes, finiront par s'absorber dans Mithra ; ainsi que dans celle des Indiens où les mondes, protégés par les soins de Visnus, périssent à des époques marquées sous le bras destructeur de Civas, pour renaître plus brillants et plus purs au souffle créateur de Brahma. Elle existe en Égypte dans le mythe d'Osiris; au Thibet dans celui de Boudha. Elle se mêle au souvenir du déluge, qui apparaît clairement chez tous ces peuples, et jusqu 'eii Chine, jusqu'au Mexique, où les quatre destructions du globe correspondent aux quatre éléments. Il est donc naturel que, chez les Scandinaves, en présence d'un ciel triste et d'une mer en furie, d'une terre couverte de glaces ou sillonnée de flammes, et d'un sol abreuvé de sang, cette grande et imminente catastrophe se peigne sous d'effrayantes couleurs. Il est naturel que les lotes ou géants, emblèmes vengeurs d'un peuple humilié et des forces révoltées de la nature, soient appelés à triompher des Ases, dieux conquérants, forces civilisatrices, quand ceux-ci, s'écartant du bien, perdront leur bienfaisant prestige ; quand les excès de Thor, génie de l'orgueil, se répandant sur toute la terre, auront amené l'instant fatal où périra Balder, génie de la vertu, où le printemps de l humanité aura été remplacé par l'hiver. Allégorie morale qui respire un parfum biblique et rappelle involontairement le souvenir de Caïn et d'Abel ; pensée d'ex- piation chrétienne, qui, amenant la destruction du monde, amène aussi sa régénération et sa béatitude finale, et fait renaîtra à la voie de ]'Être immuable et parfait, un Ida, un Éden Qôuyeau, séjour de rétributions éternelles. Ainsi la mythologie scandinave touche à la fois, dans sa vaste étendue, aux vérités les plus vénérables comme aux erreurs les plus puériles \ l'austère tradition orientale se mêle en elle aux rêves de la Grèce et aux fantômes menaçants du Nord. Elle offre le reflet le plus complet des croyances religieuses des Germains, croyances parties d une source commune, mais diversifiées dans chaque tribu, selon que le sol, le climat, le dialecte, des mœurs pacifiques ou guerrières, des habitudes sédentaires ou nomades, leur imprimèrent un caractère spécial. Chez les tribus les plus occidentales, poussées jusqu'aux frontières des Gaules, réduites à une existence précaire, à des migrations perpétuelles, ces notions durent nécessairement s'affaiblir et s'appauvrir à un tel point que César ne reconnut chez les Suèves que le culte du soleil, de la lune et du feu. Chez les tribus permanentes comprises plus tard sous le nom de Saxons, soumises à l'autorité des chefs, à l'influence respectée des prêtres, le système scandinave se retrouve dans ses applications les plus saillantes. L'arbre du monde Ygdrasil se reconnaît dans le colosse d'Ermensul que Charlemagne eut tant de peine à abattre. Le culte de Frigga, la terre, était partout connu et respecté; celui des trois divinités, Odin, Thor, Freyr, dieu des saisons, dont les statues s'élevaient dans le temple d'Upsal avec leurs attributs respectifs, était reproduit en Saxe dans la triade de Wodan, Donar, Zio, dieu des combats. Le mythe même de Balder, plus généralement altéré à cause de sa délicatesse et de son profond spiritualisme, a laissé des traces évidentes dans un fragment tudesque du neuvième siècle, récemment découvert à Mersebourg, où tous les dieux se réunissent pour panser la blessure de Balder. La déesse Freya, favorable aux amours, portait en Germanie le nom de Holda; et les Dverges et les Valkyries du Nord y revivaient dans les Koboldes et les Nixes1. Ainsi la mythologie germanique était tout aussi exubérante que celle des Grecs; et il n'est pas étonnant que Tacite, sans avoir pu connaître les croyances scandinaves, ait retrouvé dans les divinités de la Germanie centrale les attributs de Mercure, de Mars, d'Hercule et d'Isis, comme Hérodote avait reconnu en Thrace, Mercure, Mars, Bacchus et Diane. Ainsi les principales divinités de l'Edda sont en même temps des génies symboliques dont l'existence remonte aux premiers âges du monde, et s'étend du fond de l'Orient à travers la Grèce et l'Italie jusqu'aux extrémités de l'Europe. Les noms mêmes adoptés pour elles par les Germains et par les Scandinaves ne sont point spéciaux à leur race ni renfermés dans leurs frontières. Car, parmi les divinités celtiques mentionnées chez les écrivains latins, nous remarquons Belen, dieu du soleil, et Taran, dieu du tonnerre, intimement unis à Balder et à Thor, et peut-être au Biely et au Tcherny des Slaves. Heus, dieu de la guerre chez les Celtes, diffère peu de Tys ou Zio ; et Ogem, dieu de l'éloquence, de la bouche duquel sortaient des chaînes d'or, est l'image d'Odin ou Wodan, dispensateur de la sagesse et civilisateur des nations. Il suffit d'ajouter encore, pour terminer ce parallèle, que 1 Ces détails se trouvent dans la Mythologie de J. Grimm, Goetlin-gue, 1843, et dans l'éminent ouvrage de M. Ozanam, Les Germains et les Francs, Paris, 1847. Teut ou Tuisto, emblème du ciel chez les anciens Germains, correspond au Titan des Grecs, fils aîné du ciel luttant contre le temps, ainsi qu'au puissant Teutatès, à qui les druides offraient le gui sacré, symbole de l'immortalité de l'âme; que la déesse Frigga ou Iordha des Scandinaves s'assimile à Hertha, la terre des Germains primitifs, dont le nom est ard chez les peuples celtiques; et qu'enfin Mannus, le chef de leur race, le premier homme, mon chez les Celtes, Menès chez les Égyptiens, n'est autre que le Manus indien, révélateur de la pensée divine, prototype de l'humanité. VII Edda, Chant du Daramal. Le système religieux des Scandinaves, dont nous venons de présenter l'esquisse, est développé avec surabondance dans les chants variés de l'Edda poétique, qui suivent le bel hymne de Valospa. Les scènes mythologiques de la première partie, qui se rapportent aux mystères de la nature sous la forme de dialogues ou d'énigmes acerbes qu'il fallait deviner au péril de sa vie, sont le chant de Vafthrudner, défi entre Odin et un géant qui lui explique sans le connaître les merveilles de la création ; le chant de Grimner, dans lequel Odin lui-même décrit les douze demeures célestes; le chant d'Al-vis, dans lequel un nain sage nomme à Thor les principaux êtres dans les divers idiomes des Ases et des lotes, des Alfes et des Vanes, des nains et des hommes : allusion frappante aux différentes nations qui se succédèrent sur le sol Scandinave. Viennent ensuite trois chants sur les exploits de Thor, deux sur la mort de Balder, un sur les amours de Freyr, deux sur la généalogie des rois, et enfin le festin d'Égir, où Loke raille les dieux assemblés et voue au ridicule ces mythes allégoriques dont l'Edda consacrait le dernier souvenir. Au-dessus de toutes ces légendes, qui rappellent la Théogonie d'Hésiode, mais où l'énergie des pensées, la vivacité des sentiments sont trop souvent altérées par la trivialité des expressions, s'élève le Havamal ou Oracle d'Odin, composition didactique et morale qu'on a comparée avec raison au poëme des OEuvres et des Jours. Elle est divisée en trois parties, dont la première, la plus considérable, contient une série de préceptes applicables surtout à la vie périlleuse et sans cesse agitée des anciens Scandinaves. Odin, ou le scalde qu'il inspire, s'adresse d'abord au voyageur : « Examine bien chaque demeure avant d'y pénétrer, car tu ne sais quel ennemi t'y attend. Béni soit celui qui donne; un hôte lui est arrivé: où placera-t-il son siège? H faut du feu à celui qui vient de loin, car ses genoux sont roidis par la gelée ; il faut de l'eau à celui qui vient de loin, il lui faut des aliments, des habits; car il s'est fatigué à gravir les rochers. » Vient ensuite l'éloge de la prudence : « La prudence est la chose la plus utile que puisse emporter un voyageur; elle lui vaut mieux que la richesse, elle le nourrira dans les déserts. Mais l'ivrognerie est le fardeau le plus nuisible, c'est un héron qui plane sur les demeures et trouble la raison des convives. Les troupeaux savent quand ils doivent quitter leurs pâturages, mais l'insensé ne sait modérer sa gourmandise. Il veille pendant des nuits entières, il tombe de fatigue le matin, et ses soucis se succèdent sans relâche. L'insensé croit voir des amis dans tous ceux qui le flattent ; mais il se détrompe bientôt devant le juge. L'insensé fait bien de se taire en public ; car on ne remarque son ignorance que s'il parle, et l'ignorance ne se dissipe pas en parlant. Celui-là est sage qui sait faire la demande et la réponse, qui sait ce qu'il doit dire et ce qu'il doit taire. Du reste, il vaut mieux ne pas taire ce que tout le monde finira par savoir. » Un autre conseil se rapporte à l'amitié : « il faut prendre son repas avant d'aller chez son ami, car, si la faim tourmente, on est incapable de parler. Longue est la route qui conduit chez un faux ami, quand même sa maison serait à côté de la nôtre ; court est le chemin qui mène chez un ami fidèle, quand il habiterait au milieu des écueils. Il faut savoir quitter son ami, l'hôte ne doit pas toujours rester à la même place; car l'ami le plus cher finit par être à charge, s'il reste trop longtemps dans la maison d'autrui. « Voyageant une fois dans ma jeunesse, je m'égarai sur une route solitaire. J'y rencontrai un homme, et dès lors je fus riche ; car l'homme est la joie de son semblable. L'arbre arraché à la forêt et planté seul dans un village se dessèche bientôt et laisse tomber ses feuilles ; il en est de même de l'homme privé d'amis. Quand l'aigle plane au-dessus des flots, il s'agite, il se trouble, les yeux fixés sur la mer sans rivage : c'est le sort de l'homme qui, perdu dans la foule, n'y rencontre pas un ami. » Sur la fortune : « La fortune nous échappe ; nos amis meurent, nous mourons aussi ; une seule chose reste : la sentence prononcée sur les morts. Quand l'insensé ac- quiert des richesses, il devient plus fier, mais non plus sage. Qu'on l'interroge sur les runes sacrées, inventées par les dieux et transmises par les prêtres : il sera forcé de garder le silence. Ne louez la journée que lorsqu'elle est finie, l'épée que lorsqu'elle a frappé, la femme que lorsqu'elle s'est brûlée. » Allusion à la coutume indienne conservée par le paganisme Scandinave. Sur l'amour : « Aimer une femme perfide, c'est traverser la glace sur un cheval indompté, c'est braver la tempête sur une barque sans rames, c'est poursuivre un renne sur un rocher à pic. Mais nous aussi fuyons les faux serments, et ne trompons jamais la femme par le parjure! » Après ces conseils et beaucoup d'autres, qui respirent en général une morale pure rehaussée par les images locales, le dieu raconte dans la seconde partie l'histoire de ses amours, dont nous ne parlerons pas, et s'adresse dans le troisième à un jeune homme dont il veut diriger la carrière. La quatrième, d'une forme originale, se rapporte aux runes scandinaves considérées comme des forces magiques destinées à évoquer les dieux. Leur origine, leur transmission, leur excellence y sont énumérées, soit par le prêtre ascétique qui les acquiert au prix de mortifications inouïes, soit plutôt, nous sommes porté à le croire, par le rameau vivant où elles se trouvent inscrites et qui en est la personnification. « Je sais que, pendant neuf nuits, j'ai été suspendu à un arbre que balançaient les vents, à l'arbre dont personne ne connaît l'origine. Puis, blessé par le fer, consacré à Odin, je n'ai goûté ni pain ni breuvage; je regardai en bas et recueillis des runes, je les recueillis avec larmes, et ensuite je tombai de l'arbre. » « J'ai appris neuf chants du puissant fils de Belsta, et j'ai bu l'hydromel dans la coupe céleste. C'est alors que je commençai à fleurir et à songer, à grandir et à prospérer ; le mot succéda au mot, l'œuvre à l'œuvre. « Tu trouveras des runes tracées sur des rameaux, sur de grands et forts rameaux, manifestées par le pontife, composées par les dieux, inventées par le dieu suprême. Odin les enseigna aux Ases, Dain aux Alfes, Dvalin aux Dverges, Alsvid aux lotes; et moi aussi je les ai révélées. Sais-tu les tracer, les deviner; sais-tu prier et sacrifier? » Vient ensuite l'énumération des merveilles opérées par les runes. Elles peuvent désarmer les ennemis, briser les chaînes, arrêter les javelots, éteindre les flammes, apaiser les tempêtes; elles peuvent même ranimer les morts. Enfin, au terme de ses maximes, le scalde s'écrie : « Le chant suprême a retenti dans les hauts lieux. Qu'il soit utile aux hommes, inutile aux géants ; qu'il rende heureux le maître et les disciples, celui qui parle et celui qui l'écoute ! » La curieuse conclusion de ce poëme, qui ressemble à une espèce d'initiation, nous montre le rôle capital que jouaient dans la civilisation du Nord ces runes ou caractères alphabétiques empruntés aux colonies grecques ou romaines par les chefs et les prêtres des tribus germaniques qui s'en réservaient le secret. Ces caractères dont, comme nous l'avons dit, chacun portait un nom allégorique applicable aux circonstances de la vie, aux passions et aux terreurs de l'âme, étaient inscrits isolément sur de légers rameaux qu'on jetait sur un tissu blanc, et qu'on saisissait au hasard afin d'en tirer des présages. Cette science de la divination, dévolue aux prêtres et aux femmes après des épreuves rigoureuses, pouvait être prospère ou funeste, bienfaisante ou destructive, selon qu'elle procédait d'Odin et de ses Ases, ou des ennemis du peuple Scandinave. C'est ainsi que, dans l'hymne de Valospa, la science sacrée de Vala, la prêtresse inspirée, est opposée aux sortiléges profanes de Gulvége, la magicienne des Vines, le type de l'avarice. L'influence des géantes et des naines, des femmes des Finnois et des Lapons, était également redoutée; et le paganisme expirant conçut la même crainte des femmes chrétiennes. C'est ce qui ressort entre autres de l'Évocation de Groa, touchant épisode de l'Edda, qui termine les livres religieux et qui doit trouver ici sa place. Groa est morte; elle a laissé un fils qui, dans la crainte que lui inspire l'avenir, vient la nuit au tombeau de sa mère pour lui demander ses conseils. LE FILS. « Réveille-toi, ô Groa, réveille-toi, tendre mère ! C'est ton fils qui t'appelle aux portes du sépulcre; enseigne-lui la route de la vie. » LA MÈRE. « Que veux-tu de moi, ô mon unique enfant ? Quelle peine t'accable pour m'appeler ainsi du sein de cette poussière où je dors oubliée? » LE FILS. « Prononce pour moi un mot magique ! Épouse de mon père, fais connaître à ton fils ce que personne n'apprend avant l'heure du trépas. » LA MÈRE. « Longue sera ta route, longues sont les peines des hommes. Il se peut que tes souhaits s'accomplissent, mais la destinée est incertaine. » LE FILS. « Chante-moi des chants secourables, ma mère; protège ton fils ! Je crains de m'égarer dans les sentiers de la vie, car mon âge est faible et sans défense. » LA MÈRE. « Je te donne pour premier conseil celui que Rane, l'eau, reçut de Rinda, la terre : Tout fardeau qui te sera trop lourd, rejette-le et sache t'aider toi-même. » « Voici mon second vœu : Quand tu suivras tristement la route, que l'image d'Urda t'environne; que le passé réjouisse tes regards. « Voici mon troisième vœu : Quand les torrents menaceront ta vie, quand gonflés, bouillonnants, ils rouleront à l'abîme, qu'ils s'arrêtent sans force devant toi. « Voici mon quatrième vœu : Quand des ennemis cachés dans la forêt seront prêts à s'élancer sur toi, que leur fureur s'apaise à ta vue, que leur haine se change en amitié. « Voici mon cinquième vœu : Quand tes mains seront chargées de chaînes, qu'un feu secourable entoure tes membres, que les fers dissous se détachent et tombent de tes mains et de tes pieds. « Voici mon sixième vœu : Quand tu vogueras sur la mer furieuse, que les vents et les flots s'apaisent devant ta barque et t'assurent une heureuse traversée. « Voici mon septième vœu : Quand la neige t'enveloppera au sommet des montagnes, (lue le froid glacial ne saisisse pas tes membres, que ton corps résiste à ses atteintes. « Voici mon huitième vœu : Quand la nuit te surprendra sur une route ténébreuse, que la Chrétienne funeste ne te jette point de sort. « Voici mon neuvième vœu : Quand tu discuteras avec un lote armé, que du sein de Mimer, du vieux sage, te soient données des paroles secourables. « Poursuis ainsi ton chemin sans craindre aucun désastre ; le malheur ne peut plus t'atteindre; car c'est appuyée sur le rocher des âges que je t'ai consacré ces vœux. « Va maintenant, ô mon fils; que les paroles de ta mère restent gravées au fond de ton cœur! Si tu y penses toujours, ta vie sera heureuse. » On ne saurait lire sans émotion cette poésie si simple et si tendre, dans laquelle tout ce que le paganisme, encore en lutte avec la religion nouvelle, pouvait offrir d'illusions douces, de superstitions consolantes, est mis en œuvre par une mère pour protéger les jours de son fils. Qui ne se rappellerait, en lisant ces vers, l'admirable scène de Thétis et d'Achille ou celle de Cyrène et d'Aristée, ou plutôt qui ne retrouverait au fond de son âme ce sentiment si pur et si vrai que la bénédiction d'une bonne mère est le gage le plus sûr du bonheur ? La seconde partie de l'Edda poétique, entièrement distincte de la précédente, renferme les légendes des conquérants germains qui s'illustrèrent au moyen âge dans le nord et le midi de l'Europe, et dont les scaldes ont entouré l'histoire de toute la magie des fictions. On y voit paraitre, à côté de V olund ou Wéland, l'artiste par excellence, le Dédale scandinave (mais Dédale perfide et féroce, impitoyable en sa vengeance), les mâles figures de Hagen, de Helgé, d'Attila, de Gundar, de Theuderic, les types brillants de Brunhilde et de Gudrune, l'image divinisée de Sigurd, le Sigfrid des Germains, le héros du poëme de Nibelunges. Sigfrid en effet, inconnu à l'histoire, mais exalté par la poésie depuis les brumes du Rhin jusqu'aux glaces de l'Islande, et partout représenté comme une victime fatale, comme un nouveau Bal-der dont la vie et la mort ont été décisives pour le sort des nations, apparaît sous des traits mystérieux et grandioses dans toutes les légendes qui lui sont consacrées. Sa courte et glorieuse carrière présente partout quelque chose de surhumain qui mêle à ses exploits terrestres une teinte de mélancolie profonde, une vive aspiration vers le ciel. Autour de lui se groupent et s'agitent les rudes populations des Scandinaves, des Burgondes, des Goths et des Huns, de toutes ces nations indomptables qui, s'élançant des glaces du Nord, ont brisé et foulé aux pieds le colosse séculaire de l'empire. Ces légendes jettent un grand jour sur les poëmes chevaleresques de l'Allemagne, dans lesquels on aime à opposer aux fictions brillantes des minnesinger les chants sauvages mais énergiques, dépourvus d'art mais pleins de poésie, des anciens scaldes, narrateurs primitifs et quelquefois témoins de ces scènes d'épouvante. L'Edda en prose, composée par l'historien Snorro au commencement du treizième siècle, est un commentaire fidèle de l'Edda poétique dont elle explique et développe les récits tant mythologiques qu'historiques. Elle se divise en trois parties, dont la première, la plus importante, comprend en deux cycles, ceux de Gylfi et de Bragi, la série complète des légendes, liées entre elles par une narration continue. La seconde, appelée Kennigar, est un vaste vocabulaire ; la troisième, sous le nom de Skalda, contient les règles de la poésie norvégienne. Les Sagas Scandinaves, dont la réunion imposante forme à elle seule toute une littérature, sont des récits naïfs plus ou moins détaillés, plus ou moins merveilleux, de l'histoire nationale et des exploits des guerriers célèbres, que les patients habitants de l'Islande, jaloux de conserver la mémoire de leurs pères, se racontaient dans les longues nuits d'hiver autour du foyer domestique. Quelques-unes, entremêlées de vers généralement attribués à Bragi, scalde illustre du neuvième siècle dont le nom a été donné au génie même de la poésie, sont contemporaines des événements dont elles consacrent la mémoire ; tel que le Krakamal ou légende de Ra-gnar, le chef et le modèle des rois pirates, l'aïeul des familles princières de Danemark, de Suède, de Northumbrie. D'autres, tel que le Rigmal, consacrent la législation Scandinave dans ses détails et dans son origine, qui se rattache, comme celle des castes indiennes, à la naissance même des trois types nationaux, le thrœl, homme serf, le karl, homme libre, le iarl, homme noble, nés dans une progression ascendante de Rig ou Heimdal, le dieu de l'arc-en-ciel, et d'Edda, Amma et lUodir, les mères primitives des humains. D'autres Sagas racontent, comme l'Ynglinga, la succession des premiers rois normans, ou comme la Vilkina, la Volsunga, les exploits des héros germaniques. Rédigées généralement dans un style simple, dont la lucidité n'exclut pas l'enthousiasme, ces légendes, continuées plus tard dans les Kœmpviser et les Folkviser, ballades populaires du Danemark et de la Suède, sont précieuses par les faits qu'elles consacrent, les usages qu'elles peignent, les croyances qu'elles rappellent. S'il est triste de contempler l'excès d'aberration et de folie où l'homme, abandonné à lui-même et excité par ses passions, peut tomber dans sa lutte opiniâtre contre les obstacles qui l'irritent, il est intéressant de voir l'activité, l'énergie, la persévérance avec lesquelles, électrisé par une vague pensée de progrès, il sait utiliser ses forces, multiplier son exis- tence, et s'élever à son insu vers une sphère plus haute et plus pure La religion d'Odin est le point de départ de la civilisation Scandinave. Chacun des rois de ces côtes escarpées et de ces iles arides semées sur la Baltique se glorifiait d'être issu de sa race et voulait imiter ses exploits. D'autres chefs, leurs rivaux, qui n'avaient d'asile que la mer, de domaine qu'une barque de pirate, se précipitaient sur les contrées voisines déterminés à vaincre ou à mourir. La guerre était leur seul bonheur, l'audace leur unique ressource ; le repos leur était odieux, et la défaite intolérable. C'est ainsi qu'au milieu des dangers, des écueils, des vagues orageuses, au milieu des querelles intestines, des luttes et des conquêtes sanglantes, grandit cette forte race d'hommes qui devait régénérer ]'Europe. C'est ainsi que les Sagas nous les montrent lançant leurs barques à travers les tempêtes, explorant, audacieux loups de mer, tous les rivages et tous les fleuves, et remontant jusqu'au cœur des états qu'ils devaient terrifier et transformer. Mais ce qui surtout intéresse dans la lecture de ces naïfs récits, c'est de voir que ces hommes farouches, impitoyables envers leurs ennemis, ont senti, dans l'ivresse des passions, tout le prix des affections de famille ; qu'ils ont aimé leurs femmes, leurs enfants et leurs frères avec un dévouement sans bornes ; que pleins de respect pour leurs vieillards ils revenaient, couverts de blessures qui leur ouvraient l'entrée du Valhall, déposer les trophées de la guerre aux pieds des représentants vénérés de l'antique gloire natio- 1 C'est à l'étude des Sagas scandinaves que nous devons les savants travaux de Geijer, Rask, Rafn, Turner, Kemble, Depping, Duméril, sur les Antiquités du Nord, ainsi que l'admirable Histoire des Conquêtes des Normands, par Aug. Thierry, nale, et entonner, au moment de mourir, l'hymne de délivrance en l'honneur de leurs dieux. Tant il est vrai que l'âme humaine, miroir étrange de vices et de vertus, présente les mêmes contrastes chez tous les peuples, et que le bien en lutte avec le mal attend partout cette étincelle divine, cette inspiration supérieure qui finit par le faire triompher ! VIII Mythologie slavoniie et finnoise. Si la mythologie des Celtes, imparfaitement connue comme celle des Ibères, et absorbée comme elle de bonne heure et par le polythéisme de Rome et par le Christianisme primitif, laisse cependant entrevoir dans les noms qui nous restent des symboles identiques à ceux de la Germanie, celle des Vendes ou Slaves, plus caractérisée, offre un système distinct et complet. Partie également de l'Orient, mais à une époque plus récente, et liée plus intimement aux formes plastiques que conservent encore les dieux de l'Inde sous les voûtes séculaires d'Ellora, elle revêt de noms différents, quoique puisés à la même source, les grands attributs de la nature et les passions dominantes de l'homme. Sa marche toutefois n'est pas la même dans les diverses branches de la famille venède, divisée, ainsi que nous l'avons dit, en Slaves du centre, de l'est et de l'ouest, en branche lettonne, slovène et polène. Les Slaves du centre, Lettes et Lithuanes, longtemps isolés de leurs frères et du reste de l'Europe par leurs mœurs sauvages, leurs traditions barbares, perpétuées dans leurs sombres retraites, par leur idiome tout oriental, fidèle reflet de la langue des Védas, le furent plus complétement encore par les dogmes de leurs croyances païennes, lesquelles survivent encore après leur conversion tardive dans les refrains des chansons populaires, où se peint dans toute sa rudesse le culte symbolique de la nature Le dieu du ciel était Dievas, nom appliqué chez eux comme chez les Celtes et les Pélages, à toutes les divinités favorables. Mais, considéré comme maître du tonnerre, il portait le nom de Perkunas. Armé de la foudre, il commandait aux astres, à Saulé, génie femelle du soleil, à Méno, génie mâle de la lune, qui, fiancé au soleil à l'heure de la création, l'abandonna pour suivre dans l'espace Ausrinne et Vaka-rinne, les étoiles du matin et du soir. Le dieu suprême le punit de son parjure en le fendant en deux de son glaive; telle est l'explication allégorique que ces peuples enfants donnaient des lunaisons. Le génie de l'air était Padangés, celui de la terre Zemé ouJemyna; le printemps obéissait à Parnis, l'automne à Vaisganlas ; l'amour était inspiré par Kupolas, pendant que la joie, la beauté, la fortune étaient sous la protection de Laimé. Qui ne reconnaîtrait, dès ce début, le reflet manifeste de l'Inde, ou plutôt qui ne se croirait transporté, à deux mille ans et deux mille lieues de distance, au sein de cette nation antique dont les mœurs, les croyances et la langue revivaient tout entiers sur les bords du Niémen? Sans parler du nom universel de Dievas, le de-cas des Indiens, Ctç, ~sug, des 1 Lithauische und Lettische Volkslieder, gesammelt von Mielcke, Bergmann, Rhesa, Kœnigsberg, 1800-1825. Grecs, deus des Romains, dia, duv des Celtes, le type suprême de la lumière, analogue dans toutes ces langues au nom du jour, nous trouvons dans Saulé, Méno, Ausra, Va-kara, les mots sanscritssûryas, soleil, mâs, lune, nsrâ, matin, vasis, soir ; en latin sol, mensis, aurora, vespera. Les noms des éléments Zemé, la terre, Upé, l'eau, Ugnis, le feu, Vejas, le vent, correspondent aux mots indiens ksamâ, terre, ap, eau, agnis, feu, vâyus, vent, dont on connaît les analogues grecs et latins. Parnis, le génie du printemps, se rapporte au sanscrit parnas, verdure; Kupolas, le Cupidon romain, au sanscrit kaupas, passion ; tandis que Laimé, la déesse du bonheur, correspond, pour le sens et pour la forme, à la belle Laksmî indienne, épouse du bienfaisant Visnus. Partout les liens les plus intimes unissent les Slaves du centre à leurs premiers aïeux. Ces mêmes rapports se retrouvent dans les noms des divinités malfaisantes, représentées par Dyvas, prodige, Deivé, peste, Bésas, démon, Béda, famine; par Giltine, la mort; par Veinas, l'enfer, roi des Vêles, ombres ou mânes. Enfin toute tendance pernicieuse se résumait par l'épithète Tcharnas, noir, de même que toute tendance bienfaisante était caractérisée par Baltas, blanc. Nous remarquons ici, avec le germe du dualisme, la modification profonde que les croyances indiennes, dans leur longue migration vers l'Europe, éprouvèrent en Perse et en Médie, où le mot dev (identique à devas, dieu) fut appliqué par antagonisme au génie du mal, et assimilé pour le sens et la portée au mot indien badhas, en allemand bœs, méchant. D'autres rapprochements laisseraient entrevoir dans Giltine le mot indien gilis, absorption, dans Veinas, le mot valam, pouvoir ; mais nous n'épuiserons pas cette mine féconde qu'il nous suffit d'avoir signalée comme méritant une étude toute spéciale. Les Slaves de l'est et de l'ouest, Slovènes et Polènes, professaient une croyance analogue exprimée tantôt dans les mêmes termes, tantôt dans des termes différents, dont l 'origine est encore toute indienne Mais, chez eux, le dogme du dualisme se présente d'une manière plus frappante; car leur divinité suprême, qu'ils appellent tantôt Bog, tantôt Perune, est souvent scindée en deux pouvoirs contraires, caractérisés par les épithètes Biely, blanc, Tcherny, noir. Le mot esclavon Bog correspond au sanscrit bhagas, destin, comme les mots Biely, Tcherny, ou Baltas, Tcharnas, se rapportent au sanscrit palitas, blanc, krisnas, noir. Quant au nom de Perune, dieu de la foudre, le même que Perkunas chez les Lettes, son origine douteuse s'expliquerait peut-être par le sanscrit parâjanns, premier être. Autour de lui se groupaient d'autres dieux qui variaient suivant les tribus. Stribog était le génie des vents ; Dazbog celui des richesses ; Volos celui des bergers ; Khors et Tras, ceux des combattants. Tchur protégeait la propriété, Did, les enfants et la famille. La déesse de la joie était Lada, mère de Lelia, l'amour, et de Polelia, l'hymen. La naissance, la vie et la mort étaient personnifiées par Vesna, Jiva et Morana. Les bois étaient protégés par les Lesie, satyres ; les campagnes par les Vili et les Rusalki, nymphes; tandis que les Duchy, mânes, veillaient sur le foyer domestique. Pour ne signaler que quelques-unes de ces curieuses allé- 1 Voir les savants travaux de Dobrowsky, Institutiones Slavicœ, 1822; de Schafarik, Slavische Sprachen und Alterthümer, 1826, 1844; de M. Schnitzler, la Russie et la Pologne, 1835, et notre Essai sur l origine des Slaves. gories qui offriraient matière à d'amples commentaires, nous remarquerons que Lada, la joie, correspond en indien à ladahâ, folâtre, et ses fils Lelia et Polelia, à lîlâ et upalîlâ, amour, félicité; que Vesna, Jiva, Morana, se retrouvent exactement dans les mots vasnas, existence, jîvâ, vie, mara-nam, mort; et que dhiîkas, le souffle, anime les Duchy, n) ânes. L'esprit du mal était caractérisé par Div, comme chez les Perses; par Bies et Bieda, comme chez les Lettes; par Koscei et Jaga, affreux épouvantait ; et enfin par Tchudo, monstre, nom national des Scythes, frappé de réprobation par les Slaves qui l'appliquent à leurs ennemis les Finnois. De sombres sortilèges, des sacrifices barbares accompagnaient le culte de ces divinités. Toute la nature fournissait des présages, particulièrement les animaux, tels que les loups, les renards, les serpents, les éperviers, les corbeaux, les cygnes mêmes : autre souvenir remarquable de l'Inde, dont l'antique influence se faisait sentir encore dans le dévouement des femmes slaves à s'immoler sur le tombeau de leurs époux. Celte mythologie allégorique des Slaves d'orient et d'une partie de ceux d'occident, qui n'avaient presque pas d'idoles, avait pris chez une fraction de ces derniers, chez les riverains de l'Elbe et de l'Oder, une forme plus positive et plus précise, manifestée surtout dans l'ile de Rugen, sanctuaire des divinités slavon ne,. Là s'élevait, dans un temple splen-dide, la statue deSviatovid, le lumineux, à quatre têtes tournées aux quatre vents, tenant dans sa main gauche un arc tendu, et dans sa droite une corne d'abondance; trois cents guerriers, voués à son service, soignaient son cheval de bataille, coursier blanc qui rendait des oracles. Très de lui, Porevid ou Prové, génie de la sagesse et de la justice, repré- sente avec cinq tètes, dont une sur la poitrine, touchant son menton de la main droite, en appuyant la gauche sur son front; plus loin Ranovid ou Rugé, génie de la guerre, couronné de sept têtes, armé de sept épées suspendues au même baudrier, et brandissant la huitième dans sa droite. Sur la côte voisine dominaient Radegost, le dieu de l'hospitalité, couché sur un lit de pourpre; Luarasic, le dieu-lion, entouré d'ossements d'animaux; Tharapit, le génie de la terre; Po-daga, le génie de l'air, et enfin l'idole mystérieuse de Triglav, le dieu à trois tètes. Ici ce ne sont plus les noms seuls, ce sont les images mêmes qui nous ramènent vers l'Inde. Qu'est-ce en effet que Sviatovid, dont le sens esclavon est sviet, lumière, avec la finale vid, voyant, sens que reproduirait en indien le mot çvaila-vid, lumineux, sinon Brahmâ à quatre têtes, Brahmâ type du soleil, lançant des traits de flamme à travers l'espace qu'il féconde, tandis que ses trois cents guerriers représentent les jours de l'année? Quelle image nous offre Pore-vid, dont le nom esclavon vient de pere, au-delà, avec la même terminaison vid, en sanscrit parâ-vid, très-sage, sinon celle de Visnus ou plutôt de Ganeças, symbole de conservation et de sagesse, dont une tète, dans l'idole indienne, est également placée sur la poitrine dans l'attitude de la méditation, tandis que les cinq réunies se rapportent aux cinq éléments? Qu'est-ce enfin que Ranovid, de l'esclavon i-ana, blessure, avec la même finale, en sanscrit rana-vid, sanguinaire, sinon Skandas ou plutôt Civas lui-même, symbole de destruction et déficience, dressant ses sept tètes de dragon pour dévorer les sept planètes, et faisant jaillir de son glaive la consternation et la mort? Il reparaît sous d'autres attributs dans Luarasic, le lion-roi, de l'escla- von lev, lion, raczic, souverain; de même que le génie se-courable se retrouve dans Radegost, le bon hôte, de l'esclavon rad, prospère, gosc, hôte; et qu'enfin les trois puissances motrices, création, conservation, destruction, consacrées dans les triades indienne, égyptienne, grecque, Scandinave, se résument dans l'idole de Triglav, de l'esclavon tri, trois, glava, tête, correspondant au sanscrit tri-galas, à trois têtes. Partout même filiation et même analogie, même chaîne traditionnelle de langues et de croyances, s'étendant, sous des nuances diverses, mais dans une parfaite harmonie, du centre de l'Asie aux confins de l'Afrique et aux extrémités de l'Europe. Cependant cette immense et incontestable influence d'une mythologie née sous un ciel radieux, en présence d'une nature luxuriante , n'apparaît qu'en contraste chez les Souomes ou Finnois de race tartare, relégués de temps immémorial dans leurs steppes arides ou leurs âpres montagnes, d'où ils ne sont sortis qu'à de rares intervalles, comme des torrents dévastateurs et éphémères, promptement refoulés vers leur source. Les chants tradilionnels qui nous restent de ces peuples jadis si farouches, maintenant subjugués et paisibles, chants dont un zélé patriote a composé toute une épopée, nous montre les divinités finnoises, gigantesques ébauches de la nature, écrasant sous leur masse pesante toutes les allégories orientales, comme le basalte des roches primitives pulvérise dans sa chute et le marbre et l'albâtre. Le Kalewala, récemment réuni par les soins du doyen Lonnrôt, comme les poëmes d'Ossian par ceux de Macpher-son, mais avec une habileté plus consciencieuse, contient dans une suite de chants populaires tout le symbolisme des Finnois. Leur Jumala ou dieu suprême est Wainamoi- nen, le principe créateur, né de Kalewa, la nature féconde opposée à Pohja, la nature stérile. Les voyages merveilleux de ce dieu à travers les régions de l'espace, qu'il peuple de créatures nouvelles; ses luttes avec d'autres génies nés du choc des divers éléments, ses travaux, ses douleurs, ses victoires, forment un ensemble imposant et bizarre qui échappe à toute analyse, tant il contient d'images contradictoires, quoique toutes énergiquement tracées. Nous citerons, pour les caractériser, les paroles. de M. Leouzon-Leduc, habile traducteur de ce poëme 1 : « La mythologie finnoise, dit-il, a quelque chose d'inculte et de sauvage qui pousse tout à l'extrême, qui défie l'incroyable et se joue avec une audace triomphante dans la sphère des invraisemblances. Rien ne l'étonné, rien ne l'effraye; elle tient d'une main le ciel et de l'autre la terre, et les entrechoque comme des hochets. Par elle le soleil et la lune conversent avec les hommes, les chemins parlent au voyageur, la barque du pêcheur pleure sur la grève. Fille des régions extrêmes du Nord, elle porte sur son front l'empreinte de sa naissance. Le bruit des cataractes, les tourbillons des fleuves, le morne sommeil des lacs, les noires vapeurs des nuits sont pour elle pleins d'attraits ; et le reflet brillant des aurores boréales projette sur ses tableaux des clartés fantastiques qui n'en diminuent pas la tristesse. L'hiver si long, si dur qui pèse sur ces contrées, ces brouillards qui les couvrent comme d'un manteau de deuil, ces neiges qui pèsent sans cesse sur elles, froides, silencieuses et solitaires, communiquent à l'inspiration une teinte lugubre qui jamais ne s'efface, pas même quand le soleil d'été, rayonnant sur les 1 Le Kaleivala, épopée finlandaise, traduite par M. Leouzon-Leduc, Paris, 4845. champs ranimés, appelle tous les cœurs à la joie; joie éphémère qu'ils savourent à longs traits, mais dont la fuite est trop rapide pour effacer la crainte et le regret ! » Ainsi ces peuples déshérités aspirent, par une fluctuation incessante, vers une lumière qui sans cesse leur échappe. De là leur tendance innée, irrésistible vers la magie, qui, beaucoup plus développée chez eux que chez les tribus scandinaves, formait la base de toute croyance dans la Finlande et dans la Laponie. Séparés du reste du monde, étrangers aux prodiges réels créés par la civilisation humaine, ces peuples, qui en avaient l'instinct sans avoir la force de les produire, en imaginaient de factices qui dépassaient toutes les bornes du possible. De là la prétendue sagesse obscure et fantastique des anciens lotes, de ces farouches antagonistes des Ases, les fils belliqueux de l'Orient. De là la lutte - des deux principes, lutte sanglante, opiniâtre et stérile sous le ciel nuageux des régions boréales où la vérité ne pouvait se faire jour, et n'obtint, pour dernière expression, avant le triomphe du Christianisme, que les mythes poétiques, mais abrupts et sauvages, consignés dans les hymnes de l'Edda. Un autre trait, qui marque également le contact hostile des Finnois avec les anciens Vendes aussi bien qu'avec les Nor-mans, c'est le surnom de Piru ou Perkéle, le Perune ou Perkune des Slaves, donné par eux à Husi, le génie du mal et le dieu de l'enfer. Il est dans toutes les régions du globe, comme le dit avec raison M. Leduc, des êtres matériels ou animés qui s'harmonisent plus intimement, soit avec la nature des localités où ils se trouvent, soit avec le caractère et les instincts de leurs habitants. De tels êtres prennent dans la poésie populaire une physionomie toute spéciale ; elle se plaît à exalter leurs qualités, à célébrer leurs forces, à entourer de prodiges leur naissance. Telle est, chez les anciens Finnois, la personnification du 1er, né, selon eux, du lait de trois vierges célestes, substance pure à son origine, mais altérée plus tard par le venin de l'enfer. Telle est l'apothéose de l'ours, dont le type brille parmi les astres, et qu'un flocon de poil, recueilli sur la terre, a fait grandir au milieu des forêts sous la protection d'une déesse. Telle est aussi l'origine du chien, le fidèle compagnon du chasseur; celle de la bière, ce pétillant breuvage qui réchauffe les esprits engourdis; tel est le sens allégorique attribué à la nature entière sous l'influence d'impressions étranges et toutes locales. Cependant un lien plus ancien, évident malgré son éloigne-ment, identique malgré les accessoires qui modifient sa première contexture, unit les Finnois descendus de l'Oural aux peuples du centre de l'Asie, premier berceau de la famille humaine. Wainamoinen, disent-ils, errait au sein des mers en élevant sa tête sur les vagues, quand un aigle, s'é-lançant du pôle, apparut tout à coup à ses yeux. Le dieu lève un genou sur lequel aussitôt surgit un tertre de verdure; l'aigle s'y abat et y dépose sept œufs, six d'or et un septième de fer. L'oiseau les couve, la vie y circule; le dieu sent la chaleur, et agitant ses membres, fait rouler les œufs dans l'abîme qui tressaille en les recevant L'oiseau s'est enfui vers les mers ; mais les œufs, à la voix du dieu, forment dans leur expansion immense la terre, le ciel et les astres. Qui ne reconnaîtrait ici cet œuf cosmogonique dans lequel le Brahma indien voguait sur les ondes du chaos, et d'où sortit la création; et ce germe vivifiant qui contenait le monde dans la mythologie égyptienne ; et l'esprit fécondant les eaux dans toutes les croyances orientales qui remontent, en se spirilualisant sans cesse, jusqu'à leur origine vénérable, jusqu'aux saintes et mystérieuses vérités dont la Bible a révélé les traits? IX Bardes gallois et irlandais. En face de la Germanie s'élèvent, dans une mer orageuse, les îles de Grande-Bretagne et d'Irlande, autrefois Albion et Érin, entrevues par les flottes phéniciennes, mais longtemps ignorées des Romains. César, qui les aperçut le premier, y reconnut des tribus celtiques, divisées en deux grandes familles, les Cymres au midi et les Gaëls au nord. Leur physionomie leurs idiomes, leurs croyances les rapprochaient des habitants de la Gaule; mais leurs mœurs plus sauvages et la barrière des flots les séparaient du reste du globe1. Longtemps ils résistèrent aux armes romaines; longtemps, sur leurs autels informes, et sous l'inspiration des druides et des bardes, ils accomplirent les sombres sacrifices prescrits par les croyances celtiques ; mais, lorsqu'enfin leur courage succomba sous l'effort répété des légions, les Cymres ou Bretons proprement dits furent prompts à adopter des mœurs plus douces, et à se rapprocher de leurs vainqueurs. La lumière de la vérité, si secourable aux nations opprimées, pénétra chez eux sans obstacle et refoula chez les Gaëls du nord le culte vaporeux des mânes et des génies. La Bretagne vit naître le prince qui soumit Rome à 1 Et penitus toto divisos orbe Britannos. l'Évangile; elle conserva la protection spéciale des successeurs de Constantin jusqu'au moment où l'empire, ébranlé par l'invasion barbare, fut forcé de concentrer ses troupes en dégarnissant les frontières. Les Bretons, exposés tout à coup aux attaques furieuses des Pictes et des Scots dont le nombre et l'audace brisaient toute résistance, eurent recours au dernier expédient que leur suggéra le désespoir en appelant à eux des défenseurs plus dangereux encore que leurs ennemis. Toutes les côtes de la mer d'Allemagne, depuis la Scandinavie jusqu'à la Gaule, étaient alors couvertes de tribus belliqueuses qu'aucun joug ne pouvait atteindre, et que Rome, au faîte de sa puissance, ne pouvait contempler sans terreur. Elles sont signalées par Tacite sous les noms bien connus de Bataves, de Frisons, de Longbards, d'Angles, noms auxquels Ptolémée ajoute celui de Saxons. Ce dernier mot, appliqué plus tard à toute la confédération, signifie nation sédentaire en opposition au mot Suèves, nation nomade, qui désigne l'avant-garde mobile des Francs, des Boïares, des Allemans. Les Saxons, en effet, ne furent pas agresseurs; mais chaque fois que l'ambition romaine venait inquiéter leurs retraites, ils la repoussaient avec une énergie qui décourageait toute tentative nouvelle. C'est ainsi que depuis Vespasien ils tinrent en échec les empereurs, et défendirent leur indépendance du fond de leurs forêts et de leurs marécages. Leurs croyances étaient celles des Scandinaves et de tous les Germains du nord, et l'île sacrée dans laquelle Tacite place le culte mystérieux de la terre avec ses sanglants sacrifices, n'est autre que le rocher de Heligoland, situé à l'embouchure de l'Elbe en face de la Chersonèse cimbrique, centre commun de toutes ces tribus. La famille saxonne constituait, au commencement du cinquième siècle, deux grandes divisions, deux groupes fondamentaux, dont l'un, s'étendant du Rhin à l'Elbe, à travers la Frise, la \Vestphalie, la Saxe actuelle, pourrait s'appeler Friso-saxon, pendant que l'autre, échelonné de l'Elbe à la Baltique, dans le Holstein, le Schleswig et le Jutland actuels, est connu dans l'histoire sous le nom d'Anglo-saxon. Ce furent ces derniers peuples, indomptables pirates, habitués aux courses aventureuses sous la bannière des descendants d'Odin, que les Bretons, appréciant leur valeur, appelèrent imprudemment à la défense ou plutôt à la conquête de leur île. En effet, à peine débarqués, en 448, sous les ordres de leur chef Hengist, les Saxons défirent les Pictes et les Scots et les refoulèrent vers le pôle. Mais le moindre prétexte suffit pour les armer contre leurs alliés, dont ils envahirent les provinces. Deux victoires remportées sur Vor-tigern furent le signal de la conquête qui s'effectua dans le cours d'un siècle, avec une persistance opiniâtre, par des expéditions successives d'où sortirent enfin sept états. Les Bretons, après une lutte désespérée, se retirèrent les uns dans l'Armorique française, les autres dans la Cam-brie ou pays de Galles, et se mêlèrent en partie aux vainqueurs, pendant que les montagnes d'Ecosse et les grèves lointaines de l'Irlande servaient de refuge aux Pictes et aux Scots. Toutes ces tribus de race celtique emportèrent dans leurs sauvages retraites le souvenir de leurs traditions, de leurs revers et de leur gloire; et l'époque de leur dispersion est celle où leurs bandes guerrières, animées par le danger commun, entonnèrent les plus mâles accents. C'est effectivement au septième et même au sixième siècle que re- montent les précieux fragments de poésie erse et galloise échappés aux ravages du temps, fragments élaborés et amplifiés depuis par des interprètes trop habiles, trop ingénieux pour être fidèles, mais dont le fond, parfaitement authentique, subsiste encore dans la mémoire du peuple et dans plusieurs antiques manuscrits '. La poésie galloise, celle des Cymres ou Bretons restés fidèles au culte de la patrie en présence de l'invasion saxonne, présente une teinte ténébreuse et mystique, mélange confus de Druidisme et de Christianisme, qui lui donne une physionomie toute spéciale. La langue dans laquelle elle est écrite, et qui est encore parlée de nos jours avec peu de modifications dans le pays de Galles et la Bretagne française, se distingue par sa flexibilité, sa concision et sa douceur. La rime, qui ne se montre que timidement et partiellement dans le latin du moyen âge, a acquis dans la versification galloise celte importance fondamentale qu'elle a conservée en français, et que n'ont guère connue les idiomes germaniques, qui débutèrent par l'allitération. Les bardes les plus anciens et plus célèbres sont Aneurin, Taliesin, Lywarch et Merlin, qui vécurent pendant le sixième siècle, dans cette époque de luttes et de revers où les Anglo-Saxons, affluant de toutes parts, déjouaient les efforts d'un généreux courage qu'exaltait vainement le désespoir. Aussi la plupart de leurs poëmes, narratifs, lyriques ou moraux, sont-ils remplis d'allusions douloureuses à la patrie, à la famille, à la religion menacées, » et de regrets pathétiques et touchants donnés à l'héroïsme malheureux. On croit voir ces chantres vénérables assistant t Cons.a\ce"^uje t, la Défense des Poëtes gallois, par Sharon Turner/VQifàtaà; l&JÏLèlles Poèmes bretons, traduits par M. de Vil-lemar/ifê»stiennes, ~8 7 eux-mêmes aux batailles, la harpe en main, l'œil fixé sur le chef qui combat sous leur inspiration, sûrs d'avance que leurs hymnes de gloire le suivront dans la vie et dans la mort. Tantôt placés sur un roc solitaire qui dominait toute la vallée, tantôt mêlés aux combattants, quand le danger réclamait leur présence, ils représentaient la patrie encourageant ses défenseurs et leur payant d'avance avec usure la dette de la postérité. C'est ainsi qu'Aneurin célèbre un jeune guerrier qui périt à la bataille de Catraeth : « Gredyv était jeune et brave dans le combat; il montait un cheval à la crinière flottante, un léger bouclier pendait à ses côtés ; un glaive d'acier et des éperons d'or étincelaient sous sa pelisse. Mais ce n'est pas à moi à te porter envie ; je ferai mieux, je te célébrerai. Hélas ! une tombe sanglante te recevra avant le lit nuptial ; les corbeaux se repaîtront de ta chair avant le repas de famille ; et ton coursier lui-même sera leur proie sanglante dans la vallée où tu trouvas la mort! » Il peint ensuite l'armée bretonne égarée par une fatale ivresse qui l'aveugle au milieu du combat, et succombant jusqu'au dernier homme ; puis il s'écrie plein de douleur : « Trois chefs et trois cent soixante hommes ornés du collier d'or marchèrent vers Catraeth; l'ivresse les a perdus; trois seulement survécurent : Aeron, Cynon et moi, que protégea ma harpe. « Que je suis malheureux d'avoir vu cette bataille, et de souffrir vivant les angoisses du trépas ! Une triple affliction pèse sur moi depuis que j'ai assisté à la perte de nos braves et entendu leurs derniers gémissements. Aneurin et la douleur sont désormais inséparables. » Un autre barde, Taliesin, était uni d'une étroite amitié la Urien, chef breton aussi généreux qu'intrépide, dont il chante les exploits dans plusieurs poëmes guerriers. C'est ainsi qu'il décrit la bataille d'Argoed, livrée contre Ida Flamdyn, chef des Angles de Northumbrie : « Au lever du soleil commença le combat ; à midi il durait encore. Flamdyn s'élança avec quatre légions pour envahir Godeu et Reged; elles s'étendaient d'Argoed à Arfynyd, mais leur vie fut moins longue que ce jour. Flamdyn commença par s'écrier furieux : « Donnent-ils des otages ? Font-ils trêve? » Mais Owen, fils d'Urien, levant le bras : « Point d'otages, dit-il, point de trêve ! Notre aïeul Chenew, ce lion intrépide, donnait-il jamais des otages? » « Urien, le prince sage, dit alors : « Réunis pour la défense du clan, élevons nos bannières au sommet des montagnes, franchissons nos frontières, brandissons nos javelots et précipitons-nous sur l'armée de Flamdyn, pour l'abattre avec tous ses guerriers ! » « La plaine d'Argoed fut jonchée de cadavres; les corbeaux se baignèrent dans le sang ; l'heureuse nouvelle se répandit au loin. Je veux célébrer ce grand jour, mon été est passé, ma vie tire à sa fin ; mais je sourirai à la mort si je puis chanter la gloire d'Urien. » Lywarch, surnommé le vieux à cause de sa longue carrière, Lywarch dont les malheurs ne firent qu'aiguillonner le zèle, consacra également une série d'élégies à la mémoire de ses protecteurs. C'est ainsi qu'il pleure la mort d'Urien, lâchement immolé par un traître, et la fin prématurée du jeune et vaillant Cyndylan : « J'ai recueilli dans ma main la tête d'Urien le bienfaiteur de son armée; le noir corbeau déchire sa poitrine !... Courez à la poursuite du meurtrier Lofan ! » « Le manoir de Cyndylan est plongé dans la nuit ; le foyer est sans flamme et sans hôtes ; mes yeux sont inondés de larmes. Le manoir de Cyndylan est exposé aux vents; ses feux sont à jamais éteints ; mon chef est mort, et moi je vis encore! » Ailleurs, en décrivant la bataille de Longborth, il gémit sur la mort de Geraint qui combattait sous les ordres d'Arthur: « A Longborth j'ai vu le carnage, et les nobles trépas et les blessures glorieuses. J'ai vu les glaives s'entrechoquant, les ennemis terrifiés, et le front ensanglanté de Geraint, digne fils de son père. A Longborth furent immolés par Arthur une foule de guerriers armés de fer ; car Arthur était le prince et le guide du combat. » Il est curieux de trouver ici, chez un barde contemporain, la première mention de cet Arthur, chef de clan, sans grande renommée à l'époque de son existence, inférieur à beaucoup d'autres princes, et surtout au magnanime Urien, et devenant, six siècles plus tard, dans la légende de Geoffroy de Monrnouth, le modèle des plus puissants monarques, le type divinisé de l'héroïsme. A sa suite grandit également dans l'imagination populaire son bardé dévoué, auquel la légende attribue une science surhumaine. Merlin n'a laissé qu'un seul poëme authentique et encore est-il si obscur qu'on ne peut en apprécier le mérite véritable. C'est une espèce de vision ou de tableau de sa vie, où dominent l'exaltation de la douleur et le souvenir touchant d'une démence passagère qui l'arma contre un de ses amis : « Je suis un malheureux poussant des cris d'horreur; mon corps est privé de vêtements. Gwendyd me hait, elle ne me salue pas ; jamais je n'obtiendrai le pardon deRhyderch, car je l'ai privé de son fils et de sa fille ! La mort guérit les maux; que ne vient-elle à moi ! « Aucun prince ne m'honore, aucune joie ne me charme, aucune belle ne me sourit plus ! Et cependant à la bataille d'Arderyd je portais bravement le collier d'or, avant d'avoir cruellement affligé celle qui surpasse le cygne en blancheur ! Le nom d'Arthur, dont il était le frère d'armes, se rencontre aussi dans ce poëme, où il prophétise son retour : « 0 pommier dont les branches dominent toute la forêt, sous ton ombrage propice je prédirai le retour de Me-ùrawd, et le retour d'Arthur, prince de l'armée, s'élançant à de nouveaux combats ! » Merlin avait sans doute composé beaucoup d'autres poëmes dans ce style sentencieux qui fonda sa célébrité, et qui le fit passer plus tard pour un magicien et un prophète. Taliesin lui a adressé des vers qui prouvent l'estime dont il jouissait de son temps, et ces vers, sous forme de dialogue, semblent offrir le germe de ces triples maximes, de ces triades historiques et morales qui devinrent ensuite si populaires, et furent renouvelées à satiété par tous les bardes leurs successeurs. La poésie galloise continua en effet à fleurir jusqu'au quatorzième siècle, en présence de la littérature anglo-saxonne, qui ne parvint jamais à l'étouffer. Une foule de chansons guerrières, de satires nationales lancées contre les envahisseurs, ornent son vaste répertoire que dominent surtout les triades , sentences didactiques appliquées aux vérités les plus banales comme aux spéculations les plus abstraites, depuis les trois parties du jour ou les trois âges de la vie jusqu'aux trois migrations des âmes dans le monde inférieur, intermédiaire et supérieur, souvenir curieux de la métempsycose indienne qui se mêle, chez ces peuples naïfs, à la morale chrétienne et aux dogmes austères dont ils furent les zélés défenseurs. La poésie erse, celle des Pietés et des Scots, eut des commencements plus obscurs, et le voile de mystères qui la couvrit longtemps dans les âpres vallées de l'Écosse et de l'Irlande, favorisa singulièrement la fraude patriotique qui s'attacha à elle avec tant de succès. Toute cette série de poëmes expressifs et gracieux attribués à l'antique Ossian porte évidemment le cachet d'élégance que lui imprima Macpherson ; mais cette élaboration si habile n'autorise nullement la critique à nier l'existence même du barde, ni celle de chants traditionnels recueillis par l'interprète anglais, et qui avaient retenti sur ces plages ignorées avant l'introduction du Christianisme. L'Irlande, habitée par des Gaëls ou Celtes, colonisée dans l'antiquité par des migrations phéniciennes et ibériques, maintint longtemps son indépendance sous des chefs de clans ou de tribus, tour à tour ennemis ou alliés des chefs de clans de la Haute-Écosse, occupée par un peuple de même race, également soumis au culte druidique. La fréquence des combats, des alliances, des revers, des courses qui s'étendaient jusqu'en Scandinavie, dut naturellement exciter l'enthousiasme des bardes irlandais et écossais qui, comme ceux de Bretagne et de Galles, étaient les compagnons des guerriers. Quoi qu'il soit impossible de fixer l'âge des chants populaires qui nous restent et qui n'ont été que fort tard consignés dans des manuscrits, on ne saurait douter que plusieurs d'entre eux ne remontent à l'époque païenne, et n'offrent cette mythologie vaporeuse, ce culte des mânes, des esprits glorifiés, dont la trace n'est pas même effacée de nos jours sur ces lointains et poétiques parages. L'ombre de Fingal, qu'on suppose avoir vécu au cinquième siècle, habite encore, dans la tradition populaire, les roches basaltiques des Hébrides ; une montagne d'Irlande porte le nom d'Os-sian, et les exploits d'Oscar, de Gaul, de Cuchullin, charment encore les veillées des Highlanders. Les noms de bardes contemporains, Luchna, Cubhail, Fionbell, se trouvent placés en tête de fragments poétiques qui, bien que d'une date plus récente, consacrent d'antiques traditions1. L'idiome dans lequel sont composés ces poëmes est le gaélique ou celtique pur, plus chargé d'aspirations que le gallois, moins élaboré dans sa forme, mais plus énergique et plus vif, mieux adapté aux brusques élans des rudes habitants des montagnes. Le zèle obséquieux des amis de Macpherson a fait apparaître après coup, dans cette langue, une traduction complète des poëmes brillants qu'il a placés sous le patronage d'Ossian. Cette œuvre est trop élaborée pour être parfaitement authentique, et il est facile de le distinguer des fragments informes et abrupts qui remontent réellement aux premiers âges. On peut ranger dans ce nombre le poème de Cuchullin, combat d'un père contre son propre .fils, que nous aurons occasion de citer en parlant de la poésie tu-desque. Mais ce n'est pas dans ces hymnes guerriers, plus ou moins poétiques ou incultes, ni dans les luttes qui en furent le sujet, qu'il faut chercher la véritable gloire des tribus gaéliques au moyen âge. C'est dans le zèle avec lequel, imbues des vérités du Christianisme, elles s'empressèrent de les maintenir, de les étendre et de les féconder dans cette foule d'institutions pieuses qui couvrirent le sol de l'Ir- 1 Consulter l'Ossian de Macfarlane, avec ses commentateurs et ses critiques, et le Précis de Poésie irlandaise, de M. O'Sullivan. lande et s'étendirent jusqu'aux âpres écueils qui hérissent le nord de l'Écosse. Depuis saint Patrice, parti de Rome pour convertir les Pictes et les Scots, jusqu'aux savants conseillers que Charles appela à sa cour, jusqu'aux nobles martyrs de l'invasion danoise, quelle série d'hommes pieux et instruits, dédaignant le tumulte du monde et le bruit des passions haineuses qui sévissaient alors de toutes parts, a perpétué dans ces parages les doctrines consolantes de la foi! Leur souvenir reste attaché aux ruines qui s'élèvent encore dans les vallées ou sur quelque cap solitaire, en face de ces pierres druidiques dont ils ont effacé le prestige et aboli les cruels sacrifices. C'est ainsi qu'il m'a été donné de voir, sur la mer qui baigne les Hébrides, auprès de la grotte de Staffa, immense colonnade basaltique qui dut au temps du paganisme être un objet de religieuse terreur, l'île sainte d'Iona où s'élève une église dont la fondation remonte au sixième siècle, lorsque le moine irlandais Columcill vint avec quelques anachorètes s'établir au milieu des écueils. Des ruines vénérables jonchent le sol, tout couvert d'inscriptions tumulaires attestant que des prêtres, des guerriers, des chefs de clans, et tous les rois d'Écosse depuis Kenneth jusqu'à Duncan, ont voulu reposer sous ces murs consacrés par la religion. C'est de là que partirent, en effet, une foule de fondateurs d'abbayes, une foule de zélés missionnaires qui explorèrent les contrées lointaines sur les traces de saint Columban et de saint Gall, apôtres de la Gaule et de la Germanie. On ne saurait contempler sans respect ces muets témoins des merveilles de la foi, en présence des merveilles de la nature ; cet humble et paisible rivage où tant d'âmes se sont vouées au ciel et s'endormirent dans l'espérance, en face de ce roc sourcilleux contre lequel viennent se briser les vagues, et dont les énormes portiques semblent avoir abrité des géants. La mer s'engouf-frant sous ces voûtes fait entendre des mugissements sourds, auxquels répondent les cris aigus des cormorans et des orfraies, triste écho des passions humaines, tandis qu'une croix, débris des siècles encore debout sur la rive opposée, guide la pensée, du milieu des tombeaux, vers le séjour de l'éternel bonheur. X Les Anglo-Saxons, Poëme de Beowulf. Les Saxons, les Jutes et les Angles, conquérants de la Grande-Bretagne et paisibles possesseurs de sept royaumes, adoptèrent promptement la civilisation à laquelle ils avaient fait la guerre, tant est puissante l'influence des idées qui tendent à ennoblir les âmes 1. Le Christianisme, déjà répandu chez une grande partie des Bretons, fut prêché dans l'heptarchie saxonne, au commencement du septième siècle, par saint Aus-tin et d'autres moines romains députés par le pape Grégoire le Grand, et tel fut le succès de leur prédication, que toutes ces bandes dévastatrices se transformèrent en un clin d'œil en autant de tribus sédentaires, dirigées par des prêtres austères, gouvernées par des chefs éclairés. Aussi les tradi- 1 Le nom des Angles, qui a fini par prévaloir, vient sans doute du mot germanique ange, isthme, désignant leur pays natal, langue de terre resserrée entre la mer du Nord et la Baltique. tions mythologiques importées de la Scandinavie subirent-elles une décadence rapide, qui laissa toutefois subsister, au fond même des œuvres religieuses, un vague reflet des mœurs et des notions consignées plus tard dans l'Edda. De nombreux écrits de ce genre ont été composés en latin ; mais bientôt l'idiome anglo-saxon, refoulant de toutes parts le celtique qu'il concentra dans la Cambrie et dans l'Écosse, devint une langue cultivée, littéraire, qui eut ses savants et ses poëtes. Cette langue, d'origine germanique, mais dont les articulations variées se nuancent d'une foule de voyelles qui s'étendent à toute l'échelle des sons, répondait avec facilité à toutes les exigences du rhythme, fondé surtout sur l'allitération et le retour d'expressions analogues, qui lui donnent, malgré leur redondance, quelque chose de grave et de solennel. Le plus ancien des poëtes anglo-saxons est Cedmon, qui naquit au commencement du septième siècle, et mourut en 680, laissant un Hymne sur la Création, écrit en vers alli-térés dont voici le début1 : Nu we sceolan herigean Heafon rices weard, JJietodes mihte, And his mod get/wnc; 1Veorc wuldor jceder! « Louons maintenant le Souverain des cieux, le puissant Créateur, et les sublimes pensées du Père de l'univers. Il créa d'abord la terre pour les enfants des hommes et étendit sur eux la voûte céleste. Le roi, le protecteur des êtres, le seigneur éternel, plaça la terre au centre 1 Hislory of the Anglo-Saxons, by Sharon Turner, London, 1836. pour servir de séjour aux mortels; à lui appartient la puissance ! » On attribue faussement au même Cedmon une Paraphrase plus étendue sur la chute des anges et la création du monde. Cette œuvre, postérieure d'un siècle, réunit au texte de la Genèse de curieuses réminiscences scandinaves rappelant la Vision de Vala : « Rien n'existait que les ténèbres, rien que le gouffre profond et obscur. Le roi suprême regarda le chaos, il vit les nuages noirs et sinistres passer et se presser dans l'abîme; il les vit, et de sa parole, de sa parole puissante, naquit le monde. « L'Éternel, le roi des créatures, fit alors le ciel et la terre; il éleva le ciel et affermit la terre sur d'inébranlables fondements. « La terre n'avait point de verdure; couverte par la mer ténébreuse, elle n'offrait qu'un désert dans son immense surface. « Alors l'esprit de Dieu s'abaissa sur les eaux ; le prince de la vie appela la lumière, et à son ordre la lumière parut. » •Il existe en anglo-saxon un ancien Code de lois promulgué par Ina, roi de Wessex, qui régna de 688 à 725. Nous possédons aussi la traduction de plusieurs Psaumes ; mais le monument le plus remarquable, le plus éminemment national, est le Poëme de Beowulf, roman épique sans nom d'auteur, composé à la louange d'un ancien prince danois, dont l'existence semble être historique, mais dont le nom, comme celui d'Arthur, est entouré d'un fabuleux éclat. Le manuscrit date du dixième siècle, mais le poëme lui-même touche à l'époque païenne, comme le prouvent les mœurs et les croyances bizarres qui s'y mêlent aux dogmes chrétiens. Le style d'ailleurs et la forme des vers marquent sa place dans le huitième siècle, entre les hymnes de Cedmon et les compositions postérieures, qui dénotent d'autres tendances exprimées dans un style différent. Le scalde, digne émule de ceux de la Norvége, commence par rappeler la gloire des anciens rois du Nord, dont Beowulf fut l'illustre héritier1 : llwat we gar-dena In gear-dagum, Theod-cxjninga, Thrym ge frunon l Hudlta celhelingas Ellen jremedonl « Quelle gloire des vieux Danois dans les jours de combat, des rois puissants du peuple, n'avons-nous pas apprise 1 Combien ces nobles chefs excellaient en valeur! Que de fois, couverts du bouclier, n'ont-ils pas enlevé à des armées ennemies, à des tribus nombreuses, les siéges d'honneur! Le comte Beowulf se rendit redoutable; il grandit sous le ciel, et ses exploits brillèrent jusqu'à ce que tous ceux qui habitent la terre lui fussent soumis et lui rendissent hommage. » La scène se passe sur les bords de la mer du Nord, où le poëte nous montre Beowulf, prince des Jutes ou Goths, et vassal de Higelac, roi des Angles, jeune, brillant, intrépide comme Sigurd, s'embarquantavec une troupe de braves à la recherche de glorieuses aventures. Longtemps auparavant Hrothgar, roi de Danemark, avait donné un somptueux festin à ses vassaux et à ses braves, décorés par lui de bracelets d'or. Un scalde, présent au repas, avait chanté l'origine de 1 Poem Of Beowulf, publisbed by J. Kemble, London, 1835. toutes choses, la révolte des démons, la mort J'Abel, le crime de Caïn, d'où étaient nés les lotes, les Alfes, les Orkes, fous les êtres méchants qui persécutent la race humaine. Cette nuit môme le démon Grendel, géant doué d'un pouvoir magique, avait tué pendant leur sommeil trente des plus nobles guerriers danois. La terreur et l'indignation s'étaient emparées de toutes les âmes, et le roi, depuis douze hivers, gémissait sur ce meurtre impuni, quand le navire de Beowulf, voguant sur les eaux comme un cygne qui glisse au milieu des écueils, apparaît soudain sur la côte. Interpellé par la garde attentive, le jeune prince se. présente comme auxiliaire du roi, et prêt à le venger de Grendel. Admis alors à débarquer, malgré l'opposition de Wulfgar, chef des Vendes, il est reçu avec honneur par Hrothgar, qui reconnaît en lui un loyal chevalier, titre dont il se montre digne par ce discours généreux et modeste : « Noble roi des Danois, protecteur des hommes d'armes, je t'adresse ma requête; écoute-moi, espoir des guerriers, souverain chéri de ton peuple ! Me voici à la tête de mes braves; permets-moi de combattre pour toi. « On me dit que le géant Grendel ne redoute aucune arme humaine. Peu m'importe, pourvu que la joie en revienne au cœur de Higelac ! Je saisis mon épée, mon large bouclier, ma luisante cuirasse, pour engager la lutte. Sans crainte j'attaquerai le monstre, et ma haine affrontera sa haine. « Si toutefois la mort m'attendait, enlève-moi au carnage, donne-moi la sépulture et célèbre sans larmes le repas des funérailles. Voyageur solitaire, qu'une fleur marque ma tombe, et que nul ne s'afflige de mon pèlerinage! » Touché de ces nobles paroles, Hrothgar fait à son hôte le plus brillant accueil. Une fêle a lieu dans laquelle Beowulf, provoqué par la jalousie d'un autre chef, raconte ses exploits sur les lointains parages. La reine Wallheow lui offre la coupe d'honneur, que le héros accueille par un gracieux merci, pendant que le scalde invoque sur le palais le retour de la protection céleste, et qu'un joyeux espoir renaît dans tous les cœurs. La nuit vient, et du fond des marais surgit le malin esprit qui vole sur les brumes des montagnes ; il traverse les rangs des guerriers endormis, et plein de rage, s'avance vers Beowulf, dont il attaque un des hommes d'armes. Le héros se réveille, il lutte contre Grendel, et parvient à le mettre en fuite : nouvelle joie, nouveau festin dans le palais. Le roi donne à Beowulf une riche bannière, un casque, une cuirasse, une épée, et le comble de marques d'honneur; la reine le salue du nom de fils, et le scalde célèbre sur sa harpe un des exploits de Beowulf, sa victoire sur le roi des Finnois, qui redouble l'enthousiasme général. Mais la nuit ramène la tristesse ; car une fée redoutable, mère de Grendel, pénètre à son tour dans le palais, et immole le plus cher des amis de Beowulf. Celui-ci jure dans sa douleur d'exterminer le monstre et sa mère; il s'arme pour le combat, prend congé de Hrothgar, et part avec ses braves pour le sombre marais hanté par les malins esprits. Soudain la fée se précipite sur lui sous la forme d'une louve de mer; il frappe de son épée, mais la lame glisse sans force sur la peau rocailleuse du monstre. Beowulf va périr, quand il voit tout à coup reluire un vieux glaive suspendu au rocher ; il le saisit, et la pointe du glaive blesse à mort la fée qui expire. Grendel l'attaque à son tour, et, après un combat terrible, périt également sous le glaive enchanté. Beowulf revient triomphant, rapportant la tête de Gren-del, et l'arme antique sur laquelle Hrothgar reconnaît les runes du déluge. Le héros, comblé de bénédictions, retourne auprès de Higelac, son suzerain, qui le déclare son héritier. Il monte en effet sur le trône, gouverne le royaume des Angles, qu'il agrandit par trente victoires, et meurt après un règne de cinquante ans, dans un dernier combat contre un affreux dragon, auquel il enlève son trésor. Nous citerons ce dernier épisode d'après une traduction que nous ne pouvons refaire, puisqu'elle réunit au plus haut point l'exactitude à l'élégance 1 : « Le héros illustre se lève chargé de son bouclier, la tête armée du casque menaçant, et, tout couvert de sa cuirasse, il descend au pied du rocher, se fiant à son seul courage ; ce n'est point la coutume des lâches. Alors il considéra le rocher escarpé, lui le guerrier puissant qui avait si souvent tenté la fortune des combats, quand les bataillons se précipitaient pour s'entretuer. Il vit une voûte de pierre, d'où s'échappait un fleuve de feu; et nul ne pouvait entrer ni s'approcher du trésor, sans traverser ces flammes que vomissait le dragon couché dans la caverne. Alors le roi des Angles poussa du fond de sa poitrine un cri de colère. Ce héros, au cœur fort, était irrité, sa voix retentissante pénétra sous la pierre blanche; le gardien du trésor en frémit; il avait reconnu la voix d'un homme, aussitôt il s'élança sur lui. « La terre trembla ; le héros se tenait au pied de la colline, opposant le bouclier à son farouche ennemi; le bon roi leva le glaive antique qu'il reçut en héritage, et dont le tran- 1 Les Germains et les Francs, par M. Ozanam. chant fut terrible à tous ceux qu'il fallait punir. Il étendit le bras, ce chef des Angles ; il frappa son hideux ennemi, selon ce que j'ai entendu conter; il le frappa, mais le tranchant s'émoussa contre les noires écailles ; l'arme impuissante trompa Beowulf, réduit à la dernière extrémité. Alors le dragon gardien s'élança d'un bond puissant, le cœur gonflé de rage : il vomit de sa gueule la flamme ardente, répandant des tourbillons humides. En ce moment le roi des Angles ne se vanta pas de la victoire ; l'épée avait trahi sa main désarmée dans le combat ; ce n'était pas ce qu'il devait attendre de cette lame autrefois invincible. L'instant vint où cet illustre fils des rois eût volontiers changé de lieu : il aurait voulu, de toute son âme, se trouver dans les murs de sa ville. Il était dans les angoisses, enveloppé de feux dévorants, celui qui autrefois commandait à un peuple. « Wiglaf, le jeune guerrier qu'il avait laissé à l'écart, vit son seigneur succomber sous le casque, en essuyant une injure mortelle. Alors il se rappela les honneurs qu'il avait jadis reçus de lui : les beaux domaines, la garde des routes, le droit des jugements, tout ce qu'avait possédé son père ; il ne put se contenir; il saisit son bouclier de tilleul pâle, il ceignit son épée, arme sans égale venue de ses aïeux. — Je me souviens, dit-il à lui-même, du temps où nous buvions joyeusement l'hydromel; alors, dans la salle des banquets, quand notre seigneur nous distribuait les bracelets d'or, nous promettions de lui rendre ses bienfaits au jour des combats, si jamais il était surpris par quelque danger semblable à celui-ci; nous jurions de le servir sous le casque et avec le glaive! « En même temps il se jeta dans le tourbillon des flammes, s'élança tout armé au secours de son chef, en lui adres- sant ce peu de mots : Bien-aimé Beowulf, rappelle-toi comme au temps de ta jeunesse tu promettais de ne jamais laisser languir une vengeance; maintenant, chef intrépide , célèbre par tant d'exploits, il faut défendre ta vie de toutes tes forces; me voici, ton fidèle, à tes côtés. — Alors le roi retrouva ses esprits; il leva son couteau de guerre, aigu et effilé, qu'il portait sur la cuirasse; il frappa le dragon au milieu du corps, il réunit tout son courage pour achever son terrible ennemi. « Cependant Beowulf connut qu'il était blessé mortellement, et il parla ainsi : J'ai été maître de ce peuple durant cinquante hivers, et il n'y avait pas de roi voisin qui osât m'attaquer. J'ai vécu sur la terre le temps qui m'était donné. J'ai gardé comme je devais ce qui était à moi; je n'ai pas cherché de querelles injustes, et je n'ai pas souvent juré de faux serments ; voilà pourquoi, blessé à mort, je puis encore me réjouir; voilà pourquoi le Créateur des hommes n'aura pas de crime à me reprocher quand mon âme se séparera de mon corps. « Alors j'ai ouï dire que Wiglaf, sur l'ordre de son maître blessé, pénétra dans la caverne. Il vil des coupes d'or où s'étaient abreuvés les hommes d'autrefois ; il vit des casques nombreux couverts de rouille, et beaucoup de bracelets travaillés avec art; ce trésor surpasserait facilement toutes les richesses enfouies sous la terre, quel que soit celui qui les y ail cachées. Wiglaf vit aussi des signes d'or sculptés sur la voûte, des signes merveilleux tracés par un art magique, et qui jetaient assez de lumière pour que le héros pût embrasser des yeux le lieu où il était et sa vengeance complète. Beowulf parla une dernière fois : Jeune et vieux, j'ai eu coutume de distribuer l'or autour de moi ; je remercie de ces trésors le Dieu de gloire, le Seigneur éternel, parce qu'avant le jour de ma mort j'ai pu acquérir à mes guerriers de telles richesses ; je veux qu'on mette ces dépouilles en réserve pour servir aux besoins du peuple. Je ne dois plus rester longtemps ici; ordonnez qu'après avoir éteint mon bûcher flamboyant, on m'élève sur le promontoire un tertre immense qui me serve de monument chez ma nation, en sorte que les navigateurs qui sillonneront au loin les flots brumeux nomment, en l'apercevant, le tertre de Beowulf! » Tel est le contenu de ce curieux poëme, un des plus anciens monuments des langues modernes encore incultes et des mœurs féodales encore barbares. On y remarque, en présence du Christianisme, dont l'influence commence à se faire jour, l'emploi continuel des noms et des métaphores du paganisme Scandinave, tel qu'il ressort des légendes de l'Edda. Ainsi les principales nations du Nord, Goths, Angles, Danois, Vendes, Finnois, y trouvent historiquement leur place ; ainsi le souvenir des géants, lotes, Thurses ou Alfes, se confond avec celui des démons; ainsi le dragon aux larges ailes, vomissant des torrents de flammes, se venge en mourant du héros qui l'immole, comme le dragon fatal tué par Sigurd, comme tous ces monstrueux serpents qui, depuis celui de la Bible, représentent, dans toutes les croyances parties du centre de l'Asie, le principe du mal vaincu mais non détruit, exerçant par des épreuves terribles le courage des âmes généreuses qui payent de leur vie leur immortalité. Malgré l'incohérence du récit et le retour trop fréquent des mêmes termes, beaucoup de détails, comme on a pu le voir, sont traités avec vivacité et avec grâce. On dirait même que le scalde inconnu, auteur de cette composition, n'était pas étranger aux beautés classiques; car il serait facile d'y signaler, au milieu de peintures locales adaptées aux usages nationaux, plus d'une coïncidence frappante avec certains tableaux de Virgile et d'Homère. Le Poëmc de Judith, du même siècle, est une paraphrase du récit biblique qui ne manque pas d'un certain élan. Un autre poëme, le Chant du Voyageur, rappelle dans une énu-mération vive et serrée tous les pays et tous les rois connus à cette époque, soit par l'histoire, soit par la légende ; l'espèce de confusion qui y règne n'exclut pas l'intérêt qu'excite naturellement cette chronique naïve d'un temps de tranfor-mation sociale, où le Nord, enveloppé de ténèbres, cherchait, par l'organe de ses scaldes, à saisir les reflets incertains des révolutions du Midi. Une érudition plus positive, quoique moins attrayante peut-être, se révèle dans les Chroniques anglo-saxonnes de Gildas et de ses successeurs, qui racontent en latin du moyen âge, du sixième jusqu'au dixième siècle , l'histoire de l'hep-tarchie et les vicissitudes de ses rois. Un prêtre nommé Aldhelm, qui mourut en 709, composa, dit-on, des ballades en dialecte populaire, quoiqu'il ne soit resté de lui que des hymnes et des lettres latines déparées par un style prétentieux. Mais l'homme qui réellement représenta la science, et qui sut la mettre en honneur en la popularisant de toutes parts, fut Bède justement surnommé le Vénérable, né en 673 dans la Northumbrie, où il reçut l'ordination sacrée. Doué d'une vaste mémoire, d'un jugement sain, d'un zèle infatigable et d'une grande simplicité de cœur, il acquit toutes les connaissances accessibles dans ces temps de trouble et d'ignorance; et animé surtout du désir de les utiliser pour sa patrie, il écrivit en latin des Commentaires sur la Bible, une Histoire de l'Église d'Angleterre, et une foule de traités de science et de morale qui excitèrent un vif enthousiasme; honoré des princes, respecté de ses disciples, il ne vécut que pour la religion et pour l'étude, dont il répandait le goût par de sages enseignements. Il mourut en 735, regretté de tous, après avoir fondé l'école brillante d'où sortirent Alcuin et Alfred. Une autre gloire de l'ancienne Angleterre fut Winfrid ou Boniface, l'apôtre des Germains, qui, s'exilant volontairement de sa patrie pour propager la foi chrétienne, convertit en Allemagne plus de cent mille païens, fonda une foule de monastères et d'abbayes, et fut désigné par le pape pour sacrer Pépin, roi des Francs. Il reste de lui plusieurs lettres latines écrites soit aux papes, soit aux rois, et dont les réponses prouvent l'estime et le respect qu'inspiraient partout ses vertus. Il subit le martyre en 755, massacré par les peuples de la Frise qu'il était allé convertir. Les habitants de ces parages, répandus du Rhin jusqu'à l'Elbe, et que l'on pourrait désigner sous le nom de Friso-Saxons, avaient en effet conservé une rudesse et une cruauté farouches. Belliqueux descendants des Cimbres, des Cattes, des Frisons, des Bataves, retranchés dans leurs marécages et dans leurs forêts impénétrables, ils avaient bravé les Romains, défait les légions impériales, et atteint l'époque du moyen âge indépendants et indomptables. Leur vaste confédération touchait d'un côté à la Gaule, de l'autre à la Sarmatie, et s'étendait de la mer du Nord jusqu'à la forêt hercynienne. Le culte d'Odin régnait au milieu d'eux avec des modifications diverses dont nous n'avons que de vagues notions ; leur langue, qui sert d'intermédiaire entre l'anglo-saxon et le tu-desque, était rude et inculte comme eux, semée d'aspirations qui se mêlaient à une vocalité incertaine. Plus tard, quand ces tribus électrisées par Witikind , et courbées avec peine sous le glaive sanglant de Charlemagne, devinrent à leur tour dominantes, leur langue, qui avait déjà produit une Paraphrase des Évangiles, se modifia et se scinda, en formant d'un côté le bas-allemand, qui rivalisa avec l'allemanique, de l'autre le hollandais et le flamand actuels, dont la littérature est toute moderne. XI Les Francs-Suèves, Chant de Hildebrand. Les peuples de la Germanie centrale, descendants des anciens Teutons, ont été désignés par Tacite sous le nom générique de Suèves ou Souabes, qui dans leur langue signifie nomades. Nous voyons en effet leurs tribus , qui s'étendaient de l'Elbe jusqu'au Rhin à travers la forêt hercynienne, sous les dénominations de Chérusques, de Chauques, de Quades, de Marcomans, changer sans cesse de demeures dans leurs agressions belliqueuses, et, contenues à peine par la puissance d'Auguste et deTrajan, refluer ensuite sur l'empire et lui contester ses provinces. Dans la grande invasion des peuples, nous voyons, à la suite des Goths, marcher des Suèves qui pénètrent en Espagne, et des Francs, qui s'emparent de la Gaule, pendant que les Allemans, hommes de toutes les tribus, s'échelonnent sur les bords du Rhin, pendant que les Thervinges ou Thuringiens et les Boïares ou Bavarois couvrent les deux rives du Danube. Ces nations parlaient les dialectes d'une même langue que l'on a désignée sous le nom de tudesque, langue alliée de près au gothique et plus rapprochée de lui que le saxon sous le rapport des formes grammaticales, des flexions et des désinences, mais s'en écartant sensiblement par cette tendance aux consonnes fortes et aspirées qui, à travers le francique et l'allemanique, s'est transmise à l'allemand moderne. Les Francs et les Allemans, en deçà et au delà du Rhin, constituaient en effet les deux branches principales de cette vaste confédération , unie dans sa haine contre Rome, mais divisée et fractionnée ensuite par une foule de guerres intestines. La Gaule, où les Francs s'établirent en face des Vestgoths et des Burgondes de race gothique, avait subi depuis quatre siècles l'influence de la conquête romaine, au point de changer complètement de mœurs, de croyances, de langage. Les traditions celtiques refoulées avec les druïdes dans les sombres vallées des Ardennes, sur les côtes orageuses de l'Ar-morique, où de longues séries de pierres levées, colonnades informes de leurs temples, marquent encore leurs derniers vestiges, avaient disparu du reste de la Gaule devant le polythéisme romain. De vastes cités, de somptueuses demeures, des temples, des théâtres, des aqueducs gigantesques couvraient partout le sol conquis et captivaient ses habitants. Les lois romaines, les sciences romaines, avaient pénétré dans les masses; l'éloquence était en honneur, une vive émulation animait les esprits. Bientôt le Christianisme eut en Gaule, comme en Italie et en Grèce, ses martyrs et ses docteurs illustres : saint Irénée, saint Hilaire, saint Martin, y firent luire la lumière de la foi; le pouvoir impérial converti à la religion nouvelle se plut à y fixer son séjour; les fils de Constantin, ceux de Valen-tinien, choisirent la Gaule pour dernier boulevard contre l'envahissement du monde barbare. Elle était devenue toute romaine quand elle subit le joug de ses nouveaux vainqueurs. Les Francs1, mélange spontané et inculte des antiques tribus de la Germanie, étaient trop rudes et trop barbares pour imposer leur langue et leurs usages à cette civilisation avancée qu'ils venaient d'asservir par les armes. Aussi voyons-nous les rois et les nobles porter seuls des noms germaniques ; le corps de la nation resta gallo-romain, modelé sur l'influence politique et religieuse de Rome chrétienne. Quand Mérovée eut assuré l'existence de la monarchie naissante par sa victoire décisive sur les Huns; quand Clovis, guerrier impitoyable, l'eut affermie et étendue par le glaive, qu'il eut triomphé des Allemans et incorporé de force dans sa nation les états plus policés des Vestgoths et des Burgondes, la religion chrétienne, constituée en puissance par l'énergie de ses pieux défenseurs, exerça sur les conquérants mêmes son influence civilisatrice. Le clergé, seul dépositaire des lettres partout repoussées par les armes, fonda, à l'imitation de saint Benoît, des monastères consacrés à la science; il retarda, autant que possible, l'inévitable décadence du latin, donna au culte une forme précise, aux lois une autorité respectée. Bientôt cependant l'antipathie naturelle qui devait séparer tant d'éléments divers, Celtes, Romains, Gotlis, Burgondes, Allemans, Francs, tribus de races 1 On dérive généralement ce nom du mot tudesque frank, fier, libre. et de mœurs différentes, éclata dans les guerres civiles que se livrèrent les successeurs de Clovis. Les états de l'ouest et de l'est, les royaumes de Neustrie et d'Oslrasie, résumèrent après Clotaire Ier, sous Frédégonde et Brunehaut, la haine que se portaient ces divers peuples, qui commencèrent dès lors à se grouper en deux vastes puissances rivales. Avec cette lutte naquit l'histoire dans la personne de Grégoire de Tours, moine laborieux, premier annaliste de ces temps de troubles et de ténèbres. Son histoire des Francs, rédigée en latin, seule langue écrite à cette époque, comprend, outre le récit détaillé de l'établissement de l'Église dans la Gaule, les règnes des rois Mérovingiens depuis leur origine jusqu'à Clotaire II, qui vivait au commencement du septième siècle. Elle présente, malgré son style « diffus et les pieuses erreurs dont elle abonde, une foule de récits instructifs qu'on chercherait vainement ailleurs, et que relèvent un fond de probité, une naïveté d'expression et de pensée qui ne sont pas dépourvus de charme. Le plus connu de ses continuateurs est Frédégaire, qui, après avoir résumé avec plus de zèle que de goût de vagues notions d'histoire universelle, a continué les annales de la première race jusqu'aux règnes de Dagobert et de ses deux fils, sous lesquels la domination franke s'étendit jusqu'en Germanie. A cette époque où le pouvoir échappe aux mains débiles des rois fainéants, où le sceptre est remplacé par l'épée dont s'arment les maires du palais, la scission de la Neustrie et de l'Ostrasie devient de plus en plus sensible; la lutte ardente, individuelle, se résume dans la rivalité des chefs. En vain les Neustriens résistent sous Ebroïn, dernier représentant du génie celtique ; une noble et forte race s'élève chez leurs rivaux : des hommes tels que Pépin d'Héristal, Charles Martel, Carlo man, Pépin le Bref, assurent à l'Ostrasie une supériorité incontestable. Le premier constitue la monarchie des Francs; le second la sauve du joug des Arabes qui, maîtres de la moitié de l'Asie et de l'Afrique, conquérants récents de l'Espagne, menaçaient d'assujettir l'Europe ; les deux derniers s'emparent de l'Aquitaine, et jettent les fondements d'une dynastie nouvelle. Le génie germanique domine dans toute la Gaule, et fait renaître plus brillant, plus vivace, le souvenir de ses anciens triomphes. Les exploits de ces chefs redoutables qui avaient vaincu Rome au cinquième siècle, les hauts faits d'Alaric, d'Attila, de Theudcric, joints à ceux du mystérieux Sigfrid, avaient eu bien certainement leurs chantres, qui, comme ceux de ces anciens Germains dont parle Tacite, entonnaient au milieu du carnage le bardit du combat et l'hymne de la victoire. Ces chants, transmis de bouche en bouche, s'étaient perpétués dans les camps; ils charmaient la joie des festins, adoucissaient le deuil des funérailles. Des légendes, des allusions mythologiques en avaient rehaussé l'éclat et leur avaient donné un caractère traditionnel et respecté. Mais presque tous ont disparu, soit par l'opposition des moines dont la plume se refusait à retracer les souvenirs du paganisme, soit par l'ignorance des scaldes qui, ne sachant écrire, les abandonnaient au hasard. Les faibles successeurs de Char-lemagne les proscrivirent ensuite par excès de piété, et effacèrent autant qu'ils le purent ces annales primitives de leur race. Au milieu de tant de circonstances funestes à la littérature tudesque, nous devons donc nous estimer heureux de la découverte d'un précieux fragment poétique du huitième siècle, trouvé récemment à Cassel sur un manuscrit sans nom d'auteur, et qui décrit le combat involontaire d'un père contre son propre fils Le Poëme de Hildebrand et Ha-dubrand faisait partie de ce cycle héroïque consacré à la gloire des conquérants barbares, chez qui un courage inflexible suppléait à toutes les vertus. Presque inexplicable à sa première apparition, à cause de l'ancienneté du style et de l'altération de l'écriture, mais épuré, commenté avec soin, et enfin complétement éclairci à l'aide des traditions scandinaves, il nous apparaît comme une scène chevaleresque pleine de pathétique et de terreur. Hildebrand, compagnon d'armes de Theuderic, chef des Ostgoths, banni comme lui de l'Italie par Odoacre, roi des Hérules, s'est réfugié auprès d'Attila, roi des Huns, pour qui il combat pendant trente ans d'exil. Enfin il rentre en Italie avec son prince, et apprend que son fils Hadubrand est à la tète des phalanges ennemies. Monté sur son coursier fougueux il cherche ce fils qui ne l'a jamais connu; il le trouve seul, en avant de ses troupes , l'appelle à lui et veut se faire connaître. Mais Hadubrand repousse son père avec colère, comme un étranger et un traître; et aussitôt s'engage entre eux un combat acharné, terrible, dont l'issue reste indécise; car ici le manuscrit s'arrête. Tel qu'il est, et malgré la lacune qui nous prive peut-être de ses plus grandes beautés, ce poëme est le représentant fidèle de l'ancienne rudesse germanique; il nous montre un honneur farouche étouffant la voix de la nature et achetant la joie de la victoire au prix des plus saintes affections. L'idiome dans lequel il est écrit est l'ancien franco-suève mêlé à quelques assonnances saxonnes; son rhythme irrégulier repose sur l'allitération. La traduction que nous en présentons, d'après le texte soi- 1 Hildebrand et Hadubrand, von W. Grimm, Gœtlingue, 1830; Lachmann, Berlin, 1833. gneuseraent revu, appartient à M. Michelet; nous ne saurions en donner une meilleure pour l exactitude et l 'énergie. Ik gihorta that seggen, that sih urhettun anon muotin Hildibraht enti Hathubrant untar heriuntuem, Su?iu fatar ungo; iro saro rihtun, Garutun se iro guthhamun, gurtun sih iro suert ana, Helidos ubar ringa, do sie to dero hiltu ritun. « J'ai ouï dire qu'au milieu des combats se défièrent Hildcbrand et Hadubralld, le père et le fils. Ils préparèrent leurs armes, endossèrent leurs cuirasses, bouclèrent leurs épées, et les deux héros marchaient l'un contre l 'autre, quand le noble fils de Heerbrand, le sage Hildebrand, concis dans ses paroles, demande à l'autre guerrier quel était son père parmi les hommes. — De quelle race es-tu? lui dit-il. Si tu me le dis, je te donne cette cuirasse à triple fil ; guerrier de ce royaume, je connais toute race d'hommes. — Hadubrand, fils de Hildebrand, lui répondit : Des gens vieux et sages qui furent jadis m'ont dit que Hildebrand était mon père; moi, je me nomme Hadubrand. Un jour il alla vers l'orient, fuyant la haine d'Otaker, avec Dielric et une foule de guerriers ; il laissa au pays une jeune épouse dans sa demeure, un fils enfant, une armure sans maître, et marcha vers l'orient. Quand le malheur accabla mon cousin Dietrie, privé d'amis, Hildebrand s'éloigna d'Otaker, et, guerrier intrépide, pendant le malheur de Dietric, il était toujours à la tète des troupes, il affectionnait les combats, il était connu de tous les braves ; je ne crois pas qu'il vive encore. — Dieu du ciel, seigneur des hommes, s'écria Hildebrand, ne permets pas le combat entre des hommes qui sont ainsi parents ! — Il détacha alors de son bras une chaîne tressée en bracelets que lui avait donnée le roi puissant des Huns : Reçois, dit-il, ce don de mon amitié. — Hadubrand lui répondit : C'est avec le javelot qu'on reçoit un tel don, et pointe contre pointe! Vieux Hun, indigne espion, tu m'éprouves par tes paroles. A l'instant je te lance mon javelot ; tu es si vieux et ne crains pas de mentir? Ils m'ont dit, ceux qui naviguent à l'ouest sur la mer des Vendes, qu'il y a eu une grande bataille et que Hildebrand, fils de Hecrbrand, <> péri. — Hildebrand, fils de Heerbrand, lui répond : Je vois bien à ton armure que tu ne sers pas un noble maître, et que dans ce royaume tu n'as pas encore vaincu. Hélas ! Dieu puissant, quelle destinée est la mienne ! Soixante étés et hivers j'ai erré dans l'exil, jamais on ne m'a confondu dans la foule des guerriers, jamais ennemi n'enchaîna mes jambes dans son fort, et maintenant il faut que mon propre fils me perce de son épée, me fende de sa hache, ou que je devienne son meurtrier! Sans doute tu peux , si tu en as la force, enlever l'armure d'un brave, dépouiller son cadavre, quand toutefois tu en as le droit. Que celui-là, ajouta Hildebrand, soit le plus vil des hommes de l'est qui voudra te détourner du combat que tu souhaites avec tant d'ardeur ! Braves compagnons, c'est à vous de juger qui de nous dirigera mieux les traits, qui se rendra maître des deux armures! — Ils lancent alors leurs javelots aigus qui s'enfoncent dans les boucliers; ils se précipitent l'un contre l'autre, et, de leurs haches retentissantes, ils fendent les boucliers luisants ; leurs cuirasses en sont ébranlées, mais leurs corps... » Ici s'arrête le manuscrit, et, avec lui, l'écho terrible de l'effervescente des passions guerrières, du cri de l'honneur étouffant la nature. Toutefois, si nous avons à regretter les beaux vers qui probablement devaient suivre ce début et en faire une narration complète, au moins ne restons-nous pas dans une pénible incertitude sur l'issue du combai du père contre son fils. Car le nom de Hildebrand est célèbre en Allemagne, où d'anciennes traditions l'ont rendu populaire. Il se montre dans le Poëme des Nibelunges, compagnon fidèle de Theuderic chez Attila ; il reparaît dans le Heldenbuch, et plus particulièrement dans les chants des meistersinger, qui ont reproduit sa légende avec toutes les circonstances qui s'y rattachent. Mais nulle part la lutte de Hildebrand et de son fils n'est présentée d'une manière plus complète que dans la Vilkina-saga, recueil scandinave composé dans le treizième siècle, par l'ordre d'un roi de Norvège jaloux de recueillir toutes les traditions de l'Allemagne, dont plusieurs auraient péri sans lui. Ce sera dans cette paraphrase, entremêlée de quelques incidents nouveaux, que nous verrons le dénouement de cette scène si grande dans sa rudesse sauvage. Le récit, prosaïque et diffus, comme le sont généralement les Sagas, nous représente Hildebrand quittant avec Theuderic la cour du roi Attila pour reconquérir l'Italie. Il apprend que son fils, qu'il n'a pas vu depuis sa naissance, commande à Vérone l'armée ennemie, et il s'avance seul à sa rencontre. « Hildebrand se dirigea vers la ville de Vérone et rencontra en chemin son fils Alebrand monté sur un blanc coursier, armé comme on le lui avait décrit, le faucon au poing, un chien à ses côtés. Hildebrand vit qu'il se tenait bien à cheval; soudain il s'élança contre lui, et Alebrand le reçut en homme de cœur; leurs javelots volèrent avec tant de force qu'ils se rompirent sur leurs boucliers. Mettant aussitôt pied à terre, ils tirèrent leurs épées et combattirent à outrance; ils s'assirent ensuite pour prendre quelque repos. — Dis-moi ton nom, s'écria alors Alebrand, vieillard qui m'as combattu si longtemps, dis-moi ton nom, ou de gré ou de force tu deviendras mon prisonnier. — Il leva alors son épée de ses deux mains et frappa Hildebrand, qui lui riposta aussitôt; ils combattirent longtemps, et, enfin fatigués, ils se reposèrent pour la seconde fois. — Dis-moi ton nom, s'écria alors Alebrand, ou de gré ou de force tu périras. — Il leva de nouveau son épée et frappa à grands coups le vieillard qui se défendit vaillamment. — Si tu es de la race des Yœlfing, s'écria alors Hildebrand, dis-moi ton nom ou tu mourras. —Si tu aimes ta vie, répondit Alebrand, dis-moi ton nom sur-le-champ ; je ne suis pas un Vœlfing, la vieillesse qui t'aveugle a pu seule te porter à me parler ainsi. — Le combat recommença alors, et Hildebrand porta un coup si fort à la hanche d'Alebrand, que sa cuirasse fut rompue et qu'il ne put se soutenir. —Un démon conduit ton bras, s'écria alors Alebrand, il faut que je le rende les armes, car je n'ai plus la force de combattre; voici mon épée : —Mais lorsque Hildebrand allait saisir l'épée, Alebrand la leva pour lui abattre les mains; Hildebrand avançant son bouclier lui dit : Ce coup tu l'as appris d'une femme et non de ton père!- Il s'élança alors sur lui avec tant d'impétuosité, qu'Alebrand tomba à la renverse, entraînant dans sa chute Hildebrand qui lui frappait la poitrine du pommeau de son épée, en s'écriant : Ton nom ou ta vie! — Ma vie, répondit Alebrand, a maintenant peu de prix pour moi, puisque j'ai été vaincu par un vieillard. — Si tu veux conserver la vie, dit Hildebrand, dis-moi si tu es mon fils Alebrand, et reconnais en moi ton père ! — Tous deux se relevèrent alors, s'embrassèrent avec joie, et, remontant à cheval, se rendi- rcnt à Vérone. Alebrand demanda alors à son père comment il avait quitté la roi Dietric. Hildebrand lui répondit en lui racontant tout. Alors Ute, la femme de Hildebrand, la mère du jeune guerrier, vint au devant d'eux, et lorsqu'elle vit son fils tout sanglant, elle se prit à pleurer et dit : Mon cher fils, comment es-tu blessé, et quel est cet homme qui te suit? — Je n'ai pas honte de cette blessure, dit Alebrand, car elle me vient de mon père, du seigneur Hildebrand que voici. — La mère se réjouit alors ; elle reçut avec transports son fils et son époux, et tous furent rendus au bonheur. » Malgré tout ce que le récit a perdu de force dans cette paraphrase, malgré les détails oiseux qui s'y trouvent et l'impassibilité cruelle avec laquelle l'auteur prolonge ce combat parricide, sans une plainte, sans un seul regret, on aime à y trouver pour dénouement du drame la reconnaissance des deux guerriers et leur retour amical auprès d'une épouse et d'une mère. C'est ainsi que le plus grand des poëtes, au milieu de ses fictions sublimes, a peint l'entrevue d'Ulysse avec Télémaque, avec ce fils qu'il trouve après vingt ans d'absence, et qui croit voir en lui un messager du ciel : j « Je ne suis pas un dieu, dit Ulysse, reconnais ton père que tu pleures, ton père dont l'absence t'a causé tant de maux ! Aussitôt il l'embrasse, baigne son visage de larmes et le serre fortement sur son cœur. » Mais telle n'est pas la tradition primitive, la forme orientale du mythe germanique, conservée dans l'ancienne légende persane, où le héros Rustan combat son fils Zorab qu'il tue sans le reconnaître, et qu'il pleure amèrement ; et dans plusieurs légendes des anciens Celtes, dont l'une, celle de Cuchullin poëte guerrier de l'Irlande, nous le montre combattant sur le rivage natal, et tuant sans le con- naître son fils Conloch, qui, fidèle aux injonctions d'une mère jalouse, avait refusé de déclarer son nom. « Alors et malgré eux, les chefs commencèrent le combat ; l'honneur réveilla leurs forces assoupie. Terribles étaient les coups que portaient leurs bras vaillants , et longtemps leurs destins demeurèrent indécis; car, jusqu'à cette heure, l'œil n'avait jamais vu combat soutenu de la sorte, victoire si rudement disputée. À la fin, la colère et la honte soulevèrent l'âme de Cuchullin; il poussa sa lance étincelante avec une habileté fatale, et jeta sur le champ de bataille le jeune guerrier mourant. « —Noble jeune homme, cette blessure, je le crains, n'est pas de celles qu'on peut guérir ! Maintenant donc, fais-nous savoir ton nom et ton lignage, d'où et pourquoi tu viens, afin que nous puissions L'élever une tombe qui t'honore, et qu'un chant de gloire immortalise ta louange. « — Approche, réplique le jeune blessé, plus près, plus près de moi. Oh! que je meure sur cette terre chérie et dans tes bras bicn-aimés ! Ta main, mon père, guerrier malheureux ! Et vous, défenseurs de notre île, approchez pour entendre ce qui fait mon angoisse ; car je vais briser le cœur d'un père. 0 le premier des héros, écoute ton fils, reçois le dernier soupir de Conloch! Vois le nourrisson de Danscaik, vois l'héritier chéri de Dundalgan ; vois ton malheureux fils trompé par les artifices d'une femme et par une fatale promesse ! Il succombe, triste victime d'une mort prématurée. 0 mon père, n'as-tu pas reconnu que je n'étais qu'à moitié ton ennemi, et que ma lance, dardée contre toi, se détournait de ta poitrine ? » XII Règne de Charlemagne. L'avénement de la maison ducale d'Ostrasie à la domination de la monarchie franke dans la personne de Charles Martel, vainqueur des Sarrasins, conquérant de l'Aquitaine, chef redouté des tribus germaniques , prépare une ère nouvelle dans l'histoire, une révolution dans la littérature. La France et l'Allemagne, qui ne s'étaient connues qu'au milieu des cris de guerre et du fracas des armes, se rapprochent tout à coup d'une manière plus intime sous le sceptre de Pépin le Bref, qui, appelé au trône par le vœu des provinces fatiguées d'une longue anarchie, conçoit le premier cette grande pensée d'union et d'assimilation nationales que devait accomplir et féconder le génie puissant de Charlemagne. Charlemagne! ce nom a traversé les siècles, entouré d'une auréole de gloire que chaque génération a vue s'accroître,dont chaque siècle a rehaussé l'éclat. Il y a sans doute de l'entraînement dans cette admiration traditionnelle, dans ce concert de louanges souvent peu motivées que l'on prodigue à un grand caractère. Une réflexion plus calme a le droit de s'en méfier aussi souvent qu'il s'agit d'actions tout extérieures, d'une vie qui ne se manifeste à nous que dans les moments solennels. Mais il n'en est pas ainsi de la vie de Charlemagne ; nous pouvons la voir, l'observer, la scruter dans ses moindres détails ; toute la conduite de ce prince est exposée à nos yeux dans les chroniques contemporaines; nous y découvrons ses qualités et ses faiblesses avec autant de précision et de certitude que nous connaissons celles de Jules-César, de Louis XIV, de Napoléon. Le génie de Charlemagne, ainsi examiné, soutient celte épreuve difficile; il s'y montre, malgré ses défauts, plein de noblesse et d'héroïsme, actif, éclairé, intrépide, comme celui d'un des plus grands hommes qui aient jamais paru dans l'histoire. Nous ne considérerons pas ici le guerrier, le conquérant de tant de peuples divers, le vainqueur des Longbards, des Arabes, des Slaves, des Avares, des Saxons, le terrible adversaire de Witikind et d'Abderrame, l'allié puissant de Haroun et d'Irène, le régénérateur de l'empire d'Occident ; nous ne chercherons à connaître que le sage législateur, le réformateur dès-mœurs, le protecteur des lettres. Charlemagne, persuadé que l'éclat des victoires ne suffit pas au bonheur d'un empire, que ce bonheur est fondé sur le respect des lois, sur le progrès des sciences, sur la sécurité des frontières , sur le développement de l'industrie, promulgua ses Capitulaires sur les diverses parties de l'administration , sur les crimes et délits, sur la gestion des biens, sur la constitution ecclésiastique. Investi depuis l'an 800, par le rétablissement de l'empire, d'un pouvoir absolu en France, en Allemagne, en Italie, protecteur de la papauté seule force civilisatrice de cette époque, il apporta dans les affaires de l'Église, comme dans celles de l'administration civile, ce zèle actif et judicieux qui caractérisait tous ses actes. Le sentiment du beau et de l'utile semble l'avoir constamment dirigé; il respire dans son respect pour Rome, le foyer des sciences et des lettres ; dans son admiration éclairée pour les arts ; dans les grands monuments de son règne : la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, le château d'Ingelheim, le pont de Mayence; dans ces routes, ces ports, ces forteresses, premiers berceaux de villes florissantes, telles que Halle, Magdebourg et Hambourg. Ses qualités furent ternies par l'orgueil, écueil ordinaire des grandes âmes, et peut-être par d'autres défauts que nous ne cherchons pas à pénétrer ; souvent sa force dégénéra en rudesse, son ardeur belliqueuse en cruauté. Mais dès qu'il rentrait en lui-même, dès que le bruit des armes avait cessé , il était calme, humain , compatissant, dévoué à l'amitié, aux doux liens de famille, à la simplicité de la vie intime qu'il menait au milieu de ses enfants, de ses proches, des savants étrangers qu'il avait attirés à sa cour. C'était dans ce cercle choisi qu'il méditait ses utiles réformes, ses plans d'étude, ses améliorations progressives dont il se faisait le premier adepte. C'était là que, dans son palais transformé en académie, dont chaque membre portait un nom allégorique, il dictait ses Capitulaires, réformait le plain-chant, épurait le texte des Évangiles, tandis que sa main guerrière, plus habiluée au glaive qu'à la plume, s'exerçait avec peine à tracer quelques lettres qu'il ne forma jamais qu'imparfaitement. Mais c'était surtout la langue tu-desque, l'énergique idiome de sa patrie, négligé, corrompu de plus en plus au milieu de la confusion des peuples, qu'il cherchait par tous les moyens à relever, à répandre, à ennoblir. Non content de la faire enseigner, de concert avec le latin, dans les nombreuses écoles ouvertes sous ses auspices, il composa lui-même des éléments de grammaire, donna des noms tudesques aux vents et aux mois, et fit recueillir avec le plus grand soin tous les chants, toutes les poésies populaires qui célébraient la gloire des anciens conquérants, premiers chefs de la nation allemande. Parmi les savants qui, de toutes les contrées, se pressaient autour de ce trône où les lettres retrouvaient un éclat et une sécurité si longtemps compromis, l'Italie comptait Pierre de Pise et Paul Diacre, représentants de l'érudition classique, des traditions grecques et romaines bien obscurcies sans doute, mais douées cependant de cette force d'impulsion et de civilisation qu'elles ne perdirent jamais. L'austère et religieuse Irlande envoya Clément et Claudius, qui consacrèrent leur zèle évangélique à la fondation et à la propagatiolftles écoles dans toute l'étendue de l'empire. Mais deux hommes, Àlcuia et Éginhard, d'origine différente et de caractères opposés, unis par l'affection sincère qu'ils portaient tous deux à l'empereur , ont contribué plus que tous les autres à l'illustration de son règne. Alcuin, disciple de Bède, .dépositaire de la science anglo-saxonne, dialecticien habile, d'une érudition rare quoique indigeste, auteur d'une foule d'ouvrages latins sur la rhétorique et la morale utilement appliquées aux études, donna à Charlemagne les conseils les plus sages, et fut le guide et le flambeau de cette Académie palatine, dont l'existence, bien qu'éphémère, était un gage certain de la naissance des autres. L'empereur lui avait confié l éducation de ses trois fils, Charles, Pépin et Louis. Voici le dialogue d'Alcuin avec l'un d'eux sur les éléments de la science, mélange curieux de pensées profondes jointes aux plus simples lieux communs : « Qu'est-ce que l'écriture? demande le maître à son dis-.. ciple. — La gardienne de l'histoire. ■ « Qu'est-ce que la parole ? — L'interprète de F amé. « Qu'est-ce que la vie ? - Le bonheur des éips, le malheur des réprouvés, l'attente de la mort. "e. "f * - « Qu'est-ce que l'homme ? — Un voyageur qui passe. « Quels sont ses compagnons ? — La chaleur, le froid t la sécheresse, l'humidité. « Quelles sont ses sensations? — La faim, la satiété, le repos, le travail, le sommeil, le réveil. « Quelle est sa liberté? — L'innocence. » Alcuin jouit pendant toute sa vie de la faveur entière de Charlemagne, qui l'appelait son conseiller, son modèle, et le comblait de marques de déférence. Un sentiment non moins affectueux, et rendu plus vif encore par une parfaite identité de pensées, unissait ce prince à Éginhard, son secrétaire intime, que l'on prétend même avoir été son gendre. Il est à regretter que la légende si naïve, si gracieuse de ses premières amours, ne puisse s'appliquer à aucun des noms que l'histoire donne aux filles de Charlemagne. Quoi qu'il en soit de ce merveilleux récit, Éginhard, moins érudit qu'Alcuin. mais doué d'une conception plUS haute, paraît avoir apprécié avec justesse toute la grandeur du génie de son maître. Élevé sous ses yeux, compagnon de ses études, initié à ses sentiments les plus secrets, il nous a légué un monument précieux dans son Histoire latine de la vie de Charlemagne 1, livre aussi remarquable par la pureté du style qui rappelle les beaux temps de Rome, que par la régularité du plan, la clarté du récit, la justesse et la hauteur des pensées. La noble tendance qui y règne se reconnaît dès son début, dont nous puisons la traduction dans la belle collection historique publiée par M. Guizot. « Ayant formé le projet d'écrire la vie, l'histoire privée et la plupart des actions du maître qui daigna me nourrir, le roi Charles, le plus excellent et le plus justement fameux des princes, je l'ai exécuté en aussi peu de mots que je l'ai 1 Eginhartt Pila Caroli Magni, Helmstad, 1806. pu faire ; j'ai mis tous mes soins à ne rien omettre des choses parvenues à ma connaissance, et à ne point rebuter par la prolixité les esprits qui rejettent avec dédain tous les écrits nouveaux. Peut-être cependant n'est-il aucun moyen de ne pas fatiguer, par un nouvel ouvrage, des gens qui méprisent même les chefs-d'œuvre anciens sortis des mains des hommes les plus érudits et les plus éloquents. Ce n'est pas que je ne croie que plusieurs de ceux qui s'adonnent aux lettres et au repos ne regardent point les choses du temps présent comme tellement à négliger que tout ce qui se fait soit indigne de mémoire, et doive être passé sous silence ou condamné à l'oubli; tourmentés du besoin de l'immortalité, ils aimeraient mieux, je le sais, rapporter, dans des ouvrages tels quels, les actions illustres des autres hommes, que de frustrer la postérité de la renommée de leur propre nom en s'abstenant d'écrire. Cette réflexion ne m'a pas déterminé toutefois à abandonner mon entreprise ; certain d'une part que nul 11e pourrait raconter avec plus de vérité les faits auxquels je ne demeurai pas étranger, dont je fus le spectateur, et que je connus, comme on dit, par le témoignage de mes yeux, je n'ai pas réussi de l'autre à savoir positivement si quelque autre se chargerait ou non de les recueillir. J'ai cru d'ailleurs qu'il valait mieux courir le risque de transmettre, quoique pour ainsi dire de société avec d'autres auteurs, les mêmes choses à nos neveux, que de laisser perdre dans les ténèbres de l'oubli la glorieuse mémoire d'un roi vraiment grand et supérieur à tous les princes de son siècle, et des actes éminents que pourraient à peine imiter les hommes des temps modernes. Un autre motif, qui ne me semble pas déraisonnable, suffirait seul, au surplus, pour me décider à composer un ouvrage : nourri par ce monarque du moment où je commençai d'être admis à sa cour, j'ai vécu avec lui et ses enfants dans une amitié constante qui m'a imposé envers lui, après sa mort comme pendant sa vie, tous les liens de la reconnaissance. On serait donc autorisé à me croire et à me déclarer bien justement ingrat, si, ne gardant aucun souvenir des bienfaits accumulés sur moi, je ne disais pas un mot des hautes et magnifiques actions d'un prince qui s'est acquis tant de droits à ma gratitude, et si je consentais que sa vie restât comme s'il n'eût jamais existé, sans un souvenir écrit et sans le tribut d'éloges qui lui est dû. a Pour remplir dignement et dans tous ses détails une pareille tâche, la faiblesse d'un talent aussi médiocre, misérable et complètement nul que le mien, est loin de suffire; et ce ne serait pas trop de tous les efforts de l'éloquence de Tullius. Voici cependant, lecteur, cette histoire de l'homme le plus grand et le plus célèbre; à l'exception de ses actions, tu n'y trouveras rien que tu puisses admirer, si ce n'est peut-être l'audace d'un barbare peu exercé dans la langue des Romains, qui a cru pouvoir écrire en latin, d'un style correct et facile, et s'est laissé entrainer à un tel orgueil, que de ne tenir aucun compte de ce que Cicéron dit dans le premier livre desTusculanes, en parlant des écrivains latins. On y lit : Confier à l'écriture ses pensées sans ètre en état de bien les disposer, ni de les embellir et d'y répandre un charme qui attire le lecteur, est d'un homme qui abuse à l'excès et de son loisir et des lettres. — Certes, cette sentence d'un si parfait orateur aurait eu le pouvoir de me détourner d'écrire, si je n'eusse été fermement résolu de m'exposer à la critique des hommes, et de donner en composant une mince opinion de mon talent, plutôt que de laisser, par ménage- ment pour mon amour-propre, périr la mémoire d'un si grand homme. » Ces sentiments, pleins de simplicité et de noblesse, sont reproduits dans tout le cours de l'ouvrage. Soit qu'il nous raconte d'année en année les guerres et les victoires du conquérant, soit qu'il nous peigne sa vie domestique, son amour de l'étude, ses vertus de famille, Éginhard est toujours à la hauteur de son sujet; rapide, élégant, judicieux, également exempt de sécheresse et d'emphase, défaut ordinaire des annalistes de ce temps. Charlemagne est d'autant plus grand dans cet écrit qu'il s'y montre sous ses traits véritables, dans cette sphère d'activité utile qui marqua tout le cours de sa vie. Si nous voulons le voir sous une autre face, moins vraie peut-être, mais plus vive, plus saillante; si nous voulons connaître les récits populaires qui se répandirent peu de temps après sa mort, soit sur ses entretiens officiels, sur ses moments d'intimité et d'abandon, soit sur ses exploits merveilleux, sur ses traits de génie et d'héroïsme, ouvrons la vie anecdotique de Charlemagne publiée dans le siècle suivant, sous le règne d'un de ses petits-fils, par un moine du couvent de Saint-Gall, d'après le récit de deux de ses vassaux1. Nous verrons tout ce qu'un crédule enthousiasme ajoutait déjà à cette histoire si vaste, tout ce qu'il accueillait avec avidité en le commentant et l'amplifiant sans cesse ; nous y verrons le type du conquérant dont le nom a inspiré tant de poëmes, le germe fécond du cycle épique dont Charlemagne est devenu le héros. C'est ainsi qu'entraîné comme malgré lui par les glorieux souvenirs qui l'entourent, le simple anachorète, généralement assez trivial, 1 Chronique du moine de Saint-Gall, dans la Collection des historiens de France. nous a tracé un tableau tout homérique de l'expédition de Charlemagne chez les Longbards: «Quelques années auparavant, un des grands du royaume,. nommé Ogier, avait encouru la colère du terrible Charles, et s'était réfugié près de Didier, roi des Longbards. Quand tous deux apprirent que le redoutable souverain des Francs s'approchait, ils montèrent au sommet d'une tour d'oùils pouvaient le voir arriver de loin, et, regardant de tous côtés, ils aperçurent d'abord des machines de guerre telles qu'il en aurait fallu aux légions de Darius ou de César. — Charles, demanda le roi des Longbards à Ogier, n'est-il point avec cette armée? — Non, répondit celui-ci. Didier, voyant ensuite une troupe immense de simples soldats assemblés de tous les points de l'empire, dit de nouveau à Ogier : Certes, Charles s'avance triomphant au milieu de cette foule? —Non, pas encore, répondit l'autre. — Que pourrons-nous donc faire? répondit Didier inquiet, s'il vient avec un plus grand nombre de guerriers? — Vous le verrez tel qu'il est, quand il arrivera, reprit Ogier; mais pour ce qu'il en sera de nous, je l'ignore. « Pendantqu'il disait ces paroles, parut le corps des gardes, qui jamais ne connaît le repos ; à cette vue, Didier épouvanté s'écria : Cette fois c'est Charles! — Non, pas encore, reprit Ogier. A la suite de leurs bataillons venaient les évê-ques, les clercs de la chapelle royale et les comtes. Didier crut alors voir venir la mort avec eux, et il s'écria tout en pleurs : Oh! descendons et cachons-nous dans les entrailles de la terre, loin de la face et de la fureur d'un si terrible ennemi. Mais Ogier, quoique tremblant, car il savait par expérience ce qu'étaient la force et la puissance de Charles, l'arrêta, certain qu'il n'était pas encore parmi cette troupe, et lui dit : 0 roi ! quand vous verrez les moissons s'agiter dans les champs et coucher leurs épis comme au souffle d'une tempête; quand vous verrez le Pô et le Tésin épouvantés inonder les murs de votre ville de leurs flots noircis par le fer, alors vous pourrez croire que c'est Charles le Grand qui s'avance. «A peine achevait-il ces paroles que l'on commença à apercevoir vers le couchant comme un nuage ténébreux soulevé par le vent du nord-est. Aussitôt le jour, qui était pur, se couvrit d'ombres ; puis, du milieu de ce nuage, l'éclat des armes fit luire un jour plus sombre que la nuit. Alors parut Charles lui-même; Charles, cet homme de fer, la tête couverte d'un casque de fer, les mains garnies de gantelets de fer, sa poitrine puissante et ses larges épaules défendues par une cuirasse de fer, sa main gauche armée d'une lance de fer; sur son bouclier on ne voyait que du fer, son cheval lui-même avait la couleur et la force du fer; tous ceux qui précédaient le monarque, tous ceux qui marchaient près de lui, tous ceux qui le suivaient, tout le gros de l'armée avaient des armes semblables. Le fer couvrait les champs, le fer couvrait les chemins, ce fer si dur était porté par un peuple d'un cœur aussi dur que lui. L'éclat du fer répandait la terreur dans les rues de la cité, et chacun se mit à fuir épouvanté en criant: Que de fer! hélas! que de fer! » Il y a dans ce vivant tableau le germe de tout un poëme épique. En le considérant même de sang froid, en le réduisant à ses proportions les plus étroites, il offre toujours la preuve incontestable d'une immense renommée militaire. Mais ce n'est pas seulement comme guerrier, c'est aussi comme homme que Charlemagne brille dans ce naïf recueil d'anecdotes, et ici encore la noblesse du sujet soutient le style de l'humble narrateur. « Charles se trouvant dans un port de la Gaule narbon-naise, des corsaires normaris s'en approchèrent pour y exercer leurs pirateries. Mais, à peine se furent-ils aperçus de sa présence, qu'ils s'éloignèrent à toutes voiles avec une inconcevable rapidité, évitant non-seulement les glaives, mais les yeux mêmes des Francs qui les poursuivaient. Le religieux Charles se leva alors de table et se mit à une fenêtre qui regardait l'orient ; il y demeura longtemps immobile et les yeux baignés de larmes; personne n'osait l'interroger. -Mes fidèles, dit-il aux grands qui l'environnaient, savez-vous pourquoi je pleure ? Je ne crains pas pour moi ces pirates ; mais je m'afflige que, moi vivant, ils aient osé insulter ce rivage, car je ne prévois que trop les maux qu'ils feront souffrir à mes descendants et à leurs peuples. » Ces paroles et ces larmes sont dignes d'un grand prince, d'un roi dévoué au bien de ses sujets, qu'il sut défendre, tant qu'il vécut, contre toute agression étrangère. L'équitable postérité eu a su gré à Charlemagne, dont le génie pressentait à la fois et les malheurs et la gloire de la France. XIII Poésie tudesque, Princes carolingiens. Le but que se proposait Charlemagne d'unir en un faisceau tous ses vastes états était trop grand, trop gigantesque pour que son génie inèine pût l'ai teindre. Aussi avait-il fait de son vivant le partage de ses provinces entre ses trois fils, et lorsque la mort prématurée des deux aînés, suivie de celle de l'empereur lui-même, eut laissé le plus jeune d'entre eux en possession de cet immense empire, ses faibles mains ne purent soutenir un fardeau qui tendait à s'échapper de toutes parts. Sous les noms de Neuslrie et d'Ostrasie, d'Aquitaine et de Bourgogne, de Saxe et de Bavière, de Loinbardie et de Toscane, fermentaient les éléments si divers du nord et du midi de la France, de l'Allemagne et de l'Italie. Louis 1, que ses contemporains ont appelé le Pieux, mais que la postérité moins indulgente a surnommé le Débonnaire, possédait toutes les vertus privées, la douceur, la justice, la piété, mais pas une des qualités énergiques indispensables à un puissant monarque. Sa douceur dégénérait en faiblesse, sa justice en minutie, sa piété en superstition. Toutefois ses fautes furent plutôt le prétexte que la cause des fréquentes révoltes provoquées par l'antipathie des peuples et par l'insatiable ambition de ses fils. Lothaire, son successeur à l'empire, longtemps établi en Italie, représentait dans cette lutte déplorable la nationalité italienne, tandis que Louis de Bavière s'identifiait avec l'Allemagne, Pépin d'Aquitaine avec la France du midi, Charles de Neustrie avec la France du nord. Tout, sous le règne de Louis 1, tendait à la dissolution de l'empire, dont l'intégrité n'était; plus défendue que par les efforts impuissants du clergé. L'histoire de cette lutte si animée n'a pas manqué de narrateurs fidèles. Les hommes formés par le grand empereur étaient là pour combattre et pour écrire ; et, si leur épée ne put arrêter les désastres qu'entraînait la force même des choses, si presque tous, fatigués d'un monde qui ne leur offrait qu'humiliations et que regrets, se sont sagement retirés à l'ombre tutélaire des cloîtres, leur plume du moins ne resta point oisive, et leurs chroniques latines se succédè- rent avec ordre, consignant exactement tous les faits qui se rattachaient à ce terrible drame. A leur tête reparaît Egin-hard, dont les annales s'étendent du règn de Tépin le Bref jusqu'aux premières années dj celui de Louis 1, époque où l'impulsion donnée par Charlemagne semblait encore se prolonger après lui et promettre à son successeur un règne de prospérité et de gloire. Eginhard vécut toutefois assez pour être témoin des malheurs qui suivirent, et la lettre touchante qu'il adressa à Lothaire, son ancien disciple, pour le détourner de la révolte contre son père, fait à la fois honneur au courage et à la fidélité qui l'ont dictée. Cette narration est continuée par Thégan, prêtre de l'église de Trèves, qui a tracé d'un style ferme et rapide les vertus et les fautes de Louis, en butte aux dissensions intestines, victime de sa propre bonté, exposé par les malheurs du temps aux humi-liations les plus profondes. Son récit, écrit avec verve et colère, n'atteint point cependant la fin de ce règne. Mais ce qui lui manque est amplement compensé par une autre chronique contemporaire composée par un anonyme, désigné comme astronome de la cour. Cette histoire complète de la vie de Louis 1, remplie des détails les plus circonstanciés, nous montre dès son début la vénération profonde que les vertus de ce prince inspiraient à ses sujets, sentiment qui ne fut affaibli que par son abaissement volontaire et par l'effervescence funeste qui finit par s'emparer des esprits. Nous y voyons l'héritier de Charlemagne poursuivi, persécuté par ses fils, deux fois déposé, rétabli deux fois, toujours loyal et équitable comme homme, toujours faible et inconséquent comme roi. Nous y retrouvons aussi les portraits de ses fils tour à tour désunis ou ligués contre lui, la perversité de Lothaire, la mollesse de Pépin, la fougue de Louis le Ger- manique, aussi prompt dans le mal que dans le bien, l'habi-lelé de Charles le Chauve, qui obtient tout sans jamais rien risquer. Il nous conduit ainsi jusqu'à la mort de l'empereur qui laisse encore indécise cette grande lutte de laquelle dépendait le sort de tant de peuples. Un autre annaliste, le moine Ermold, a célébré Louis 1 dans un poëme latin, qui, malgré son style souvent barbare, contient beaucoup de détails intéressants. Mais le plus distingué de ces historiens, autant par son talent que par sa naissance, est Nithard, petit-fils de Charlemagne, neveu et confident de Louis, dont il continua à défendre la cause en servant Charles, son fils favori. Ce fut à la demande de ce prince qu'il raconta toutes les tristes circonstances qui signalèrent les querelles des quatre frères. Supérieur aux écrivains de son époque par la pureté et l'éclat de son style, il l'est aussi par ses pensées mêmes, par l'énergie de ses sentiments. Il présente en tableaux pleins de force toutes les vicissitudes de ces temps de troubles et le long déchirement d'un empire trop vaste pour subsister sans partage. Dans son récit bref et animé,'Pépin s'éclipse promptement de la scène, Lothaire se pose à part comme un mauvais génie dont la domination n'est fondée que sur le crime, Louis d'Allemagne et Charles de France apparaissent comme les véritables représentants des peuples, chargés de la mission d'établir et de consolider deux vastes états. Rien de plus pathétique et de plus solennel que l'entrevue de ces deux princes victorieux, après la bataille de Fontenay, concluant à Strasbourg, en 842, une alliance entre leurs deux armées composées d'Allemands et de Français. Le serment mutuel qu'ils y prêtèrent, l'un en langue tudesque et l'autre en langue romane, textuellement reproduit par Nithard, est un des monuments les plus précieux du moyen âge, puisqu'il nous révèle d'un côté l'antique contexture de l'allemand, de l'autre, la première formation du français à peine détaché de la langue latine. Louis prononça la formule en roman et Charles en tudesque, afin d'être compris de leurs peuples respectifs '. SERMENT DE LOUIS. Pro Deo amur et pro christian poblo et nQstro commun solva-mento, dist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in adjuda et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradre salvar dist, in o quid il mi altre si fazet; et ab Ludher nul plaid numquam pre,ldrai, qui meon vol cist meon fradre Karlo in damno sit. SERMENT DE CHARLES. In Godes minnrt ind um tes christianes folches inrl unser bedhero gehaltnissi,fon thesemo dage frammordes, so frarn so mir Got geweizi indi mahd furgibit, so AaM ih tesan minan bruodhcr soso man mil rehtu sinan bruodher seal, inthiu thaz er mih soso mac duon; indi mit Luther eıг inno kheinni thing ne gegangan zhe minan icillon imo ce scadhen werdlie. Voici le sens de ces serments, exactement calqués l'un sur l'autre : « Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère ici présent par aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frère, tant qu'il fera de même pour moi ; et jamais avec Lothaire je ne ferai aucun accord 1 Extrait de la Chronique de Nithard, dans la Collection des historiens de France. qui de ma volonté soit au détriment de mon frère. * Cette alliance fut suivie de près du traité de Verdun, qui termina enfin la guerre civile eu partageant entre les trois rivaux l'Italie, l'Allemagne et la France. Jetons maintenant un regard en arrière, et considérons le siècle de Louis 1 et de ses fils dans son influence sur la littérature. Ici nous avons à regretter la perte des monuments recueillis par Charlemagne, de ces anciens chants en langue tudesque qui célébraient la gloire des vieux guerriers, et dont il n'est resté que le fragment de Hildebrand. La pieuse ferveur de Louis 1, qui lui faisait rejeter toute œuvre profane comme dangereuse et entachée de péché, le porta à anéantir ces restes curieux du paganisme et à étouffer ainsi dans son germe la poésie héroïque des Germains. Mais d'un autre côté la littérature religieuse, à laquelle se mêlaient des réminiscences classiques, était cultivée avec le plus grand soin dans les monastères de la règle de saint Benoît qui couvraient la surface de l'empire, et particulièrement dans les célèbres abbayes de Saint-Gall, de Fulde, de Saint-Denis, de Reims, régénérées par la docte influence de Raban, de Hincmar, d'Érigène. Raban Maur, à l'exemple d'Alcuin, dont il fut le plus zélé disciple, fonda des écoles, étendit l'enseignement et l'enrichit par de savants ouvrages latins, tels qu'un Traité sur l'Univers, et un autre sur les Langues, dans lequel se trouvent des documents précieux sur les anciens caractères runiques qu'il fit connaître le premier. Hincmar, archevêque de Reims et conseiller intime de Charles le Chauve, favorisa le progrès des lettres, et appela d 'Irlande Scot Éri-gène, métaphysicien ingénieux et hardi, pendant que lui-même, par ses écrits et par ses actes, protégeait la puis- sance royale contre les exigences de Rome, et préparait dès le neuvième siècle les libertés de l'Église gallicane1. La poésie latine n'était pas négligée, malgré l'austérité des cloîtres ; elle vivait même dans le langage du' peuple comme le prouvent les vers en latin barbare que chantaient les guerriers de Louis II, fils de Lothaire, prisonnier du duc de Bénévent, quand ils marchaient à sa délivrance et le sauvaient au péril de leur vie. La littérature tudesque, qui naît à cette époque, nous offre parmi les écrits religieux , entremêlés de traductions, plusieurs hymnes en vers allitérés, dont le plus remarquable est celui qu'on a découvert dans le cloître de Weissenbrunn, et dont voici à peu près le sens : « J'ai appris des vieillards les plus sages qu'il n'y avait d'abord ni terre, ni voûte céleste, ni arbre, ni montagne; qu'on ne voyait ni étoile, ni soleil, ni lune, ni vaste mer. Sans commencement, sans fin, Dieu existait seul tout-puissant, type parfait de la bonté humaine, et avec lui la foule des esprits bienheureux. Dieu saint, Dieu tout-puissant, qui créas le ciel et la terre, et qui donnas aux hommes tant de biens, accorde-moi par la grâce une foi sincère, une volonté droite, une sagesse, une prudence, une force, une énergie, qui me fassent résister au démon et triompher du mal en observant tes lois ! » Le style et le fond de cette prière tirée de la Genèse rappellent à la fois l'hymne de Cedmon, qui ouvre la littérature anglo-saxonne, et le chant cosmogonique de l'Edda, qui en contient le premier germe. Un autre hymne tudesque, d'un rhythme solennel, pré- 1 Études sur l'Histoire de France, par M. Guizot. sente l'Oraison dominicale sous la forme la plus ancienne dans cet idiome. Des fragments considérables en prose de la Règle bénédictine du moine Kero, et de la Traduction biblique attribuée à Tatian, sont surtout curieux pour la philologie1 ; mais deux œuvres en vers d'un mérite réel, les Harmonies ou Paraphrases évangéliques d'Otfrid et de Hé-liand, composées par ordre de Louis le Débonnaire, pour être répandues l'une dans le midi et l'autre dans le nord de l'Allemagne, prouvent que l'inspiration poétique n'était pas complétement étrangère à ce siècle de luttes et de bouleversements. L'Harmonie d'Otfrid, moine de \Vi?sembourg, est écrite en vers tudesques rimés, dont la cadence est encore appréciable; son style se distingue généralement par la douceur, la sensibilité. Ce poëme s'ouvre par quelques quatrains dédiés au roi, son protecteur; puis, dans un exorde plein d'onction , il déplore la décadence des lettres, l'état de rudesse et d'abandon dans lequel végète son idiome national ; il exprime le désir de le répandre et de l'ennoblir s'il en a le pouvoir, et commence ensuite cette œuvre de patience où les sages préceptes, les réflexions morales, les élévations pieuses s'enchaînent sans confusion au texte des Évangiles, qu'il rend avec simplicité et harmonie, comme on peut en juger par ce passage (St. Luc ii)2: Th6 voarum thar in lante Hirta haltente, The fehes ddtun wart a Widar fianta. 1 Schilteri Thesaurus. — Altdeulsche Proben. t Otfrids Evangelien-harmonie, yon Graff, Koenigsberg, 1831. Zi in quam boto sconi Engil scinenti; Joh wnrtun sie inliuhte Fon himilisgen liohte. « Il y avait aux champs des bergers qui s'y tenaient pour garder les troupeaux contre toute attaque ennemie ; soudain vinrent de beaux messagers, des anges radieux, qui les illuminèrent du reflet de leur lumière céleste. » Au milieu des touchants récits dont se compose la vie du Sauveur, Offrid né dans le midi de l'Allemagne, au sein d'une civilisation toute imbue des vérités chrétiennes , jette souvent un regard sur lui-même, sur sa vocation, sur ses devoirs, sur les trésors de la bonté divine qu'il ne saurait assez faire connaître, assez glorifier dans ses chants. Ce fut l'œuvre de toute sa vie; aussi quand, après sa longue course, il touche au but de ses efforts, il s'écrie avec enthousiasme : « Avec l'aide du Christ et par sa grâce, me voici en vue du rivage ; il m'est permis de revoir mes foyers ; ma navigation est à son terme ; je vais maintenant plier mes voiles, et laisser mes rames dans le port. » Plus loin il ajoute, à la fin de son livre : « Me voici plein de joie dans le port protecteur; je bénis la grâce qui m'y ramène; honneur à la toute-puissance divine dans le ciel et sur la terre, chez les anges et chez les hommes, d'éternité en éternité ! » Tel n'est pas le style de l'Harmonie de Héliand, moine saxon dont l'imagination ardente, exaltée par les fictions du Valhall, se détache avec peine de ses souvenirs d'enfance qu'elle entremêle aux vérités bibliques. Destinée aux Saxons nouvellement soumis, à ces fiers habitants des forêts, chez qui la chute de l'idole d'Ermensul sous le glaive victorieux de Charlemagne n'avait qu'imparfaitement effacé le paganisme, ce poëme en langue friso-saxonne, d'un style sentencieux et grave, est plein d'austérité et d'énergie ; son rhythme même dénote cette tendance, comme le prouvent ces vers pris au hasard' : Geng imu thd the Godes sunu, endi is jungaron mid imu, 1Valdandfan themu wîhe, all sÓ is willjo geng; Jac imu uppen thene berg gisteg, born drohtines. « Alors marcha le Fils de Dieu et ses disciples avec lui, en s'éloignant du temple selon sa volonté; et l'enfant du seigneur monta sur la montagne. » Parmi les scènes de la vie du Sauveur et ses paraboles instructives, Héliand s'arrête avec prédilection aux tableaux propres à frapper l'âme, à épouvanter la conscience, à refléter les fortes couleurs qu'inspire l'austère nature du Nord. C'est ainsi que le massacre des Innocents, les souffrances du Christ, le Jugement dernier, sont peints sous les traits les plus sombres, et que les allégories païennes du Nifel et du Muspel, mondes de glace et de flamme, s'y entremêlent aux oracles sacrés. Nul doute que cette œuvre remarquable n'ait fait à cette époque une impression profonde sur les guerriers farouches qu'elle devait éclairer, et préparer par la religion à une phase supérieure d'existence, que devaient précéder encore bien des désastres. 1 Heliands Evangelien-harmonie, von Schmeller, Munchen, 1830. XIV Chant de Ragnar, Mœurs des pirates. Les larmes que répandit Charlemagne sur les malheurs réservés à ses peuples ne furent que trop justifiées après sa mort par les dissensions de ses petits-fils et par les agressions de ces hardis pirates dont les barques redoutables avaient frappé ses yeux. Ce fut en effet dans ce neuvième siècle, où l'Italie, la France etTAllemagne ébauchaient leur nationalité au milieu de luttes incessantes, où l'heptarchie anglaise, réunie sous Egbert de Wessex, essayait ses forces incertaines, où l'Espagne, courbée sous les Arabes, s'isolait des autres nations, que la Scandinavie, sanglant domaine d'Odin, prit tout à coup un essor formidable en déversant sur le reste de l'Europe ses essaims de dévastateurs. Ces chefs de bandes sans foyer, sans asile, lancés sur les vagues orageuses, poussés au hasard par les vents, s'abattaient comme les oiseaux de proie, ou comme les loups dont ils prenaient le nom, sur les côtes laissées sans défense et exposées à leur rapacité. Leur mépris du danger et leur soif de la mort, qui ouvrait aux braves le Valhall, leur donnaient une force invincible et une infatigable ardeur. Les défaites, s'ils en éprouvaient, ne faisaient qu'aiguiser leur courage; leur avidité était sans bornes et leur cruauté inouïe. Aussi les peuples effrayés fuyaient-ils en foule devant eux ; monastères, palais et cités se dépeuplaient à leur aspect ou devenaient la proie des flammes, laissant leurs trésors entassés dans les mains de ces hommes indomptables. Le plus célèbre de ces rois pirates et le plus anciennement connu est Ragnar Lodbrok, fils de Sigurd Ring, qui régna quelque temps sur le Danemark et la Suède. Mais, repoussé par des compétiteurs puissants, Ragnar n'hérita de son père que le vain titre de roi des îles. Exilé ainsi sur la mer, avec. ses intrépides frères d'armes, il sut au milieu de sa flotte se créer une puissance nouvelle. Ce fut au milieu des revers qu'éclata le génie de Ragnar, génie sauvage et sanguinaire, mais en même temps plein de force et d'éclat. Plusieurs Sagas exaltent sa gloire, et, dans ces récits entremêlés de fables mais basés sur un fond historique, nous le voyons, l'épée à la main, disputant sa première femme à un monstre, épousant, après elle, une héroïne douée des plus brillantes qualités, sillonnant la mer sur ses barques pour courir aux dangers et aux pillages, et étendant ses courses redoutables non-seulement en Suède et en Russie, mais en Belgique, en France, en Angleterre, où il périt après cinquante victoires. Ses fils, formés à son exemple, suivirent ses traces en le vengeant. Le nom de Ragnar est souvent cité dans les annales du moyen âge, avec ce sentiment de terreur qui s'attache aux guerriers redoutables. Nous en voyons une preuve dans cette vieille chronique anglo-normande, où l'on prétend qu'en 845, sous le règne de Charles le Chauve, Ragnar Lodbrok et trois de ses fils remontèrent la Seine jusqu'à Paris qu'ils furent sur le point d'incendier : Cil Lothebroc e ses treiz fiz Furent de tnte gent haiz; Kar uthlages furent en mer; U nques ne fuierent de rober. Tuz; furs vesquirent de rapine; Tere ne cuntree veisine N'est pres d'els, O1t ils a la run N'eusent feit envasiun. Toutefois, le nom de ce hardi forban n'a été réellement illustré que par sa mort. Ayant voulu poursuivre ses exploits en attaquant Ella, un des rois de Northumbrie indépendants des rois de Wessex, il construisit deux vaisseaux beaucoup plus grands que ceux que montaient habituellement les pirates. Ces lourds navires ayant échoué sur la côte, il fut forcé de combattre à terre des ennemis bien supérieurs en nombre, et, après une résistance désespérée, il fut pris et condamné à mourir dans un donjon rempli de vipères. Ce fut dans cette affreuse prison, au milieu des souffrances les plus atroces, que, se reportant aux souvenirs du passé et charmant sa douleur par l'image de sa gloire, il entonna, dit-on, l'hymne célèbre qui a été conservé sous son nom, et qui paraît avoir été son chant de guerre lorsqu'il combattait à la tête de ses braves1. Les premières strophes énumèrent en effet toutes ses courses et tous ses exploits, et les dernières, soit qu'il les ait prononcées au moment même de son agonie, soit qu'elles aient été ajoutées plus tard par Kraka ou Asloga, sa seconde femme, peignent avec une rare énergie son noble mépris de la mort. L'ensemble de cette composition, dont l'authenticité paraît prouvée par sa transmission successive et intacte dans les chroniques contemporaines et par le respect traditionnel dont l'entourent tous les Scandinaves, est digne en effet du plus grand intérêt comme monument de mœurs, comme 1 lirakumal, von Rafn, Knpenhagen, 1826. empreinte de génie, comme expression de sentiments profonds dans une âme encore rude et barbare. Il est surtout curieux de la comparer aux chants de triomphe des Francs et des Angles, qui datent presque de la même époque, et d'entendre ainsi le cri de guerre retentir à la fois dans trois camps. L'ode de Ragnar est composée de strophes écrites en norvégien et en vers libres, dont l'allitération imparfaite peint bien le rude langage du neuvième siècle. Le style en est vif et abrupt, conforme aux passions qu'elle exprime et aux scènesdecarnage qu'elle décrit. Chaque strophe, commençant par un refrain guerrier, énumère une victoire du héros. Dans la première, comme Sigurd et Beowulf, il tue le serpent de Gotlande, ou peut-être un pirate nommé Orm, pour lui enlever sa première femme Thora. Dans les huit strophes suivantes, il combat sur le Sund, sur la Duna, à IIclsing en Finlande, à Scarpey en Norvége, à Ulleragre en Suède, contre Eysten son beau-père; puis dans les îles d'Einder et de Bornholm. A la dixième strophe sa course atteint la Flandre et s'étend ensuite sur les côtes d'Angleterre, où il dévaste successivement les parages de Kent, de Perth, des Orcades, de Northumbrie et des Hébrides. Il se porte de là en Irlande, où il pleure la mort de ses fils ; il s'en venge dans l'île de Sky, sur les côtes d lla, de Lindisfarne et d'Anglesea. Enfin, par un retour sur lui-même et sur la fortune des combats, il se recueille pour flétrir la lâcheté, pour vanter la bravoure guerrière; il s'étonne qu'après tant de victoires, il ait pu succomber sous Ella. Il se ranime toutefois par le souvenir de sa gloire, par celui de sa femme la noble Asloga, et de ses fils qui vengeront sa mort. Enfin, au dernier moment, il compte encore le nombre de ses triomphes, et meurt sans une seule plainte en invoquant Odin. Cette fin, d un pathétique sublime, couronne dignement les scènes terribles, les étranges et frappantes images dont cette ode est toute parsemée, et qui prouvent d'une manière évidente son origine antique et païenne. Sans parler du nom même de Lodbrok, qui signifie culottes velues, pour indiquer le vêtement laineux qui préserva Ragnar des morsures du serpent, la guerre y est appelée le jeu de Hilda ; un vaisseau, le coursier de Nefler, la chaussure d'Égil, la monture d'Egir; une cuirasse, la cotte de Hamder ou de Skogul; un bouclier, latente de Hlaka; un loup, le coursier de Fala; une épée, la torche mortelle; un javelot, le dragon homicide; une flèche, la vierge messagère. Partout la mythologie scandinave poétise et relève l'expression par ces souvenirs religieux ou héroïques qui excitaient l'enthousiasme des braves. Odin, leur rémunérateur, y parait sous une foule de noms, accumulés surtout dans les dernières strophes, où l'intrépide guerrier, en proie à mille tortures, brûlé par le venin des vipères, sait recueillir toute sa force d'âme pour triompher de cette épreuve suprême. Il meurt enfin, sûr d'ètre vengé par des fils formés à son exemple, laissant les spectateurs dans un muet étonnement pour tant de barbarie jointe à tant de grandeur. CHANT DE RAGNAR. H iuggu ver medh hiorvi I Hitt var eí jyrir laungu Er a Gautlande gengu At grafvitnis mordhi; Tlia fengu ver Thoru. 1. « Nous avons frappé du glaive ! Naguère, nous allâmes enGotlande exterminer le malicieux reptile, et je reçus Thora pour épouse. Les guerriers me nommèrent Lodbrok dans ce combat où je perçai l'anguille de la bruyère, où mon acier d'une trempe brillante s'enfonça dans ses anneaux tortueux. 2. « Nous avons frappé du glaive! J'étais bien jeune encore quand nous voguâmes à l'est du Sund, où nous préparâmes une curée abondante aux loups et aux aigles (lorés. Les hauts cimiers retentissaient sous le fer, les vagues se gonflaient de toutes parts, et le corbeau nageait dans le sang. 3. « Nous avons frappé du glaive ! J'ai levé la lance avec fierté, j'ai rougi mon épée quand , à l'âge de vingt ans, je combattis huit chefs, à l'orient, aux bouches de la Duna. Nous donnâmes un ample repas aux loups, pendant qu'une sueur sanglante s'écoulait dans la mer et que les guerriers perdaient la vie. 4. « Nous avons frappé du glaive ! Hilda nous fut favorable quand nous envoyâmes les Helsingiens peupler le palais d'Odin. Nous remontâmes le cours de l'Ifki ; aussitôt l'épée mordit, le sang chaud bouillonna dans les vagues, le fer retentit sur les cuirasses, et la hache fendit les boucliers. 5. « Nous avons frappé du glaive! Personne, je le sais, ne songea à la fuite avant que, sur les coursiers de Hefler, Herrauder ne tombât dans la lutte. Jamais, sur les chaussures d'Égil, aucun chef plus illustre ne voguera vers le port à travers la plaine des pétrels. Ce roi portait dans le combat un coeur inébranlable. 6. « Nous avons frappé du glaive ! Les combattants jetèrent leurs boucliers quand le fer homicide assaillit leur poitrine. Le dard mordit à Scarpascère, l'orbe du bouclier fut rougi jusqu'à ce que tombât le roi Rafn. La sueur bouillante des héros coula le long de leurs cuirasses. 7. « Nous avons frappé du glaive ! Les lances rugirent avant que le roi Eysten ne succombât à Ullaragre. Les faucons brillants d'or volèrent à leur repas ; la torche mortelle brisa dans le conflit les boucliers ensanglantés, et le vin suintant des blessures se répandit sur les épaules. 8. « Nous avons frappé du glaive! Devant les îles de Einder, les corbeaux purent déchirer leur proie, et les coursiers de Fala trouvèrent une abondante curée. Dès le lever du soleil, l'œil ne pouvait embrasser toute la lutte ; je vis les jets de l'arc voler de toutes parts, et le fer s'enfoncer dans les casques. 9. « Nous avons frappé du glaive ! Nous baignâmes de sang nos boucliers qnand nous brandîmes la lance devant l'île de Bllrgundholm. Une grêle de traits brisa les cuirasses, l'orme flexible fit voler le fer. Vulner périt, le plus puissant des rois; les cadavres couvrirent le rivage, et le loup savoura son festin. 10. « Nous avons frappé du glaive! Le combat fut indécis jusqu'à ce que le roi Freyr tombât sur la côte de Flemmin-gie. Le poinçon noir, ensanglanté, perça dans le combat la cotte dorée de Hœgen ; au matin, la jeune vierge pleura, car les loups eurent une ample proie. 11. « Nous avons frappé du glaive ! Je vis des centaines d'hommes tomber dans les barques d'Eyncfer, sur la côte d'Englariœs. Nous voguâmes six jours avant de combattre ; enfin, au lever du soleil, nous célébrâmes la messe des lances, et Valthiofer dut tomber sous nos coups. 12. « Nous avons frappé du glaive ! La rosée coula des épécs dans le détroit de Barda, les éperviers se repurent de cadavres. L'arc résonnait pendant que le fer déchirait les cottes d'armes durcies pour le combat ; la lance serpentait dans la plaie, inondée de venin et de sang. 13. « Nous avons frappé du glaive ! Nous levâmes fièrement l'écu de guerre, pour le jeu sanglant de Hilda, devant la baie de Hedning. Alors nos ennemis purent voir comment nous fendions les boucliers, comment nos épées, poissons voraces, brisaient les casques avec fracas. Ce n'était pas comme lorsqu'une belle fiancée nous accompagne au lit nuptial. 14. « Nous avons frappé du g'aivc! Une tempête violente assaillit les boucliers et les cadavres couvrirent la terre, sur les côtes de Nordhumbrie. Il ne fut pas nécessaire le matin d'exciter les hommes aux combats, où leurs traits étincelants s'enfonçaient dans les casques. J'ai vu les écus de guerre se rompre et les guerriers expirer de toutes parts. 15. « Nous avons frappé du glaive ! Il fut donné à Herthiof de vaincre nos troupes à Syderœr. Au milieu d'une pluie de fer Rœgnwald tomba, deuil affreux pour nos braves ! Les guerriers, agitant leurs casques, lançaient avec force leurs javelots. 16. « Nous avons frappé du glaive ! Les corps s'entassaient sur les corps, le vautour s'est réjoui dans le fracas des armes. Marstan, qui régnait sur l'Irlande, ne laissa jeûner ni les aigles ni les loups, pendant que le fer heurtait les boucliers. Le corbeau, dans le golfe de Vedra , trouva une abondante pâture. 17. « Nous avons frappé du glaive ! J'ai vu des centaines d'hommes succomber sous nos coups, le matin au fort de la mêlée. Trop tôt, hélas ! le dard funeste pénétra dans le cœur de mon fils : Égil enleva la vie à l'intrépide Agnar. Les épées retentirent sur les noires cottes de mailles, les enseignes brillèrent au soleil. 18. « Nous avons frappé du glaive! J'ai vu les fils d'Endil, les vaillants mariniers, tailler aux loups une ample pâture. Ce n'était pas dans la baie de Skède comme lorsque de jeunes vierges nous offrent le vin. Plus d'une monture d'Egir fut dépeuplée par le choc des javelots, plus d'une cuirasse rompue dans la mêlée des rois. 19. « Nous avons frappé du glaive ! Un matin, au sud de Lindesœr, nous jouâmes de l'épée contre trois rois. Peu d'hommes purent se vanter d'avoir échappé à cette lutte, car beaucoup tombèrent sous la gueule du loup et l'épervier déchira leurs cadavres. Le sang d'Érin coula à flots dans le sein de la mer limpide. 20. « Nous avons frappé du glaive ! J'ai vu dans cette matinée le guerrier aux beaux cheveux, l'amant des jeunes filles, succomber à la lutte. Ce n'était pas dans le détroit d'Ala, jusqu'au moment où périt le roi Orn, comme lorsque la baigneuse nous apporte un bain chaud, comme lorsqu'au banc d'honneur nous embrassons une tendre vierge. 21. « Nous avons frappé du glaive! Les épées mordirent les boucliers, tandis que les lances éclatantes retentissaient sur les cuirasses. L'île d'Angu! attestera pendant des siècles comment nos chefs savent jouer des armes. Dès le matin , devant le promontoire, le dragon homicide fut rougi de sang. 22. « Nous avons frappé du glaive ! Un guerrier est-il plus près de la mort quand, sous la grêle des traits, il combat le premier? Souvent la vie échappe à celui que rien n'enflamme. Car il est difficile d'exciter un lâche à la lutte; le cœur est nul dans l'homme pusillanime. 23. « Nous avons frappé du glaive ! Pour moi j'appelle une lutte équitable celle où, dans le conflit des armes, chaque guerrier attaque un guerrier. Qu'aucun homme 11e fuie un autre homme ! telle est depuis longtemps la loi des braves. Toujours l'amant d'une vierge doit être intrépide dans la lutte ; toujours il doit être intrépide ! 24. « Nous avons frappé du glaive! D'ailleurs, j'en suis bien convaincu, nous suivons tous l'arrêt du sort; il en est peu qui échappent aux Nornes. Jamais je n'aurais cru qu'Ella dût m'enlever la vie, quand, pour rassasier les faucons sanguinaires, je lançais mes planches sur les flots, et qu'au loin dans les golfes d'Ecosse nous donnions aux loups leur pâture. 25. « Nous avons frappé du glaive! Je me réjouis toujours en pensant que, dans la salle du père de Balder, les bancs sont prêts pour les convives. Bientôt nous boirons la bière dans les branches recourbées des crânes. Le brave ne gémit point de la mort dans le palais magnifique de Fiolner; ce ne sera point avec des cris d'angoisse que j'arriverai à la salle de Vidrer. 26. « Nous avons frappé du glaive ! Ici tous les fils d'Asloga engageraient la lutte avec leurs fortes armes s'ils savaient les tourments que j'endure, les serpents venimeux qui me rongent de toutes parts. La mère que j'ai donnée à mes fils a mis dans leur cœur le courage. 27. « Nous avons frappé du glaive ! Le dernier moment appro- che : la rage des serpents me déchire, la vipère habite dans mon cœur. Bientôt, j'espère, le dard de Vidrer s'enfoncera dans le cœur d'Ella. Mes fils s'irriteront du meurtre de leur père ; ces braves guerriers ne resteront point en repos. 28. « Nous avons frappé du glaive ! Cinquante et une fois j'ai livré des batailles annoncées par la flèche messagère. Jamais je n'ai pensé que parmi les hommes, moi qui si jeune encore ai rougi mon épée, aucun roi ne me serait supérieur. Les Ases vont m'inviter; ma mort n'est pas à plaindre. Je veux finir ! Les Dises envoyées par Odin m'appellent dans la salle des héros. Plein de joie je vais boire la bière sur un trône, à côté des Ases. Les heures de ma vie sont passées ; je souris en mourant ! » Les vœux du roi Ragnar si énergiquement exprimés, soit par lui-même, soit par cette Asloga, dont la fière et poétique figure rappelle la Véléda de Tacite, la Vala prophétique de l'Edda, furent promptement entendus de ses fils, dont la vengeance fut complète et terrible. Les deux aînés, Erik et Agnar, avaient péri dans les plaines d'Upsal; mais quatre lui restaient encore : Ingvar, Hubbo, Biorn et Sigurd. Les trois premiers s'embarquent pour l'Angleterre, s'élancent sur les côtes de Northumbrie, s'emparent d'Ella qu'ils font mourir dans les plus horribles supplices; puis ils dévastent ses états, poussent leurs conquêtes contre tous les royaumes formés par les Anglo-Saxons, et font trembler dans Londres les successeurs d'Egbert. Maîtres de la moitié de l'heptar-chie, après des cruautés sans nombre, Ingvar et Hubbo périssent en Angleterre, où triomphe le génie d'Alfred ; mais Biorn s'empare du trône de Suède, et Sigurd de celui'de Da- nemark, où l'Évangile prêché par saint Anschaire préparait à leur race un glorieux avenir. La Norvège, cinquante ans plus tard, avait pour roi Harald le Chevelu, dont la domination absolue , en dispersant tous ses rivaux, imprima un nouvel essor à leurs courses aventureuses. C'était l'époque où Gorm l'Ancien préparait l'unité du Danemark, où bientôt Erik le Victorieux allait fonder celle de la Suède ; où le paganisme expirant tentait ses dernières séductions sur la lyre frémissante des scaldes, ardents frères d'armes des guerriers exilés dont ils aiguillonnaient l'audace. Aussi voyons-nous dans ce siècle, où les barques scandinaves sillonnaient toutes les mers, Rurik vainqueur sur les côtes de Russie, Hasting sur celles d'Allemagne et de France, Rolf maître de la Normandie, pendant qu'Ingolf, colonisant l'Islande, y transporte le culte de ses pères dont les souvenirs constitueront l'Edda, et pousseront, énergiques et vivaces, Leif Erikson jusqu'aux plages d'Amérique. XV Chant de Zaboï, Réveil des Slaves. A l'hymne guerrier de Ragnar, le héros Scandinave, image saisissante et terrible du sanglant enthousiasme des sectateurs d'Odin, opposons, chez un autre peuple de mœurs plus douces quoique incultes et grossières, plus généreuses quoique sans cesse aigries par des attaques violentes et cruelles, opposons le cri de liberté chez les Slaves de Bohême et de Pologne, revendiquant contre l'oppression germanique l'indépendance de leur patrie et le culte antique de leurs dieux. Le huitième et le neuvième siècle furent l'époque du réveil et de la première organisation des peuples slaves. Après de longues années de ténèbres passées sous l'influence de hordes envahissantes, ils sentirent le besoin de se grouper, de se constituer en états réguliers , et de s'assurer enfin la possession du vaste territoire sur lequel si longtemps ils avaient végété sans honneur. Ainsi se formèrent au midi, en opposition aux Avares et aux Bulgares, et sous la protection de l'empire grec, les principautés de Servie et de Croatie, pendant qu'à l'est Rurik et ses Varègues normans jetaient au milieu des Slovènes les fondements de la puissance russe. A l'ouest, les Liekhes et les Polènes s'organisaient sous Piast pour résister aux Lithuaniens ; les Moraves et les Tchekhes formaient une ligne puissante contre les envahissements de l'Allemagne, et échappaient par leur mâle énergie au sort des Polabes, desCarniens, Slaves déshérités dont le nom national s'est changé en celui d'esclaves. Les Tchekhes, au contraire, les aïeux des Bohèmes, sur qui régna vers l'an 700 une amazone, la noble Libussa, savaient combattre et chanter avec une égale énergie, comme le prouvent plusieurs précieux fragments d'ancienne poésie guerrière retrouvés à diverses époques sous les débris de donjons ou d'églises. Parmi ceux-ci il en existe deux où figure Libussa elle-même, représentée comme législatrice dans une discussion orageuse, et faisant choix de l'époux le plus digne de défendre ses droits menacés. Mais nous préférons à ces pièces d'une antiquité contestable un poëme plein de verve et d'éclat, tiré du manuscrit précieux découvert à Koniginhof, et intitulé Victoire de Zaboï; poëme d'une authenticité irrécusable, retraçant admirablement les mœurs, les douleurs, les croyances de ces populations naïves, longtemps hostiles au Christianisme qu'on leur imposait par le fer Zaboï, chef d'une tribu bohème, qui, après la mort de son prince, s'était vue oppri mée par les Germains et forcément soumise à leur foi, réunit secrètement ses amis, les exhorte à une défense généreuse, et, joignant sa troupe à celle de Slavoï, son frère d'armes, il fond sur les ennemis commandés par Ludiek, tue leur chef, en fait un grand carnage, et rend la liberté à sa patrie. Tel est, dans sa simplicité, le sujet de ce chant remarquable, dont l'enthousiasme et l'énergie dénotent un témoin oculaire. On croit voir le chantre inspiré, comme les bardes et les scaldes du Nord, animant lui-même par ses accents les nobles défenseurs de la patrie, et excitant leur ardeur vengeresse contre d'arrogants oppresseurs. On croit surtout entendre le génie expirant, mais encore indompté du paganisme, se roidissant une dernière fois contre l'ascendant irrésistible qui, par la persuasion ou par la force, imposa à l'Europe une religion nouvelle. Aussi appelle-t-il à son aide et le nom de Lumir, le chantre des vieux temps, et celui du "Wisehrad, berceau de la nation bohème, et les austères images des Bogi, dieux, de Bies, le démon, de Tras, l'épouvante, de Vesna et Morana, la naissance et la mort, et des oiseaux sacrés et des monstres féroces, exécuteurs des célestes vengeances. Tout correspond , dans ces croyances païennes , à l'hymne scandinave de Ragnar, si ce n'est qu'une émotion mélancolique et généreuse, expression d'un 1 Kralodworski Rukopis, de Hanka et Swoboda, Prague, 1829. — Voir aussi notre Histoire littéraire des Slaves. pur patriotisme, tempère par sa douceur les horreurs du carnage et communique à l'àme une profonde sympathie. CHANT DE ZABOï. S Crna lesa vystupuie skala; Na skalu vystupi silny Zaboï ; Obzíra kraiiny na vse strany, Zamuti sie ot kraiin ote vsech. I zastena plaêem holubinym, Sedie dluho, i dluho sie mutie. « Dans la forêt noire s'élève un rocher; sur ce rocher s'élance le fier Zaboï; il contemple les campagnes, et les campagnes affligent ses regards. Gémissant comme le ramier sauvage, longtemps il reste assis, et longtemps il s'afflige. Tout à coup il bondit comme le cerf à travers la forêt solitaire; il court de l'homme à l'homme, du guerrier au guerrier, dans toute l'étendue de la contrée; il dit en secret quelques brèves paroles, s'incline devant les dieux et continue sa marche. « Un jour s'écoule, un autre jour s'écoule ; mais quand la lune éclaire la troisième nuit, les hommes sont réunis dans la sombre forêt. Zaboï vient à eux, les mène dans la vallée, dans la vallée la plus profonde du bois. Il descend bien loin au-dessous d'eux et prend en main sa guitare mélodieuse : « — Amis aux cœurs de frères, aux yeux de flammes, ce chant qu'ici j'entonne en cette vallée profonde, il part de mon cœur, du fond de mon cœur plongé dans une sombre tristesse. Notre père a rejoint ses ancêtres; il a laissé ici ses enfants, ses compagnes, sans dire à aucun d'entre nous : Ami, donne-leur des conseils paternels 1 « Et l'étranger est venu avec violence ; il nous commande dans une langue inconnue, et, les coutumes de la terre étran- gère il faut que, du matin au soir, nos enfants, nos femmes s'y soumettent ; il faut qu'une seule épouse nous accompagne depuis Vesna jusqu'à Morana. « — Ils ont chassé les éperviers de nos bois; et les dieux qu'ils adorent il faut qu'on les invoque ! Nous n'osons plus frapper nos fronts devant nos dieux, leur apporter les mets au crépuscule, où notre père venait leur en offrir, où il venait chanter leurs louanges. Ils ont abattu tous les arbres, et ils ont brisé tous les dieux ! « — Ah! Zaboï, tes chants vont droit au coeur ; tes chants, empreints de tristesse, ressemblent à ceux de Lumir, dont la voix et la lyre émeuvent le Wisehrad et les extrémités de la terre! Tous nos frères l'ont senti comme moi; oui, un noble barde est cher aux dieux. Chante! c'est à toi qu'il est donné d'enflammer nos âmes contre l'ennemi. « Zaboï a remarqué d'un regard les yeux étincelants de Slavoï, et ses chants continuent à pénétrer les âmes : « Deux des fils dont la voix marquait l'adolescence sortirent de la forêt profonde ; armés de l'épée, de la hache, du javelot, ils exercèrent leurs bras novices; cachés à tous les yeux, ils revinrent avec joie ; et, les bras affermis en vigueur, les esprits mûris à la lutte, entourés de frères du même âge, tous fondirent sur l'ennemi commun, et leur fureur fut celle de la tempête, et le bonheur, le bonheur d'autrefois revint enfin visiter leur patrie ! « Tous aussitôt descendent vers Zaboï, tous le pressent dans leurs bras nerveux ; le cœur répond au cœur et les mains s'entrelacent, et de sages discours se succèdent. La nuit va faire place à l'aurore ; ils remontent sans bruit de la vallée, et longeant isolément les arbres, ils quittent de toutes parts la forêt. « Un jour s'écoule, un autre jour s'écoule ; mais après la troisième journée, quand la nuit a répandu ses ombres, Za-boï s'avance dans la forêt, et avec lui une troupe de guerriers ; Slavoï s'avance à sa rencontre, et avec lui une troupe de guerriers ; tous pleins de confiance dans leurs chefs, tous brûlant de haine contre le roi, tous le menaçant de leurs armes. « — Slavoï, frère bien-aimé, vois-tu cette montagne bleue qui domine les plaines d'alentour? C'est là que nous portons nos pas. Au levant de la montagne, vois-tu cette forêt sombre ? C'est là que s'uniront nos mains. Cours-y à pas de renard ; j'y marche de mon côté. « —FrèreZaboï, pourquoi donc nos armes ne puiseraient-elles leur force qu'au haut de cette montagne ? D'ici même attaquons en face les hordes homicides du roi ! » « - Frère Slavoï, veux-tu écraser le dragon? Marche-lui sur la tête ; et sa tête est là-bas ! « Aussitôt la troupe, divisée dans le bois, se partage à droite et à gauche; les uns suivent les ordres de Zaboï, les autres ceux de l'ardent Slavoï. Tous marchent vers la montagne bleue à travers les forêts profondes. « Cinq fois le soleil avait paru quand de nouveau ils se tendirent les mains, quand de loin leurs yeux de renard observèrent les cohortes royales. « — Que Ludiek réunisse ses légions, toutes ses légions sous un coup de nos haches! Ah! Ludiek, tu n'es qu'un vassal parmi tous les vassaux du roi, va dire à ton maître superbe que ses décrets ne sont qu'une vaine fumée ! « Ludiek s'irrite, et son prompt appel a aussitôt réuni les cohortes. Leur reflet remplit l'étendue, et le soleil resplendit sur leurs armes ; tous les pieds sont prêts à marcher, toutes les mains à frapper au signal de Ludiek. « — Slavoï, frère bien-aimé, cours ici à pas de renard, pendant que je les attaquerai de front ! « Et, comme la grêle, Zaboï les charge en face; comme la grêle, Slavoï les charge en flanc. « — Frères, voici ceux qui ont brisé nos dieux, qui ont déraciné nos arbres, qui ont chassé les éperviers des bois. Les dieux eux-mêmes les livrent à nos coups! « Aussitôt, du milieu des ennemis, la rage entraîne Ludiek contre Zabol ; et, les yeux étincelants de colère, Zaboï se précipite contre Ludiek. Comme les chênes s'abattent sur les chênes arrachés du sein de la forêt, Zaboï et Ludiek s'élancent en avant de l'armée entière. « Ludiek frappe de sa forte épée, et traverse trois plaques du bouclier; Zaboï lève sa hache d'armes sur Ludiek qui l'évite ; la hache rencontre un arbre qui s'abîme sur la foule, et trente des combattants ont rejoint leurs aïeux. « — Ah! s'écrie Ludiek en fureur, monstre homicide, exécrable dragon, essaie contre moi ton épée ! « Zaboï a saisi son épée et échancré le bouclier ennemi ; Ludiek brandit la sienne, mais elle glisse sur l'écu raboteux. Tous deux s'excitent à redoubler leurs coups, et leurs coups ont brisé leurs armures; leur sang coule, le sang jaillit à flots sur les guerriers dans cette lutte implacable. « Le soleil atteint son midi, et du midi il s'incline vers le soir : cependant on combat encore, sans céder d'un côté ni de Fautrc ; ici combat Zaboï, et là Siavoï, son frère. « — Meurtrier! Bies te réclame ; assez tu as bu notre sang! « Zaboï brandit sa hache, Ludiek s'est détourné; Zaboï élève sa hache et la lance sur l'ennemi . dans son vol elle fend le bouclier, et, sous le bouclier, la poitrine de Ludiek. L'âme a frémi devant la hache puissante, et la hache entraîne l'âme à cinq toises dans les rangs. « Un cri d'effroi dans la bouche des ennemis, un cri de joie dans celle de nos braves, des braves compagnons de Zaboï, un rayon de joie dans leurs yeux. « — Frères, les dieux nous donnent la victoire. Une troupe à droite, une autre troupe à gauche! Amenez les chevaux des vallées ; qu'ils hennissent dans toute la forêt ! « — Frère Zaboï, lion intrépide, que rien ne retarde ta poursuite ! « Zaboï a jeté son bouclier : l'épée d'une main, la hache de l'autre, il se fraie de larges sentiers à travers les cohortes royales. Ils hurlent, ils fuient, nos oppresseurs! Tras les repousse du champ de bataille et la terreur leur arrache de grands cris. « Les chevaux hennissent dans la forêt : A cheval, à cheval, à la suite des ennemis, à travers la forêt tout entière ! Coursiers agiles, portez notre vengeance, portez-la vers nos oppresseurs ! « Nos guerriers s'élancent sur les chevaux; pas à pas ils poursuivent les ennemis, coup sur coup ils assouvissent leur rage; et les plaines, les montagnes , les forêts disparaissent à droite et à gauche. ce Devant eux mugit un torrent dont les vagues s'amoncè-lent sur les vagues : l'un sur l'autre ils s'y précipitent, tous affrontent ses noirs tourbillons. L'onde engloutit enfouie les étrangers; mais elle porte les fils de la patrie, elle les porte au rivage opposé. « A travers toutes les plaines, bien loin, bien loin encore, le milan étend ses vastes ailes et poursuit avidement les passe- reaux. Les guerriers de Zaboï se précipitent et sillonnent de toutes parts la contrée, culbutant, abattant les ennemis sous les pieds de leurs coursiers agiles. Furieux, ils les poursuivent aux lueurs de la lune, à l'éclat du soleil, dans la nuit ténébreuse, et au lever du jour ils les poursuivent encore. « Devant eux mugit un torrent dont les vagues s'amon-cèlent sur les vagues : l'un sur l'autre ils s'y précipitent, tous affrontent ses noirs tourbillons. L'onde engloutit en foule les étrangers; mais elle porte les fils de la patrie, elle les porte au rivage opposé. « — Là-bas, vers la montagne grise, que là s'arrête notre vengeance! « — Regarde, Zaboï mon frère, nous ne sommes plus loin de la montagne; regarde cette faible troupe d'ennemis, comme ils invoquent notre pitié! « — En arrière, à travers les plaines, toi par ici, moi par là ! périsse tout ce qui vient du roi ! « Les vents grondent dans tout le pays, dans tout le pays grondent les armées ; à droite, à gauche, en rangs serrés, elles font entendre leurs cris de triomphe « — Frère, vois cette montagne lumineuse ! C'est là que les dieux nous donnèrent la victoire ; c'est là que les âmes par essaims voltigent maintenant d'arbre en arbre, effrayant les oiseaux, les bêtes fauves et redoutées de tous, excepté des hiboux. Allons sur le sommet ensevelir les corps et présenter aux dieux les mets du sacrifice; aux dieux qui nous sauvèrent sacrifions avec joie, et chantons un hymne à leur gloire, en leur offrant les dépouilles des vaincus ! » Quelle est maintenant cette victoire célébrée par le chantre slavon, dont tout semble attester ici la véracité historique? Quelle est cette glorieuse délivrance dont le souvenir a tra- versé les âges? Quelques critiques, frappés de son importance et de l'analogie lointaine des noms, ont cru reconnaitre dans Zaboï ce Samo contemporain de Dagobert, qui vainquit l'armée des Francs à Voigtberg en Moravie, à une époque, selon nous, trop lointaine pour qu'on puisse y rattacher un poëme d'une contexture déjà si parfaite. D'autres ont cru voir dans Ludiek, chef de l'armée ennemie, l'empe-reur Louis le Germanique, qui fit effectivement la guerre aux, 4jtaes ; mais cette supposition tombe d'ellç-même par renon-ciation même de l'auteur qui reproche à ce chef de n'être qu'un vassal. Toutefois c'est une époque bien rapprochée de ce règne, peut-être celle du règne de ses trois fils qu'il faut assigner à ce poëme et au fait d'armes qui en est le sujet, puisque nous voyons au dixième siècle, à l'extinction des Carolingiens, le Christianisme partout professé, partout admis chez les peuples, slaves, qui, cessant d'être ses adversaires, devinrent ses zélés défenseurs. Cette grande révolution qui fit entrer ces peuples dans la famille européenne et prépara, quoique lentement encore, leur émancipation intellectuelle et politique, fut accomplie par deux pieux missionnaires, Cyrille et Méthode, partis de Constantinople en 860, et admis, dans plusieurs voyages successifs, chez les Bulgares, les Serbes, les Moraves, dont ils convertirent successivement les princes, dotant ces tribus arriérées, mais avides de lumières et de progrès, d'une traduction des Évangiles en vieux slovène leur idiome national, écrit à l'aide d'un alphabet nouveau. Heureux imitateurs d'Ulfilas, ils firent, à cinq siècles de distance, aux Slaves qu'ils venaient convertir, ce même don intellectuel et religieux qu'avaient reçu des Goths les tribus germaniques» L'alphabet de Cyrille habilement combiné de lettres grecques, coptes et arméniennes, et admis par les Serbes et les Russes qui l'ont conservé jusqu'à nos jours, est le plus complet qui existe en Europe. Le succès de cette prédication éloquente et toute nationale, en excitant l'émulation , la jalousie même des prêtres latins établis en Bohème et en Pologne, où leur alphabet fut maintenu, fit rayonner d'autant plus promptement la foi nouvelle sur toute la contrée. Des chefs belliqueux et de cruels despotes courbèrent la tête sous ce joug salutaire, et avant un siècle tous les Slaves à l'est et à l'ouest des Carpathes étaient soumis au Christianisme, tout prêts à partager ses épreuves et sa gloire. XVI Alfred le Grand, Invasion des Normans. Pendant que Louis le Germanique et Charles le Chauve, se disputant l'héritage de Lothaire, agitaient le midi de l'Europe et léguaient à leurs fils des dissensions funestes, la France était ouverte aux courses des Normans qui devenaient toujours plus menaçantes. Robert le Fort, leur vaillant adversaire, avait péri à la bataille de Briserte; et leurs barques, remontant tous les fleuves, pénétraient dans le cœur du royaume. L'Escaut, la Somme, la Seine et la Loire étaient rougis de sang et chargés de dépouilles ; Paris même était menacé, et les attaques subites, les surprises meurtrières se multipliaient de toutes parts. Au milieu de ces péripéties cruelles qui tenaient en éveil toutes les populations, chaque succès remporté sur les envahisseurs excitait le plus vif enthousiasme. Quelquefois le cri de délivrance, s'élevant du milieu des cloîtres, revêtait une forme poétique pleine d'élan et d'onction religieuse, comme nous le voyons par le chant tudesque composé en l'honneur de Louis III, petit-fils de Charles le Chauve, qui avait, en 881, vaincu les Normans à Saucourt 1. Il est écrit en distiques rimés, dans le style ferme et concis que semblait réclamer le sujet, et avec toute l'effusion de la foi jointe à l'amour de la patrie. Le combat n'y est qu'indiqué; l'idée d'une délivrance providentielle est celle qui domine toutes les autres ; mais le caractère du roi Louis, collègue généreux de son frère Carloman, n'en ressort pas moins avec noblesse du milieu de ce naïf récit. CHANT DE LOUIS III. Einan kuning iveiz iht Heizit herro Hludwig, Ther gerno Gode dionot; lYol er imos lonot. Kind warth er faterlos, Thes warth ima sar buoz; Holoda inan truhtin, Magazogo warth er sin. « Je connais un souverain, le roi Louis, fidèle au culte de Dieu qui le récompense de sa foi. « Jeune encore, il perdit son père. Dans ce malheur, Dieu lui-même l'accueillit et voulut devenir son guide. « Il lui donna pour compagnons des chevaliers intrépides; 1 Das Ludwigslied, von Docen, Miiuchen, 1813. il lui donna un trône dans le pays des Francs. Puisse-t-il en jouir de longues années ! « Louis partagea le trône avec Carloman, son frère, par un accord équitable et loyal. « Après ce pacte, Dieu voulut l'éprouver; il voulut voir s'il supporterait les peines. « Il permit que les guerriers païens envahissent ses états, que les Francs devinssent leur esclaves. « Les uns se perdirent aussitôt, les autres furent vivement tentés ; quiconque s'abstenait du mal était accablé d'outrages. « Chaque brigand armé, enrichi de rapines, enlevait un château et devenait ainsi noble. « L'un vivait de mensonge, l'autre d'assassinat, l'autre de défection ; chacun s'en glorifiait. « Le roi était troublé, le royaume en désordre; Christ étant irrité permettait ces malheurs. « Mais Dieu eut pitié de nous ; il connaissait notre détresse, il ordonna à Louis de marcher en toute hâte. « 0 roi Louis! secours mon peuple, car les Normans l'oppriment avec dureté. « Louis répondit alors : Seigneur, je le ferai; la mort ne m'empêchera pas de suivre tes commandements. « D'après l'ordre de Dieu il leva l'oriflamme, il marcha par la France au devant des Normans. * « Il rendait grâces à Dieu, en attendant sa venue, il disait : Seigneur, nous voici pour t'attendre. « Alors l'illustre Louis s'écria d'une voix forte : Courage, guerriers, compagnons de mon sort ! « — Dieu m'a conduit ici ; mais il faut que je sache si c'est d'après vos vœux que je marche au combat. « — Je m'exposerai à tout, pourvu que je vous sauve. Qu'ils me suivent tous ceux qui sont fidèles à Dieu ! « — Cette vie nous est acquise tant que Christ nous l'accorde ; nos corps sont sous sa garde, c'est lui qui veille sur nous. « - Quiconque, servant Dieu avec zèle, sortira vivant de cette lutte, aura de moi une récompense ; s'il meurt, ce seront ses enfants. « Il s'arme h ces mots de l'écu et de la lance, il vole sur son coursier pour punir ses ennemis. « Il ne fut pas longtemps à trouver les Normans. —Dieu soit loué! s'écrie-t-il, en voyant ceux qu'il cherche. « Chevauchant vaillamment, il entonne l'hymne sacré, et tous chantent ensemble : Seigneur, aie pitié de nous ! « L'hymne fut chanté, le combat commencé, le sang baigna le visage des Francs qui jouaient de leurs armes. « Les chevaliers se vengèrent, mais surtout le roi Louis. Prompt et intrépide, telle était sa coutume. « Il frappait l'un, il perçait l'autre ; il abreuvait ses ennemis d'amertume, et leurs âmes s'échappaient de leurs corps. « Bénie soit la puissance de Dieu ! Le roi Louis fut vainqueur. Grâces soient rendues à tous les saints ! A lui fut la victoire. « Le roi Louis fut heureux ; autant il était prompt, autant aussi il fut ferme dans l'épreuve. Maintiens-le, ô Seigneur, dans toute sa majesté ! » Dans cet hymne plus religieux que guerrier, la pieuse reconnaissance du poète montre bien l'imminence du danger, qui devait renaître plus terrible quand une nouvelle invasion des Normans coûta le trône à Charles le Gros, faible et indigne héritier de la vaste puissance de Charlemagne. Ses successeurs, Eudes en France et Arnoul en Allemagne, réparèrent sa honte par de brillantes victoires, l'un à Paris, l'autre dans le Brabant. Mais les ennemis revinrent à la charge ; la Loire et la Seine, envahies, ravagées par les bandes de Hasting et de Rollon, ne purent être enfin délivrées que par la cession d'une province française et l'admission légale des vainqueurs. L'Angleterre ouverte sur toutes les mers, remplie de monastères et d'abbayes qui en faisaient depuis plusieurs siècles un foyer de civilisation chrétienne, divisée d'ailleurs entre des princes rivaux, malgré son union apparente sous le sceptre des successeurs d'Egbert, excitait encore plus que la France l'insatiable avidité des Scandinaves. Aussi la défaite et la mort de Ragnar n'avaient-elles fait que grossir la tempête en précipitant sur l'Angleterre les hordes dévastatrices de ses fils. La Northumbrie était devenue leur proie, la Mer-cie tremblait devant eux; partout l'incendie, le pillage, le massacre des guerriers et des prêtres, la destruction de toute culture, l'anéantissement de toute science. Enfin le royaume de Wessex, qui avait rapidement décliné sous les règnes éphémères de trois fils ù'Ethelwolf, allait succomber à son tour, et entraîner l'asservissement de l'ile et le triomphe sanglant du paganisme, quand un jeune homme inconnu jusqu'alors, dernier rejeton de la famille royale, compagnon fidèle de son père dans un pèlerinage à Rome sous Léon IV, auxiliaire modeste de ses frères, étranger à toute ambition, fut suscité par la Providence pour sauver et régénérer son peuple. Alfred le Grand appartient à la fois à la politique, à la philosophie, aux belles-lettres. Chacune d'elles revendique à l'envi cet admirable caractère dont la perfection avérée dé- daigne le secours des fictions. Bien différent d'Arthur de Bretagne idéalisé par les légendes, Alfred est une réalité vivante dont l'existence, dans ses moindres détails, nous est connue et révélée par ses écrits et par ses actes, autant que par le témoignage irrécusable et désintéressé de ses contemporains. Rien ne saurait nous être suspect dans ce qu'on raconte de sa vie; rien n'a pu être exagéré dans ce type d'une âme généreuse, épurée par l'adversité, activée et ennoblie par le succès. Sa vie politique se partage en deux phases : phase d'humiliation où jeune, sans expérience, appelé à un trône chancelant qui plusieurs fois s'affaissa sous ses pieds, il se voyait vaincu par les fiers Scandinaves, forcé de fuir, de se cacher, serviteur dans la chaumière d'un pâtre ou scalde dans le camp des ennemis, subissant l'oubli, l'insulte même de ses sujets irrités et ingrats; phase de prospérité et de gloire quand, triomphant enfin de tant d'obstacles, il eut de son épée victorieuse affermi la couronne sur sa tête, et amené à son obéissance tous les états de l'heptarchie. Dans la première, qu'il souffre ou qu'il agisse, son caractère constant est la résignation, la force d'âme mêlée à la douceur et au repentir de faiblesses passagères qu'il répare en les avouant. Dans la seconde, c'est le zèle éclairé, la sollicitude infatigable pour la moralisation de son peuple, pour la prospérité des lettres, de l'industrie, de l'agriculture, pour la grandeur future de l'Angleterre dont il fut le vrai fondateur. Il eut la chance heureuse, et si rare pour les rois, d'avoir des conseillers austères. Son guide, pendant ses infortunes, fut Néot, personnage vénérable, issu du sang royal et retiré du monde ; son ami et son biographe fut le pieux et loyal Asser. Dès qu'Alfred put renoncer à la guerre, et que les Scandinaves, ou repoussés par les armes, ou admis à son alliance en embrassant le Christianisme, laissèrent respirer ses sujets, il songea à fermer toutes les plaies de la misère et de l'ignorance en activant partout le travail et semant partout la lumière. Malade lui-même, accablé de souffrances, il poursuivit pendant vingt ans cette tâche difficile et glorieuse, promulguant des lois sages et les faisant observer, disciplinant les troupes, se créant une marine, appelant à la culture des champs toutes ces bandes fugitives échappées au car-liage. Mais ce fut surtout la science dans son acception la plus haute, la religion, la philosophie, l'histoire, qui attirèrent ses regards attentifs. Au milieu du pays dévasté, il voyait les cloîtres déserts, les églises en ruine, les manuscrits brûlés, l'intelligence humaine privée de tout secours. Non content de s'entourer de savants qu'il attirait à grands frais à sa cour et dont il se faisait le disciple zélé, il résolut de se dévouer lui-même à l'instruction de ses compatriotes, étudiant jour et nuit pour comprendre les livres dont la propagation pouvait leur être utile, pendant que son ardente charité s'étendait jusqu'aux chrétiens de l'Inde. Maître enfin de cette langue latine qui recelait tant de trésors, et dont les premiers sons l'avaient frappé dans Rome où son père l'avait conduit enfant ; doué d'une connaissance exquise des ressources de la langue anglo-saxonne, dont il savait par cœur les vieux poèmes nationaux, il se mit alors à traduire, avec une ardeur sans égale, les Lettres pastorales de saint Grégoire, les Instructions de saint Austin, l'Histoire ecclésiastique dé Bède, l'Histoire universelle d'Orose, dans laquelle il eut soin d'insérer une esquisse de l'ancienne Allemagne et le voyage curieux de deux explorateurs du Nord. Tous ces ouvrages distribués par feuillets et envoyés aux chefs et aux prêtres, ranimaient parmi eux le goût de la lecture et des saines traditions qu'ils transmettaient au peuple. Lui-même dans ses méditations avait choisi pour texte de ses pensées et pour résumé de sa morale la Consolation de Boèce, qu'il se plut, non-seulement à traduire, mais à paraphraser, à développer dans sa langue et sous l'inspiration de son cœur '. C'est surtout dans ce miroir, plus pur encore que celui de Marc-Aurèle, que l'âme d'Alfred se reflète tout entière par les effusions les plus douces, par les élans les plus sublimes. Ne pouvant reproduire d'une manière étendue ces nobles confessions d'un roi modèle, contentons-nous de quelques maximes prises au hasard dans ce livre précieux : « Dieu sait que je n'ai souhaité ni recherché cette couronne terrestre par ambition ou par cupidité ; ce que j'ai désiré, ce sont les ressources nécessaires pour l'œuvre qui m'était imposée, c'est le pouvoir de la bien accomplir. « Mon vœu le plus cher a été de vivre selon la justice, et d'attacher à ma mémoire le souvenir de quelques bonnes actions. « Souhaiter la gloire sans la vertu est une erreur des plus funestes. « Ne t'enorgueillis jamais de ta noblesse; tous les hommes n'ont-ils pas la même origine? Dieu, en unissant l'âme au corps, adonné à tous la noblesse native. Quel droit t'arroges-tu donc par ta naissance sur les autres hommes tes égaux, si tu ne les surpasses en bonnes actions? « Un roi pourrait-il aimer la couronne s'il n'avait sous ses 1 Konge Alfred, von Rask, Kiobenhavn, 1816; Analecta Saxonica by B. Thorpc, London, 1834; History of the Anglo-Saxons, by S. Turner ; Angelsœchsiche Proben. ordres que des esclaves? C'est dans la liberté de ses sujets que réside sa dignité réelle. » Ces paroles sont bien dignes du prince qui affranchit tous les iserfs de ses domaines, et dont la main traça cette maxime mémorable : « Les Anglais doivent être libres comme leurs pensées! » Elle est digne de celui qui, pour mieux résister aux passions ennemies de ses devoirs, implora du Ciel et souffrit avec joie le mal cruel dont il était atteint. Elle est digne de celui dont la piété ardente et l'inépuisable charité, exprimées dans tous ses écrits et manifestées dans tous ses actes, se résument, et dans cette prière qu'il ne cessait d'appliquer à lui-même, et dans ces derniers conseils adressés à son fils Edouard : « Je te cherche, ô mon Dieu, ouvre mon cœur, et dis-moi comment on vient à toi ? Je ne puis t'offrir que ma bonne volonté, car je ne puis rien faire par moi-même. Mais je ne connais rien de plus excellent que de t'aimer au-dessus de toutes choses, toi seul sage, seul pur, seul éternel ! « Viens ici, mon fils, assieds-toi pour entendre encore mes conseils. Mon heure approche, mon corps s'affaiblit, mes jours sont écoulés, il faut nous séparer. Un autre monde m'appelle, tu posséderas mes biens. Je t'en supplie, par l'amour que je te porte, sois le père et le défenseur de ton peuple ; sois l'appui de la veuve et le père de l'orphelin ! Secours les pauvres, protège les faibles, et, de tout ton.pouvoir, répare les injustices. Soumets-toi toujours à la loi, et alors tu seras aimé de Dieu, que jamais tu n'invoqueras en vain et qui t'assistera de sa sagesse ! » La noble figure d'Alfred, survivant à la chute de sa race et à l'asservissement de ses compatriotes après la bataille d'Hastings, a inspiré à ses ennemis mêmes l'admiration pro- fonde exprimée dans ces vers d'une ancienne chronique anglo-normande : Alfred he was on Englelond a king well swithe strong; He ivas king and clerk, well he luved God's werk; He was wise on his word, and ivar on his speeche; He was the wiseste man that lived on Englelond. Si l'on considère en effet la carrière morale, politique, et littéraire d'Alfred; si l'on songe qu'un tiers de sa vie s'écoula dans une inaction forcée, un autre dans un périlleux exil où son courage fut sans cesse à l'épreuve, et qu'enfin établi sur le trône, il accomplit au milieu de souffrances et de difficultés sans nombre tant de grandes et utiles réformes, et jeta les bases inébranlables de la civilisation et de la puissance anglaises, on ne peut s'empêcher de reconnaître en lui un type de perfection presque idéale, un des plus nobles cœurs et des plus beaux génies qui aient jamais orné l'humanité'. La haute renommée d'Alfred avait rangé sans effort sous ses lois tous les états de l'heptarchie, et cette union intime des Saxons et des Angles se maintint sous ses descendants. Mais, si la force de résistance s'accrut par l'heureuse concentration du pouvoir, la violence de l'attaque n'en devint que plus terrible, et les Danois, débarqués sur les côtes en escadres toujours plus nombreuses, obtinrent l'appui de l'Écosse et de l'Irlande, pays celtiques et hostiles aux Saxons. Athel- 1 Aussi est-ce avec une pénible surprise qu'en parcourant les salles splendides du nouveau Parlement britannique, nous y avons vu partout les images des conquérants normands et angevins, dont la gloire a coûté tant de larmes, et nulle part celle du roi-modèle, du héros vraiment national, dont chaque Anglais devrait, avant tout, être fier. stan, petit-fils d'Alfred, régnait alors sur l'Angleterre. Attaqué par Anlaf, chef des Danois, et par Constantin, roi d'Ecosse, il éprouva d'abord des revers qui mirent en danger sa couronne ; mais tout à coup, retrempant son courage au noble souvenir de son aïeul, il surprit en 938 avec son frère Edmond et ses braves, les confédérés à Brunanburg, et, après une lutte désespérée, remporta sur eux une victoire décisive, dont un chant anglo-saxon nous a conservé le souvenir' : CHANT D'ATHELSTAN. « Le roi Athelstan, le chef des comtes, qui distribue les colliers d'honneur, le frère aîné du noble Edmond, a conquis dans la lutte, à la pointe de l'épée, une gloire immortelle à Brunanburg. « Ils ont rompu le mur des boucliers, ils ont abattu les bannières, les vaillants fils d'Edouard suivis de leur famille. Car il est naturel que, nés de tels ancêtres, ils défendent dans la guerre, contre tout ennemi, leur patrie, leurs biens, leurs foyers. « Ils ont vaincu et détruit l'armée écossaise et la flotte. Les guerriers tombant morts ensanglantèrent la plaine, depuis l'heure matinale où le plus grand des astres, le soleil, brilla sur la terre, jusqu'à ce que le flambeau du Très-Haut, le globe majestueux eût atteint le couchant. « Des milliers de guerriers gisaient frappés de la lance : c'étaient les fiers Normans que leurs boucliers ne purent défendre , c'étaient les Écossais succombant au carnage. « Les West-Saxons, pendant toute cette journée, formés 1 Anglo-Saxon Chronicle. en corps d'élite, pressèrent les fugitifs. Tous ceux qu'ils rencontraient, ils les frappaient vivement du tranchant de leurs glaives nouvellement aiguisés. « Les Anglo-Merciens ne refusèrent pas non plus la lutte sanglante contre les ennemis, qui, fendant sous Anlaf la mer dans leurs vaisseaux, étaient venus porter la guerre sur ce rivage. « Cinq jeunes rois jonchèrent le champ de bataille, assoupis par l'épée homicide ; avec eux sept lieutenants d'Anlaf, les marins de la flotte et les bandes écossaises. « Le chef danois vaincu, suivi d'une faible escorte, fut poussé par le sort sur la poupe de son vaisseau ; le vaisseau fut lancé sur les vagues : ce fut ainsi qu'il sauva sa vie. « Vaincu aussi, fuyant jusqu'aux frontières du nord, Constantin, le vieux serviteur d'Hilda, n'eut pas lieu de vanter ses exploits. Il était le seul débris de sa famille; tous ses amis, frappés dans la mêlée, étaient morts sur le champ de bataille. « Son fils aussi, il le laissa sur la plaine, jeune encore, atteint d'un coup mortel. Il ne put, le vieillard perfide, trouver sa joie dans cette blonde chevelure que déchiraient des becs dévorants. « Anlaf et le reste de ses hommes ne purent plus se vanter dès lors d'être les plus habiles, sur le champ du carnage, à abattre les bannières, à affronter les traits, à soutenir la mêlée, à croiser les épées, quand ils jouaient des armes contre les fils d'Edouard. « Les Normans, tristes débris de la lutte, portés dans leurs vaisseaux sur une mer orageuse, fendirent l'abîme pour rejoindre Dublin, pour retrouver l'Irlande dans leur détresse. « Mais les deux frères, le roi et le prince, retournèrent <bins Westsex, leur patrie. Ils laissèrent derrière eux toute la cohorte criarde, l'avide corneille, le sinistre milan, le corbeau noir au bec infatigable, le crapaud mugissant, l'aigle affamé de chair, l'épervier belliqueux et l'affreux loup des bois. « Jamais plus grand combat ne s'est vu dans cette île, jamais tant de guerriers n'ont péri par le glaive, s'il faut en croire le récit des vieux sages, depuis que de l'orient les Angles et les Saxons vinrent sur la vaste mer attaquer les Bretons ; lorsque ces maîtres dans l'art de la guerre vainquirent les Celtes, et que, chefs honorés, ils obtinrent l'empire du pays. » Ce chant guerrier, dans sa rude énergie, forme un frappant contraste avec celui du roi Louis III, où tout est douceur et prière. La voix du scalde saxon, bien différente de celle du cénobite, semble toute dominée par des réminiscences païennes, qui se manifestent dans le récit du combat et surtout dans celui de la curée laissée aux animaux vengeurs. Son ensemble, coïncidence curieuse, rappelle exactement le chant bohème de Zaboï. On y trouve mêmes croyances, mêmes mœurs, même succès ; succès trop éphémère sans doute, puisque l'opiniâtreté germanique finit par asservir les deux nations. Toutefois la victoire d'Athelstan eût affermi le pouvoir dans sa famille que protégeaient d'illustres souvenirs, si des dissensions intestines, sous le coup d'invasions incessantes , n'eussent bientôt précipité sa chute. Aussi le règne pacifique d'Edgar, sous lequel le savant Alfric travailla avec zèle à la propagation des sciences par ses écrits et par ses leçons, ne fut-il que le calme qui précède la tempête. Elle éclata irrésistible quand, sous le règne de l'indigne Éthel- red II, les Normans revinrent, non plus païens et aveuglés par des passions féroces, mais chrétiens, unissant à leurs lumières nouvelles l'indomptable énergie de leur nature. Ce n'étaient plus des ravages passagers , c'étaient des établissements solides, des conquêtes permanentes qui flattaient leur audace et qui activaient leurs efforts. Déjà les descendants de Rollon avaient fait fleurir en Neustrie les lois, l'industrie, le commerce ; déjà Olav de Suède et Olav de Norvége avaient adopté le Christianisme, lorsque Canut le Grand, maître du Danemark et de l'Angleterre conquise sur le brave Edmond II, vint montrer à son tour ce que pouvait la foi sur une âme inculte, mais généreuse. L'Angleterre, soumise à son sceptre si sage, crut presque voir renaître les jours d'Alfred. Danois, Saxons, Gallois se réunirent pour célébrer la grandeur de leur prince ; mais lui, par celte image simple et frappante de la marée montant malgré ses ordres et l'entourant de ses flots menaçants, proclama hautement le néant de sa puissance comparée à celle du Très-Haut. Dès lors les Scandinaves s'étaient élevés au rang des nations les plus nobles ; on reconnut que cette race d'élite dominerait partout où elle porterait ses pas, et qu'à cette source devait se retremper toute la civilisation européenne. XVII Empire et Église, Otton Ier, Grégoire VII. La monarchie de Charlemagne s'était dissoute avant l'extinction de sa race, moins encore par l'incapacité des princes que par l'antipathie des peuples, qui, s'éloignant instinctivement les uns des autres, revendiquaient leur nationalité sous l'égide de leurs chefs naturels. Ainsi la couronne impériale attachée au royaume d'Italie changeait à chaque instant de maîtres, passant des princes carolingiens aux ducs de Frioul ou de Toscane. La Provence, érigée en royaume par Boson, était désormais séparée de l'héritage de Charles le Chauve. La France même, au commencement du dixième siècle, opposait à ses descendants, Charles le Simple, Louis IV, Lothaire, types d'une fusion devenue impossible, la race vraiment française du comte Robert le Fort, défenseur de la patrie menacée, le roi Eudes, le roi Raoul, le comte Hugues, jusqu'à ce que l'avènement officiel et héréditaire d'une dynastie nouvelle, proclamée par les grands feudataires , consacrât irrévocablement ce principe de nationalité dont l'Allemagne avait donné l'exemple. L'Allemagne, que le roi Arnoul, fils de Charlemagne, avait gouvernée quelque temps avec gloire, en repoussant courageusement les Normans, mais à laquelle ensuite il avait imposé, contre les invasions des Slaves, la dangereuse alliance des Magyares qui devaient bientôt la dévaster, avait été menacée d'une ruine totale à sa mort et à celle de son fils. Mais l'esprit allemand, mûri par les revers et ennobli par maintes victoires, avait déployé toute sa force dans cette circonstance solennelle. Les peuples principaux, Francs, Saxons, Souabes, Bavarois, au lieu de se fractionner et de combattre à l'extinction de la race impériale, résolurent d'un commun accord, par l'organe des grands et des nobles, d'élire un de leurs ducs pour roi ou chef suprême, auquel tous prêteraient serment de fidélité. La longue domination des Francs fit offrir, par un sentiment d'équité, la couronne à Otton, duc de Saxe et descendant de Witikind. Mais, par une modération rare, le vieux guerrier refusa cet honneur, en faisant lui-même tomber le choix sur Conrad, duc de Franconie. Conrad 1er, monté sur le trône, en 911, mit tous ses soins à s'en rendre digne. C'était un prince juste et brave, à qui il ne manqua que le temps pour accomplir le bien qu'il projetait de faire. Mais la courte durée de son règne, les attaques incessantes des Slaves et des Magyares, paralysèrent ses intentions louables. Préférant le salut de la patrie à l'agrandissement de sa famille, il pria, en mourant, tous les grands feudataires de choisir pour chef Henri de Saxe. Ce prince fut donc proclamé roi d'Allemagne avec l'assentiment du frère de Conrad, et montra hientôt, par ses Nobles qualités, combien il était digne de la couronne. Les événements de ce règne et des suivants ont été consignés dans deux chroniques latines, l'une rédigée par Witikind, moine de Corvey, écrivain rude, mais d'une âme élevée et. d'une franchise chevaleresque ; l'autre par Ditmar, évêque de Mersebourg, dont le style obscur est racheté par une exactitude de détails et une érudition de recherches qui font de lui un guide précieux pour l'étudç des traditions allemandes et slavonnes. m Henri Ier, appelé l'Oiseleur à cause de sa passion pour la chasse, mais qui eût mérité un plus noble surnom, vainquit d'abord les Normans et les Bohèmes, rétablit l'ordre par des lois sages, et profita des années de loisir pour fonder des villes , construire des forteresses, honorer la bravoure militaire par l'institution des tournois et s'entourer ainsi d'auxiliaires fidèles. Ainsi préparé, il se vit en état de résister à tous ses ennemis, et quand les Magyares, maîtres de la Hongrie, comptant sur la terreur de leurs armes, vinrent impérieusement réclamer le tribut accordé jusqu'alors, Henri convoqua une assemblée du peuple où il prononça ces paroles : « Vous savez de quels périls est maintenant délivré ce royaume, naguère troublé par des dissensions et par des guerres sans cesse renaissantes. Enfin, par la protection de Dieu, par nos efforts et par votre courage., ht-patrie est tranquille, les ennemis réprimés. Les Hongrois seuls nous menacent encore; jusqu'ici pour les satisfaire j'ai dû appauvrir vos fils et vos filles, maintenant il faudrait dépouiller nos églises, car ils possèdent tous nos trésors. Choisissez : voulez-vous que j'enlève ce qui appartient au culte de Dieu pour obtenir de nos ennemis une paix honteuse, ou voulez-vous, dignes de votre patrie, vous confier en Celui qui règne au haut du ciel, certains qu'il nous protégera dans la lutte ? » Le peuple entier demanda la guerre ; elle fut conduite avec zèle et bonheur. Un corps de Hongrois parvint à passer le Rhin, d'où il se répandit sur la France et l'Italie, mais le gros de leur armée fut détruit, et l'Allemagne affranchie de leur joug. Henri eut pour successeur son fils Otton Ier, dont le règne fut d'abord moins paisible, parce qu'il ne possédait pas l'esprit conciliant qui distinguait éminemment son père. Mais de grandes et brillantes qualités couvrirent bientôt ses premières fautes et mirent fin aux guerres intestines qu'il avait d'abord provoquées en Allemagne, et pendant lesquelles, selon Witikind, témoin occulaire de cette époque, le meurtre, l'incendie, le parjure, régnaient impunément de toutes parts, les notions du bien et du mal semblaient à jamais confondues. Après avoir forcé ses frères à une réconciliation équitable, il saisit habilement l'occasion de s'emparer de l'Italie divisée, remporta, peu de temps après, une victoire signalée sur les Hongrois et les Carniens, et appelé de nouveau il Rome en 962, il y reçut la couronne impériale et rétablit l'empire germanique. Maître de l'Italie et de toute l'Allemagne, à laquelle se rattachaient la Lorraine et la Bourgogne, Otton, favorisé parla victoire, obtint de ses contemporains le nom de Grand. Dès lors, l'éclat de sa puissance donnant aux esprits une impulsion nouvelle, fit aussi renaître en Allemagne quelques germes de cette littérature qui, languissante dans les temps d'orages, flétrie et brisée par les guerres, refleurit à chaque lueur de fortune, à chaque retour d'un soleil pur. Pendant cette prospérité éphémère, les sciences furent cultivées avec zèle, la lecture des anciens fut reprise, l'instruction répandue par le clergé, à la tête duquel trois puissants archevêques, ceux de Mayence, de Cologne et de Trèves, balançaient par leur autorité l'influence souvent précaire du pape. Les princes souverains se rapprochèrent du trône en acceptant les grandes charges de la couronne ; ils favorisèrent les fondations pieuses, et des écoles s'ouvrirent sous leurs auspices. Aux abbayes depuis longtemps célèbres de Saint-Gall, de Corvey, de Fulde, s'étaient jointes celles de Hildesheim, d'Ein-siedeln, de Reichenau, nobles retraites consacrées à l'étude dont les fruits devaient briller plus tard. Brunon, frère de l'empereur et archevêque de Cologne, protégeait efficacement les sciences qu'il cultivait lui-même avec succès, et Gerbert, Français d'origine, accueilli avec faveur par Otton comme il le fut plus tard par Hugues Capet promu au trône de France en 987, révélait alors à l Europe les précieuses découvertes des Arabes. Ainsi tout annonçait sous Otton Ier un avenir de civilisation et de gloire, qui ne fut obscurci et retardé que par la violence des passions guerrières. Elles se firent déjà jour sous Otton II, son faible et présomptueux successeur, qui, malgré des succès momentanés contre la France, perdit en Allemagne et en Italie tous les avantages si péniblement acquis. Fier de son union avec une princesse grecque, il aspira à l'empire de l'Orient et attaqua d'abord les Grecs de Calabre, qui, aidés des Arabes de Sicile, lui firent essuyer une défaite complète, dans laquelle périt, selon le récit d'un annaliste, la fleur la plus brillante de la noblesse allemande. Les Slaves, de leur côté, envahissaient les provinces du nord, d'où les habitants, abandonnés à eux-mêmes , les repoussèrent par leur seule bravoure. Otton mourut au milieu de ces désastres, laissant la couronne à son fils mineur Otton III, qui fit peu pour le bien de sa patrie. Habitué aux mœurs efféminées de la Grèce et de l'Italie, les yeux sans cesse tournés vers Rome dont il affectionnait surtout la possession, il dédaignait la loyale énergie, la rudesse naïve des Allemands. Il se montra toutefois politique habile et disciple reconnaissant, en donnant pour égide au savant Gerbert, qu'attaquaient l'ignorance et la superstition, la tiare pontificale qu'il porta avec gloire sous le nom de Sil-vestre Il. Les nations étaient alors dans l'effroi, une terreur reli- gieuse avait rempli l'Europe; car partout s'était répandue la croyance que l'an 1000 verrait finir le monde. Le pieux Robert, fils de Hugues, régnait alors en France, où il était vénéré comme un saint, et toute cette année redoutable se passa en prières et en jeûnes. L'humanité, courbée dans l'attente de sa fin, ne se releva que lorsqu'elle crut revivre ; mais à peine relevée, elle s'abandonna tout entière à l'effervescence des passions. Il est cependant à remarquer que cette année et celles qui la suivirent immédiatement, loin de marquer la fin du monde furent pour l'Europe une ère de progrès et de développement remarquables. Les royaumes scandinaves, activement convertis, adoptaient spontanément le Christianisme ; la Hongrie, la Pologne, la Russie, se constituaient en états réguliers sous les auspices de sages législateurs; l'Italie s'ouvrait à la science; l'Espagne, elle-même, si longtemps morcelée, voyait déchoir la puissance des Arabes et l'union chrétienne s'affermir sous le sceptre de Sanche le Grand de Navarre. Otton III mourut à cette époque, sans laisser d'héritier direct, et le choix de l'Allemagne, d'abord indécis, tomba enfin sur un prince de la même famille, sur Henri II, alors duc de Bavière, qui gouverna l'empire avec sagesse. Ami de l'ordre et de la paix, il sut cependant défendre sa couronne et maintenir l'intégrité de l'empire, soit contre le duc de Pologne, soit contre les Italiens révoltés. Il fit de bonnes lois, veilla à leur maintien, et favorisa les établissements pieux avec un zèle qu'on ne saurait blâmer au milieu des passions violentes qui aigrissaient et abrutissaient les âmes. Aussi fut-il vivement regretté quand on vit s'éteindre dans sa personne le dernier et digne représentant de la maison impériale de Saxe. A cette époque, le Christianisme répandu par la persuasion ou par la force, avait enfin converti tout le nord de l'Europe. Non - seulement les royaumes Scandinaves étaienLtous soumis à ses lois, non-seulement la Servie et la Bohême les avaient facilement adoptées sous l'influence de la Grèce et de l'Allemagne ; mais la Pologne plus indépendante, convertie par saint Adalbert sous le règne du duc Micis-las, avait vu sa puissance rehaussée et sa nationalité assurée par le couronnement solennel de l'intrépide roi Boleslas. La Hongrie était constituée sous le pieux roi Étienne; et la Russie, à la voix de Vladimir, organe peu digne d'une pareille cause, mais utile au moins par cet acte décisif, avait plongé dans le Dnieper l'idole menaçante de Pérune, et vu bientôt le trône de Kiev honoré par les vertus de Jaroslav, sous qui naquirent les premières lois et les premières annales des peuples slaves. Pendant la période que nous venons d'esquisser, l'Europe fut trop agitée par les grandes crises politiques pour que les lettres pussent renaître au milieu des révolutions. Ce siècle avait vu proclamer l'indépendance complète de l'Allemagne, sa séparation de la France, sa suprématie sur l'Italie, brillante mais dangereuse conquête du nouvel empire germanique. Ce siècle eut toutefois des esprits pour le comprendre et des voix pour le raconter. Outre les chroniques fondamentales de Witikind et deDitmar chez les Allemands, de Nestor et de Cosmas chez les Slaves, il a produit beaucoup d'annales et de biographies particulières en langue latine, consacrées soit à de riches abbayes, soit à des prélats vénérés. La vie religieuse était la vie savante, et c'est chez elle que nous devons chercher aussi le peu de monuments littéraires que présente la langue nationale. Notker, moine de Saint-Gall, composa en tudesque une Paraphrase des Psaumes, ouvrage en prose poétique, écrit avec élan et avec force, malgré la difficulté du sujet1. Une traduction de Boèce et quelques autres écrits attestent également les efforts de l'érudition monacale. Mais l'érudition n'est pas toujours austère, elle se dépouille quelquefois de sa rudesse et adopte des formes attrayantes plus propres à lui concilier les esprits. Cette époque si martiale et si grave nous en offre un brillant exemple dans la religieuse Hroswitha, qui, au fond de son couvent de Gander-sheim, s'inspirant des souvenirs de la docte antiquité romaine, composa en latin les annales des Ottons, des légendes de saints et des pièces de théâtre, dont plusieurs nous sont parvenues2. Ces pièces, écrites avec pureté et avec verve, se rapportent toutes à des sujets chrétiens, tels que la conversion de Gallican, la résurrection de Callimaque, l'ermite Abraham, le martyre des saintes femmes. Le génie de la Sapho allemande lutte avec bonheur contre les difficultés de son sujet, et ses productions, quoique informes, sont une apparition importante à cette époque, puisqu'elles signalent le premier réveil de cet art dramatique si longtemps ignoré, de ce curieux théâtre du moyen âge, germe informe de tant de chefs-d'œuvre. La poésie héroïque ne fut pas non plus muette; car nous possédons de cette époque le grand poëme latin de Walther d'Aquitaine, extrait de chroniques nationales par Eckard, moine de Saint-Gall. Le texte original de cette légende guerrière, qui se rattache aux invasions du cinquième siècle, n'est point parvenu jusqu'à nous ; mais son existence suffit pour prouver que beaucoup d'autres poëmes analogues ont 1 Schilteri Thesaurus,. 1727. 1 Hroswithœ opéra, Wittembcrg, 1717. dû être composés en même temps, et que les exploits d'Attila et de ses braves, les luttes des Francs, des Goths, des Bur-gondes, inspiraient encore les chantres de celte époque comme ceux du temps de Charlemagne ; traditions qui, perpétuées dans les cloîtres par des élaborations successives, ont fourni de si riches fictions aux grands poëtes des siècles suivants. Les empereurs de la maison de Saxe avaient agrandi la puissance allemande; ils avaient étendu les limites de l'empire en y renfermant la Flandre et la Lorraine, la Lombardie et l'Etat romain. Mais cette extension de territoire, loin d'être avantageuse à l'Allemagne , contribua plutôt à la troubler et à l'affaiblir par le retour continuel des dissensions et des révoltes. Il était difficile que tant de peuples divers, ayant à leur tète des chefs intrépides, se soumissent en paix à un seul souverain qui souvent leur était hostile. Les vassaux n'obéissaient qu'aux nobles , possesseurs immédiats du territoire, ceux-ci aux comtes, ceux-là aux ducs, premiers dignitaires de l'empire et compétiteurs naturels de la couronne, qu'ils ne servaient que dans leur intérêt. Au milieu des soins continuels que réclamaient tant d'ambitions inquiètes, l'attention du chef de l'empire était fréquemment détournée, soit par les attaques des populations slaves qu'exaspérait un joug odieux, soit par la résistance avouée ou secrète que ne cessait de lui opposer l'Italie. Tel était l'état de l'empire lorsque l'extinction de la ligne saxonne commença pour l'Allemagne la longue série de troubles qui remplirent tout le onzième siècle. L'histoire de celte époque importante, qui vit naître tant de grands événements, qui, après quelques années de gloire, vit se briser la puissance impériale devant le génie inflexible et profond qui dirigeait alors la politique romaine, nous a été conservée par plusieurs annalistes latins, témoins oculaires des faits qu'ils rapportent. L'un d'eux, Adam de Brême, a concentré son attention sur les antiquités scandinaves et slavonnes. D'autres, comme Wippon, Brunon, Hermann, ne sont que des narrateurs sans critique. Mais dans le nombre il en est un qui se distingue par des qualités éminentes. Lambert d'Aschaffenbourg, qui écrivit l'histoire universelle depuis son origine jusqu'à la fin du onzième siècle, déploie, dans la dernière partie de son récit qui seule présente quelque importance, plusieurs des qualités de l'historien véritable, l'exactitude, la netteté, la force. Il raconte les événements de son siècle dans un langage plein de nerf et de vigueur, imité de l'antique sans être servilement calqué, reproduisant des pensées modernes sans tomber dans la barbarie, altérant quelquefois, par cette élégance même, le vrai caractère de la vie féodale, mais offrant cependant le modèle d'une pensée forte et d'une langue généralement expressive et natlrJrelle. Tel est le jugement favorable que porte de lui M. Vil-lemain, dont la plume énergique et brillante promet depuis longtemps à nos vœux, et finira par nous donner un tableau vivant de ce grand drame. A peine Henri II eut-il cessé de vivre, que des troubles s'élevèrent dans toute l'Allemagne : chaque seigneur profita de son indépendance pour se livrer aux déprédations et à la guerre; chaque duc, se croyant des droits à la couronne, s'apprêta à les soutenir par les armes. Cependant le bon esprit de la nation allemande triompha encore de cette crise dangereuse. Les nobles se réunirent sur les bords du Rhin, dans un lieu situé entre Worms et Mayence ; là ils convinrent que la domination saxonne devait êlre remplacée par celle des Francs, et ils choisirent le plus illustre représentant de la maison de Franconie, qui fut proclamé, en 1 02-i, sous le nom de Conrad II, surnommé depuis le Salique. L'Allemagne vit de nouveau sur le trône un prince digne de sa haute vocation. Conrad triompha par sa fermeté de tous les obstacles qui lui furent suscités, soit par l'opposition de sa propre famille, soit par celle des princes indépendants. Partout il rétablit le bon ordre, fit des lois sages, veilla à leur maintien, défendit les querelles individuelles pendant quatre jours de la semaine, seul résultat auquel on pût parvenir dans ce temps d'hostilité permanente, où les nobles, les bourgeois, le clergé, se faisaient réciproquement la guerre et s'arrachaient avidement des dépouilles teintes du sang de leurs tristes vassaux. Conrad réprima ces luttes déplorables sans pouvoir les étouffer entièrement; il eut la satisfaction de réunir le royaume de Bourgogne à l'empire, au détriment de Henri, roi de France ; il porta ensuite ses regards sur l'Ilalie, où sa seule présence fit tout rentrer dans l'ordre, et mourut après un règne heureux et justement célèbre dans les fastes de l'Allemagne. Son fils Henri III se montra digne de lui et déploya des qualités guerrières qui lui assurèrent en peu de temps la tranquille possession de la couronne. Il intervint avec autorité dans les affaires de Bohême et de Hongrie, tint en respect tous les grands de son empire, et jouit il Rome d'une telle influence qu'il détermina successivement l'élection de trois papes, choisis d'après sa seule volonté. Jamais, dit un auteur contemporain, la trève de Dieu ne fut mieux observée que sous son règne, qui finit par une mort prématurée au milieu des plus belles espérances. Ce fut sous ces auspices que commença, en 1056, le règne si long, si agité, si malheureux de son fils Henri IV, de ce prince que des qualités brillantes ne purent dérober à l'influence du vice ni à la fatalité désastreuse qui- parut le poursuivre toute sa vie. Il n'avait que six ans lorsqu'il perdit son père, et trouva d'abord dans sa mère une tutrice ferme et éclairée. Mais bientôt la défiance des grands suscita contre elle une accusation grave; le savant et austère archevêque de Cologne, Anno, voulant détourner le danger, s'empara de la personne du jeune empereur, qui séjourna quelque temps auprès de lui; mais bientôt il lui fut enlevé par Adalbert, archevêque de Brême, courtisan plein d'orgueil et d'astuce, qui flatta les inclinations de Henri, afin de captiver sa confiance, et ne craignit pas de pervertir sa jeunesse par les préceptes les plus pernicieux. Il osait affirmer qu'il n'y avait dans toute l'Allemagne que deux nobles, l'empereur et lui-même, que tout le reste, plongé dans l'ignorance, ne méritait que haine et que mépris. A sa mort, Anno fut rappelé à la cour; mais il était trop tard, le mal avait porté ses fruits, et le vieux prélat, indigné des désordres qu'il avait chaque jour sous les yeux, demanda lui-même à retourner dans son diocèse, agrandi et éclairé par ses soins. Henri IV commença son règne par une faute, en laissant éclater son inimitié contre les Saxons. Enlevant la Bavière à l'un de leurs princes, il la donna au duc Welf, tige d'une nouvelle famille ; s'al-liant ensuite contre eux avec le roi de Danemark, il les menaça de la servitude la plus dure qu'ils ne purent éviter que par la révolte. Le peuple entier se leva en armes; Henri leur échappa avec peine et sollicita en vain le secours des grands qu'il avait irrités par son orgueil. Les députés mêmes envoyés aux Saxons, pour les engager à se soumettre, ne purent s'empêcher de s'écrier en entendant leurs justes griefs: c Nous ne vous blâmons plus d'avoir pris les armes pour défendre ce que vous avez de plus cher, votre liberté, vos enfants et vos femmes, nous vous blâmons plutôt d'avoir souffert si longtemps de tels outrages sans venger votre honneur. » Henri, accablé par la réprobation qui s'élevait de toutes parts contre lui, souscrivit à une paix humiliante qu'un événement fortuit vint arrêter. L'animosité que mirent les Saxons à raser la forteresse de Harzbourg, qui, comme toutes les places fortes de la Saxe, venait de leur être abandonnée, les excès auxquels se porta leur fureur en profanant les autels et les tombeaux, indignèrent contre eux les autres peuples, qui répondirent à l'appel de Henri et l'aidèrent à remporter une victoire sanglante, suivie de la soumission entière des Saxons. Mais à peine cette apparence de succès eut-elle relevé ses forces et son espoir, qu'un orage beaucoup plus redoutable se forma du côté de l'Italie. Le pouvoir pontifical, longtemps précaire dans son existence, longtemps restreint et indécis dans ses droits, habitué par une longue soumission à fléchir sous le sceptre impérial, sortit tout à coup de son sommeil et se leva comme un géant sur l'Europe. Personnifié dans un homme de génie, dans le lier et ardent Grégoire VII, ce pouvoir ne connut plus de bornes et se soumit les peuples et les rois. Le célibat forcé des prêtres, la proscription de la simonie, le partage des investitures datent de cette année 1073, où commença pour l'Église romaine une ère de domination et de splendeur qui féconda plus tard la liberté des peuples. En vain Henri IV voulut-il résister à des exigences excessives; quelque plausible que pût être sa cause, il n'avait pas su fonder son influence sur l'estime et l'affection de ses sujets. Aussi le voyons-nous bientôt excommunié, abandonné de tous, passer trois jours et trois nuits, solitaire, exposé au froid et à la neige, devant les murs du palais de Canossa où l'attendait son superbe rival. Admis enfin en sa présence, il promet tout, résolu de ne rien tenir, et la honte de son abaissement s'accroît encore par son parjure. Dès qu'il est libre, il songe à la vengeance ; mais de nouveaux troubles le rappellent en Allemagne, où plusieurs compétiteurs lui disputent la couronne. Vainqueur par le secours de quelques grands, et surtout de Godefroi de Bouillon, il retourne à Rome pour chercher son ennemi. Grégoire VII, renfermé dans le château Saint-Ange, résiste à toutes les forces impériales, qui sont surprises et mises en fuite par Robert Guiscard de Calabre. Après plusieurs alternatives de revers et de succès, pendant lesquelles mourut le pape Grégoire, Henri IV crut obtenir enfin quelques instants de repos et de bonheur, quand l'astucieuse politique italienne excita contre lui son fils aîné Conrad, dont la défection et la mort furent bientôt suivies d'une défection nouvelle, celle de Henri, son second fils, contre lequel il fut forcé de combattre. Fait prisonnier par ce fils perfide, son courage ne fléchit pas encore; il sut se dérober à sa poursuite et se préparait à une résistance énergique, quand la mort termina sa malheureuse carrière et mit le sceptre, en 1106, aux mains du rebelle Henri V. Tels furent les principaux événements du onzième siècle, de ce temps de transition et de désordre, lutte opiniâtre d'intérêts contraires, de vices et de vertus, de ténèbres et de lumières. Si ce siècle, comme on doit s'y attendre, est pauvre en œuvres littéraires, la piété, soutenue par le génie des arts, fonde de majestueuses cathédrales et élève jusqu'aux nues la flèche de Strasbourg ; des écoles florissantes s'organisent à Salerne, à Bologne, à Liège, à Paris. Pendant que Lambert d'Aschaffenbourg écrit en latin ses élégantes annales, Wantram de Neumbourg compose un traité de droit sur l'Unité de l'Église, Willeram, moine d'Ébers-berg, s'essaie dans la langue nationale par une paraphrase du Cantique de Salomon ; des fragments sur l'étude des sciences marquent sous le titre de Physiologue les premiers essais de prose tudesque, et les traditions héroïques se perpétuent à l'ombre des cloîtres. Il en sort une Chronique des empereurs, en vers rimés, histoire merveilleuse remplie de légendes et de fables, mais curieuse cependant par une foule de détails qui peignent au naturel les mœurs de cette époque Mais un autre poëme plus important par sa valeur historique et littéraire doit fixer ici notre attention et réclame un plus mûr examen. XYIIl Légende d'An no, archevêque de Cologne. Au milieu des troubles et des ténèbres qui signalèrent le onzième siècle en Allei-na-ne , pendant celte lutte déplorable des partis où les lois les plus saintes étaient foulées aux pieds, où l'empereur Henri IV, oppresseur de ses sujets, abdiquait son honneur devant le pape ; où s'élevaient de toutes parts des forteresses, repaires de pillage et de meurtre; au mi- 1 Kaiserchronik, von Hoffmann, 1834. lieu de celte lutte violente qui bouleversait les idées, une âme noble, un poëte inspiré s'occupait de hautes méditations. Nous ignorons son nom et son pays; mais l'époque où il a vécu ressort du sujet même de son poëme, autant que du vif enthousiasme et des regrets généreux qui l'animent. Fatigué sans doute du triste spectacle qu'il avait sans cesse devant lui, désirant reporter ses pensées vers une sphère plus calme et plus pure, il choisit parmi les caractères de l'époque le plus grand, le plus vénérable à ses yeux, celui dont la vie exemplaire appelait l'âme à des pensées célestes, et il composa dans son pieux enthousiasme la Légende de saint Anno. Le précieux manuscrit de ce poëme, dont le titre modeste recèle un vrai mérite, fut trouvé à Breslau dans le dix-septième siècle, autre époque de troubles et d'égarement, par Opitz, premier régénérateur de la littérature allemande. Le manuscrit a disparu depuis ce temps; mais le texte publié peut suffire à la parfaite intelligence du poëme '. Il est écrit en strophes inégales, composées chacune d'une vingtaine de vers, tantôt rimés, tantôt allitérés, sans autre règle que la simple cadence. Le langage est encore tudesque, mais se rapprochant déjà de l'allemanique, et marquant ainsi la transition insensible qui unissait déjà le nord au midi de l'Allemagne dans les dernières années du règne de Henri IV, où probablement ce chant fut composé. Anno, le héros du poëme, est ce même archevêque de Cologne, qui, nommé chancelier sous Henri III, devenu régent à la minorité de son fils, gouverna l'empire avec fermeté et sagesse et se relira ensuite dans son diocèse, où son 1 Lobgesang des heiligen Annot von Goldmann, Leipzig, 1816. goût éclairé pour les arts, ses mœurs austères, sa bienfaisance chrétienne, son zèle pour la réforme du clergé, pour la fondation d'églises et d'hospices, lui concilièrent une telle vénération que, malgré les attaques de ses ennemis, suite naturelle de sa vie politique, il mourut en odeur de sainteté, auteur présumé de plusieurs miracles. Ce fut sans doute pour en soutenir l'évidence, pour consacrer l'autorité du nouveau saint et pour ranimer ainsi la piété presque éteinte dans tant de coeurs troublés, qu'un témoin de ses vertus pastorales entreprit son panégyrique. Mais au lieu de se borner à exalter son héros, comme l'aurait fait un écrivain médiocre, le biographe, en véritable poète, porte ses regards sur l'humanité entière. Ce sont nos vœux à tous, nos espérances les plus chères qu'il exprime et qu'il défend dans son poëme, c'est la haute vocation des âmes qu'il retrace dans la personne d'Anno. S'il prend un long détour pour arriver au sujet principal, ses digressions sont entraînantes et vivifiées par une pensée profonde qui domine et ennoblit l'ensemble. Le vague des tableaux historiques, dans lesquels le faux se mêle sans cesse au vrai, la pieuse erreur des traditions religieuses, toutes semées de prodiges et de miracles, sont des faiblesses inhérentes à son temps où la science et la foi s'attachaient aux chimères ; .mais ce qui lui appartient en propre, ce qui place son œuvre au dessus de toutes celles qui parurent à la même époque, c'est le noble sentiment qui l'anime et qui embrasse l'humanité entière, c'est la sagesse de ses réflexions et la vivacité de ses tableaux. Puisse quelqu'une de ces qualités se reproduire dans notre traduction, entreprise pour la première fois quand nous l'écrivîmes il y a quinze ans ! LEGENDE D'ANNO. Wir horten ie dikke singen Von alten dingen: Wi snelle helide vuhten, 1Vi si veste burge brachen, Wi si libin winiscefte schieden, Wi riche künige al zegiengen ,• Nu ist ciht daz wir denken 1Vi wir selve sülin enden. 1. « Souvent nous avons entendu célébrer le passé, les combats des héros, la prise des forteresses, la rupture des alliances les plus chères, la chute des plus puissants monarques ; il est temps que nous pensions enfin au terme de notre propre vie. Christ, notre bon Sauveur, nous avertit par tant de miracles ! Comme il vient de le faire à Sigeberg, par cet homme vénérable le saint évêque Anno, d'après sa volonté divine, afin que nous veillions sur nous-mêmes jusqu'au moment où de cette vie d'exil nous passerons à celle qui dure éternellement. 2. « Au commencement du monde, quand la parole fit jaillir la lumière, quand la main puissante du Créateur produisit tant d'oeuvres merveilleuses, elles les divisa toutes en deux parts : le monde visible, le monde intellectuel. Combinées par la sagesse divine, ces deux parts réunies formèrent l'homme, corps et esprit, premier être après l'ange. Toute création est renfermée dans l'homme, ainsi que nous le dit l'Évangile; selon l'expression des Grecs, il constitue un troi- sième monde. Telle était la gloire destinée à Adam, s'il eût su veiller sur lui-même. 3. « Quand Lucifer se livra au mal, quand Adam viola la loi divine, Dieu fut d'autant plus courroucé qu'il voyait régner l'ordre dans toutes ses autres œuvres. La lune et le soleil répandaient leur lumière avec joie, les astres, fidèles à leur cours, produisaient le froid et la chaleur, le feu s'élevait aux hautes régions, la foudre et le vent suivaient leur vol rapide ; les nuages portaient la pluie féconde, les eaux s'écoulaient sur les pentes, les fleurs émaillaient les campagnes, le feuillage ombrageait les bois, les animaux avaient leur marche prescrite, le ramage des oiseaux était doux à entendre; chaque créature suivait la loi que le Seigneur lui avait donnée. Les deux êtres seulement qu'il créa les meilleurs se détournèrent de lui dans leur folie, première source d'une multitude de maux. 4. « On sait comment le démon séduisit l'homme; il voulut l'avoir pour esclave, et les cinq âges du monde furent entraînés par lui aux enfers. Enfin, Dieu envoya son Fils poùr nous affranchir du péché ; il se donna pour nous en sacrifice et brisa le pouvoir de la mort. Descendu sans péché aux enfers, il en triompha par sa force, et le démon perdit son empire. Appelés dès lors à la liberté, nous sommes devenus chrétiens par le baptême ; grâces en soient rendues au Seigneur! 5. « Christ leva l'étendard de sa croix et envoya douze messagers sur 1a terre ; il les revêtit d'une force céleste qui les fit triompher de l'erreur. Pierre soumit Rome, le sage Paul convertit les Grecs, André fut vainqueur à Patras, Thomas dans l'Inde, Matthieu dans l'Ethiopie, Simon et Jude en Perse, Jacques à Jérusalem, mais il repose maintenant dans la Galice. Jean prêcha avec onction il Éphèse, et de sa tombe sort une manne céleste qui, de nos jours encore, guérit bien des douleurs. Une foule d'autres martyrs, qu'il serait trop long de nommer, scellèrent de leur sang la volonté du Christ, et, par de rudes travaux, arrivèrent au Seigneur qui maintenant les comble de gloire. 6. « Les Francs, ces fils de Troie, doivent rendre grâces à Dieu qui leur a envoyé tant de saints, réunis surtout à Cologne où reposent les guerriers de saint Maurice, et les onze mille vierges immolées pour le Christ, et tant de vénérables évêques qui ont opéré des miracles, comme on le dit de saint Anno ; louons-en le Sauveur par nos chants ! 7. « Il fut évêque consacré à Cologne. Dieu soit loué que la plus belle de toutes les villes d'Allemagne ait eu pour chef l'homme le plus vertueux que le Rhin ait vu sur ses bords ! Ainsi la ville voit sa gloire rehaussée par l'éclat d'une domination si sage, et la vertu du saint est d'autant plus célèbre qu'il gouverna une si noble cité. Si Cologne est illustre parmi les villes, saint Anno fut digne de sa grandeur. 8. « Voulez-vous connaître l'origine des cités? Remontez avec moi dans le sombre paganisme, car c'est là que commença leur force. Ninus fut le premier homme qui entreprit la guerre : il saisit, dans sa soif pour la gloire, le bouclier et la lance, le haubert et la cuirasse ; s'armant pour le combat, il durcit l'acier des casques et commença des invasions hostiles. Jusque-là les hommes étaient paisibles; chacun cultivait son champ sans s'occuper de celui des autres, ils ignoraient le métier des armes, et Ninus s'en réjouit dans son cœur. 9. « Ninus apprit à ses guerriers à supporter les travaux, à chevaucher en armes, à affronter les périls, à lancer et à parer les traits. Il ne leur laissa point de repos qu'il n'eût conquis tout le pays d'Asie. Il y construisit une ville, large d'une journée de marche, longue de trois, il y fonda une vaste puissance et l'appela, d'après son nom, Ninive, où plus tard la baleine rejeta le prophète Jonas. 10. « Sa femme fut Sémiramis qui fit construire l'antique Babylone avec les briques que brûlèrent les géants, quand l'audacieux Nimrod leur conseilla dans sa folie d'élever, contre la volonté de Dieu, une tour de la terre jusqu'au ciel. Le Seigneur les en empêcha lorsque, par sa puissance, il les divisa dans les soixante-dix langues qui existent encore dans le monde. Avec les débris de ce colosse, Sémiramis bâtit un mur carré, de soixante-quatre lieues d'étendue ; la tour s'élevait à quatre mille toises. Dans cette ville les rois s'illustrèrent; elle fut le siège de puissants Chaldéens, qui, après avoir dévasté maints pays, brûlèrent enfin Jérusalem. 11. < Ce fut le temps où parla le sage Daniel, où il raconta comment il avait vu en songe les quatre vents du globe lut- tant au-dessus des mers, et comment du sein des mers sortirent quatre animaux terribles. Les vents sont les quatre anges qui veillent sur tout le globe, les animaux sont les quatre monarchies qui devaient embrasser le monde entier. 12. « Le premier animal était une lionne douée de l'intelligence humaine. Elle marquait tous les rois de Babylone dont la puissance et la sagesse assurèrent la gloire de leurs états. 13. « L'autre animal était un ours sauvage, armé de trois rangs de dents ; il brisait tout obstacle et l'écrasait entre ses griffes. Il indiquait les trois royaumes qui commencèrent à tout soumettre dans le temps où Cyrus et Darius subjuguèrent l'empire d'Assyrie, où ces deux puissants rois détruisirent Babylone. 14. « Le troisième animal était un léopard pourvu de quatre ailes d'aigle, symbole du Grec Alexandre, qui parcourut la terre avec ses quatre armées, jusqu'à ce qu'il vit les colonnes d'or qui lui marquaient l'extrémité du monde. Il pénétra dans les déserts de l'Inde, où il conversa avec deux arbres ; porté par deux griffons, il monta dans les airs; renfermé dans un bocal de verre, il se fit plonger dans l'Océan. Alors ses serviteurs perfides jetèrent au loin les chaînes eu s'écriant: « Si tu cherches les merveilles, nage au fond de l'abîme. » Il vit alors flotter devant lui des monstres marins, moitié poissons, moitié hommes, et grande était sa surprise. 15. « Le sage roi pensa alors comment il se sauverait de ce danger; le flux le portait vers le fond, où le verre lui laissa voir mille merveilles, jusqu'à ce que de son sang il teignît la mer impétueuse. A peine eut-elle reçu ce sang, qu'elle rejeta le roi sur le rivage. Ainsi il retourna dans son royaume où il fut reçu avec joie par les Grecs. Il fit encore bien des choses merveilleuses et s'empara des trois quarts du globe. 46. « Le quatrième animal était un sanglier, symbole des intrépides Romains. Ses griffes étaient de fer; qui eût pu le saisir? Ses dents étaient de fer; qui eût pu le dompter? Ce sanglier sauvage indiquait bien que la liberté devait régner à Rome. Il portait dix cornes avec lesquelles il renversait ses ennemis; sa force était irrésistible, et Rome soumit le monde entier. 17. « Les dix cornes marquaient dix souverains qui marchèrent à la guerre avec Rome. La onzième corne s'élevait jusqu'au ciel et les astres luttaient contre elle; elle avait des yeux et une bouche, chose inouïe dans tout autre temps. Elle prononçait des blasphèmes contre Dieu qui sut bientôt en tirer vengeance. Ce signe indiquait l'Antéchrist, qui est encore il venir dans ce monde, et que Dieu, par sa puissance, précipitera dans les enfers. Ainsi fut accompli tout le songe, comme l'avait prescrit l'ange céleste. 18. « Les Romains inscrivirent sur une tablfr.d'or trois cents sénateurs pour protéger les mœurs, pour veiller et le jour et la nuit à la défense de l'honneur national. Après eux vinrent les généraux, parce Rome ne voulait point de rois. Ce fut alors qu'elle envoya César, d'après lequel sont appelés les empereurs, à la tète de légions nombreuses pour soumettre la terre d'Allemagne. César y combattit mainte année, parce qu'il ne pouvait parvenir à soumettre des ennemis aussi opiniâtres. Enfin il les reçut à discrétion, et ce fut la cause de sa grandeur. 19. « Au milieu des montagnes il lutta contre les Souabes, dont les ancêtres étaient venus en troupes nombreuses à travers l'étendue des mers. Ils avaient placé leurs tentes auprès du mont Suébo, d'où leur fut donné le nom de Souabes : peuple sage dans les conseils, habile dans la parole, souvent épouvé pour sa valeur guerrière, toujours prêt à user de ses armes, qui toutefois fléchirent devant César. 20. « Quand la Bavière s'opposa à sa marche, il assiégea la ville de Ratisbonne. Il y trouva des casques et des cuirasses et maint brave guerrier qui défendait les murs. Quels hommes étaient ces guerriers, nous le voyons par les récits païens, où les mots noricus ensis signifient une épée bavaroise, et l'on prétend que jamais nulle épée n'a mieux mordu à travers un casque. Ce fut la sauve-garde de ce peuple, dont les ancêtres vinrent jadis de l'Arménie, de cette contrée où Noé sortit de l'arche après que la colombe voyageuse eut rapporté la branche d'olivier. Les traces de l'arche existent encore sur Ja cime du mont Ararat, et l'on dit qu'il se trouve, bien loin encore, des peuples qui parlent allemand du côté de l'Inde. Les Bavarois aimèrent toujours la guerre, et la victoire de César lui coûta des flots de sang. 21. « L'inconstance des Saxons lui donna beaucoup de peine; lorsqu'il croyait les avoir subjugués, ils se levaient de nouveau contre lui. Ils descendaient, dit-on, des guerriers d'Alexandre, qui parcourut le monde entier en douze ans ; lorsqu'il mourut à Babylone, quatre de ses généraux se partagèrent l'empire et prirent le titre de rois ; les autres errèrent jusqu'à l'Elbe où les Thuringiens s'opposèrent à eux. Comme ceux-ci nommaient saxes les grands couteaux avec lesquels ces guerriers les vainquirent dans une attaque perfide, au moment de conclure la paix, ils reçurent de ces couteaux le nom de Saxons. Malgré toute leur résistance, ils durent se soumettre aux Romains. 22. « César parvint alors à ses anciens alliés, aux nobles Francs, dont les ancêtres descendaient comme lui de l'antique ville de Troie détruite par les Grecs. Dieu ayant prononcé entre les deux armées, plusieurs des Troyens survécurent, tandis que les Grecs furent bannis de leur patrie. Car, pendant les dix années du siége, leurs femmes contractèrent dp, nouveaux liens et conspirèrent contre la vie de leurs maris. C'est ainsi que périt le roi Agamemnon ; c'est ainsi que les autres subirent de longs revers, et que les guerriers d'Ulysse furent dévores par le Cyclope. Ulysse s'en vengea par les armes en lui crevant l'œil dans son sommeil. La race des Cyclopes, établie en Sicile, était haute comme un arbre et n'avait qu'un œil au front; maintenant le Seigneur les a bannis loin de nous au milieu des forêts de l'Inde. 23. « Les Troyens errèrent au loin dans le monde, en cherchant un nouveau séjour. Hélénus, un des chefs vaincus, épousa la veuve de l'intrépide Hector et posséda avec elle dans la Grèce une partie de l'empire de ses ennemis ; là il fonda une nouvelle Troie, qui subsista longtemps après lui. Ante-nor était parti d'avance, parce qu'il prévoyait la chute de Troie ; il fonda la ville de Patavie, auprès de la rivière Timave. Énée choisit l'Italie, et, lorsqu'il trouva la truie et ses trente petits, il fonda la ville d'Albe, premier berceau de Rome. Francon s'établit avec les siens beaucoup plus loin, sur les bords du Rhin ; là il fonda une petite Troie et donna au torrent le nom de Sante, d'après le fleuve de sa patrie. Le Rhin, ils le prirent pour la mer ; et bientôt s'accrurent les tribus frankes, qui finirent par se soumettre à César après une courageuse résistance. 24. « Quand César voulut retourner à Rome, les Romains refusèrent de le recevoir ; ils dirent que, par son ambition, il avait perdu une grande partie de l'armée, qu'il avait transgressé leurs ordres en retenant si longtemps les soldats. Irrité, il retourne dans la terre d'Allemagne oÙ il avait trouvé tant de héros; il s'adresse aux chefs du pays, leur expose ses dangers, leur offre des trésors, leur promet de réparer tout le tort qu'il leur a fait. 25. « Dès qu'ils surent son désir, ils se réunirent tous ; de la Gaule et de la Germanie ils vinrent en troupes nombreuses, couverts de casques brillants, de fortes cuirasses, de larges boucliers. Ils se répandirent comme un torrent dans le pays ; ils approchèrent de Rome, et la crainte saisit les Romains lorsqu'ils virent briller tant de guerriers illustres , lorsqu'ils les virent lever l'étendard. Ils tremblèrent pour leurs jours; Caton et Pompée quittèrent Rome, le sénat tout entier s'enfuit plein d'épouvante. César les poursuivit, en les combattant sans relâche, jusqu'à la terre d'Égypte où se ralluma la guerre. 26. « Qui pourrait compter la multitude qui s'élança de l'Orient contre César, ainsi que la neige couvre la cime des Alpes de ses masses et de ses tourbillons, ainsi que la grêle jaillit du sein des nuages ! Il s'avança contre eux avec une armée moins forte, et là commença, selon l'histoire, la plus terrible bataille qui ait eu lieu dans le monde. 27. « Ah ! quel fut le fracas des armes, le choc des coursiers, le son des trompettes ! Comme on vit couler des flots de sang, comme on entendit mugir la terre, quel éclat éblouit tous les yeux pendant que l'élite des guerriers frappait du glaive ! Les légions tombèrent inondées de sang, leurs casques se brisèrent; les guerriers de Pompée périrent sous les coups victorieux de César. 28. « Le héros se réjouit de posséder tant d'états ; il retourna à Rome avec une grande puissance, et les Romains, en le recevant, établirent la coutume de se soumettre à la volonté d'un seul. Ce fut lui qui en eut tout l'honneur, car il régna dès lors sans partage. Il fit adopter cette coutume aux Germains, et, ouvrant le trésor public, il en tira des dons pré- cieux, de l'or et des parures qu'il remit à ses compagnons d'armes. Depuis ce moment les guerriers germains ont été aimés et respectés à Rome. 29. « A la mort de César l'empire échut à son neveu, au noble Auguste, dont le nom se retrouve dans la ville d'Augsbourg, fondée par son beau-fils Drusus. Alors fut envoyé Agrippa pour administrer le pays et pour fonder une ville qui pût en imposer au peuple : ce fut Cologne, qui eut depuis beaucoup de maîtres, mais qui d'après lui fut appelée Agrippine. 30. « Dans cette ville venaient souvent les gouverneurs romains, quoiqu'ils eussent d'autres villes dans cette contrée. Worms et Spire avaient été construits lorsque César subjugua les Francs et qu'il voulut fortifier les bords du Rhin. Mayence était un château-fort que plusieurs guerriers agrandirent, où est placé maintenant le sacre des empereurs et le siège révéré du pape. Metz fut fondé par Métius, officier de César. Trèves était une ville ancienne enrichie par la puissance romaine ; c'était là que, dans des tuyaux de pierre, on gardait sous le sol le vin délicieux destiné aux seigneurs de Cologne qui jouissaient d'une haute autorité. 31. « Au temps d'Auguste il arriva que Dieu jeta un regard du haut du ciel : alors naquit un roi possesseur de la vertu divine, Jésus-Christ, le fils de Dieu, né de la sainte Vierge Marie. Des signes miraculeux se montrèrent aussitôt à Rome : une huile pure jaillit de la terre et coula au loin sur le sol, un cercle rouge de feu et de sang entoura le disque du so- leil ; car alors approchait pour notre salut le nouvel empire qui devait couvrir le monde. 32. « Saint Pierre, le messager céleste, brisa à Rome la puissance du démon; il éleva le signe divin de la croix et consacra la ville au Sauveur. De là il envoya pour convertir les Francs trois hommes pieux, Euchère, Valère, et un troisième qui mourut en chemin. Les deux autres vinrent l'annoncer à Pierre, qui leur remit son bâton pastoral. Ils le placèrent sur le tombeau de Materne, en lui commandant au nom de saint Pierre de se réveiller 'du sommeil de la mort et de les accompagner chez les Francs. Dès qu'il entendit le nom de son maître, Materne leur obéit : sortant de la terre entr'ou-verte, selon la volonté de Dieu, il saisit le gazon et quitta le tombeau où il avait reposé quarante jours. Sa vie fut prolongée de quarante années. Ces saints hommes prêchèrent d'abord à Trèves; ils convertirent ensuite Cologne, qui eut pour premier évêque celui qui était ressuscité des morts. 33. « Ils soumirent ainsi au service du Seigneur un grand nombre de Francs dans une plus noble guerre que celle que leur avait livrée César : ils leur apprirent à vaincre le péché et à devenir des serviteurs de Dieu. Leurs principes furent fidèlement maintenus par les évêques qui siégèrent après eux au nombre de trente-trois, jusqu'à l'épiscopat de saint Anno. Sept d'entre eux sont des saints vénérables, qui brillent à nos yeux comme sept astres dans la nuit. L'astre de saint Anno est pur et radieux, sa gloire s'unit aux autres gloires comme l'améthyste placée dans une bague précieuse. 34. « Cet homme si excellent, prenons-le pour modèle ; qu'il soit pour nous un miroir de vérité et de vertu. Depuis que l'empereur Henri III lui donna sa confiance et que la volonté de Dieu fut accomplie par son installation solennelle à Cologne, il a marché plein de force au milieu de son peuple. Ainsi que le soleil suspendu dans les airs éclaire à la fois le ciel et la terre, ainsi l'évêque Anno marchait entre Dieu et les hommes. Sa vertu était si influente au palais que tout l'empire obéit à ses ordres, tandis qu'il servait Dieu avec la dévotion d'un ange. Il sut s'assurer cette double gloire, qui lui valut la vraie domination. 35. « Sa bonté était connue de beaucoup de gens; apprenez quel fut son caractère : il était franc dans ses paroles, imperturbable dans la vérité ; auprès des grands, il était comme un lion; auprès des malheureux, comme un agneau paisible. Il était plein de sévérité pour le vice, plein de douceur pour la vertu ; les veuves et les orphelins le bénissaient ; il était éloquent pour prêcher et absoudre, et telle était son onction divine, qu'elle pénétrait tous les cœurs mortels. Anno était cher au Seigneur, et le diocèse de Cologne fut heureux tant qu'il mérita d'avoir un tel évêque. 36. « La nuit, quand le sommeil couvrait la ville, le bon pasteur se levait, et, dans sa piété sainte, il allait visiter mainte église, et soulager par ses aumônes maint pauvre sans asile, qui l'attendait dans le temple du Seigneur. Quand une femme avec son pauvre enfant gémissait abandonnée du monde, l'évêque allait lui-même lui préparer un lit; ainsi il fut vraiment le père des orphelins, ne cessant de leur être secourable, et le Seigneur l'en a récompensé. 37. « Le bonheur régna dans tout l'empire quand le digne prélat rendait la justice, quand il élevait pour le trône le jeune Henri. Le bruit de sa justice se répandit au loin ; les rois de Grèce et d'Angleterre lui envoyèrent des dons ; ainsi firent ceux de Danemark, de Flandre et de Russie. Il acquit ainsi maint trésor pour Cologne et orna de toutes parts les églises. Lui-même il éleva quatre temples à la gloire du Seigneur; le cinquième est Sigeberg, sa ville chérie, où se trouve maintenant son tombeau. 38. « Mais pour sauver son âme de la séduction des honneurs, Dieu agit envers lui comme l'orfévre qui veut faire une agrafe précieuse. Il commence par épurer l'or dans la flamme, il le relève par la perfection du travail, par l'extrême finesse" des filets, par les soins nombreux qu'il emploie à polir et à colorer les joyaux ; c'est ainsi qu'il plut au Seigneur de préparer saint Anno par mainte épreuve. 39. « Souvent les grands du pays se levèrent contre l'évêque, mais Dieu tourna tout à sa gloire; souvent il fut trahi par ceux qui devaient le défendre, ou méprisé de ceux qu'il avait promus aux honneurs. Enfin ils ne èraignirent pas même de l'expulser de la ville par les armes, comme jadis Absalon bannit le pieux David ; c'était le renouvellement du même crime. Le bon évêque souffrit bien des maux, bien des peines, en digne imitateur du Christ, et Dieu l'en récompensa du haut du ciel. 40. « Alors commença la lutte terrible où tant d'hommes ont perdu vie, lorsque l'empire de Henri IV fut troublé, lorsque le meurtre, le pillage, l'incendie dévastèrent les églises et les campagnes, depuis le Danemark jusqu'en Calabre, depuis la Franconie jusqu'en Hongrie. Ceux à qui personne ne pourrait résister s'ils voulaient s'unir loyalement, firent la guerre à leurs neveux et à leurs proches ; l'empire tourna ses armes contre son propre cœur, et, de son bras victorieux, il se vainquit lui-même. Les restes des Chrétiens gisaient sans sépulture, en proie aux loups sinistres, aux hôtes rugissants des forêts. Ne pouvant espérer de faire cesser le mal, saint Anno souhaita de ne plus vivre. 41. « Il allait à Salfeld en Thuringe lorsque Dieu se manifesta à ses yeux : un matin, à neuf heures, le ciel s'ouvrit pour lui, il vit une gloire céleste qu'il ne put révéler à aucun homme ; mais, lorsqu'au milieu de la route il se prosterna en prières, sa force s'accrut tellement qu'il fallut lui atteler seize chevaux. Il eut alors une vision de l'avenir, et depuis ce temps il tomba malade. 42. « Une nuit saint Anno se vit lui-même entrant dans une salle magnifique, dans un palais merveilleux, tel qu'on doit se figurer le ciel. Il le vit en songe tout couvert d'or, éblouissant de pierreries, retentissant de cantiques d'allégresse. Là brillaient une foule d'évêques, semblables à des astres ra- dieux : on y voyait l'évêque Bardon, saint Héribert avec son auréole, et beaucoup d'autres prélats vénérables, n'ayant tous qu'un vœu, qu'une pensée. Un siège magnifique était vide; saint Anno se réjouit de cette marque d'honneur : il rendait grâce à Dieu, espérant s'y asseoir, espérant arriver à ce siège désirable, mais les autres prélats l'en empêchèrent parce qu'il avait une tache sur le cœur. 43. « L'un d'eux se leva, Arnold, jadis évêque de Worms, et, prenant saint Anno par la main, il le conduisit à l'écart. « Console-toi, lui dit-il avec douceur, fidèle serviteur du Très-Haut ! Efface cette tache, car c'est pour toi qu'est réservé ce siège éternel. Dans peu d'heures ces bienheureux t'accueilleront avec joie, mais tu ne peux encore rester au milieu d'eux. Christ vient de te montrer quelle pureté il exige; tu seras comblé d'honneurs et de bénédictions. » Saint Anno s'affligea vivement d'être forcé de retourner sur la terre, et, si la vision n'eût aussitôt disparu, il n'aurait pas, pour le monde entier, voulu quitter le paradis ; tant est grande la béatitude céleste à laquelle, vieux et jeunes, nous devons aspirer ! Réveillé de son sommeil, il sut bien ce qu'il avait à faire : il pardonna aux habitants de Cologne, quelque dignes qu'ils fussent de sa haine. 44. « Quand vint le moment suprême )ù Dieu voulut le récompenser, il fut châtié comme jadis le pieux Job; des pieds à la tête, ses membres furent une plaie. Ainsi s'éleva cette âme vertueuse au-dessus des misères humaines, au-dessus de ce corps périssable vers le bienheureux paradis. La terre reçut ses membres, son esprit monta dans le ciel, où notre souvenir doit le suivre, où nous espérons nous-mêmes parvenir. 45. « Arrivé en présence de Dieu, à la béatitude éternelle, le généreux prélat a agi envers nous comme l'aigle envers ses petits dont il guide le premier essor : il plane avec majesté, il s'élève au-dessus des montagnes, et ses aiglons le suivent avec joie. C'est ainsi qu'il a voulu nous apprendre par quelle route nous devions le suivre, il a voulu nous faire connaître quel bonheur on goûte dans le ciel ; sur le tombeau où l'on le croyait mort, il a opéré de glorieux miracles, les malades et les infirmes ont reçu de lui la santé. 46. « Arnold, un noble chevalier, avait un vassal nommé Vol-precht, qui perdit par une faute la faveur de son maître. Alors, se détournant de Dieu, il eut recours au démon et l'appela en aide contre Arnold. Un soir, qu'à la recherche de son cheval il traversait un champ solitaire, le démon apparut à ses yeux et lui interdit toute œuvre chrétienne. Il lui défendit surtout de divulguer son apparition, disant que, s'il en parlait à un seul homme, il serait brisé en pièces; s'il voulait au contraire le suivre, il l'aurait pour protecteur. Ces menaces et ces promesses entraînèrent le méchant vassal, il se fia à l'ennemi des hommes et ne tarda pas à s'en repentir. 47. « Le lendemain il chevauchait auprès d'Arnold, comptant sur la promesse du démon, et bientôt par de mauvais discours il se mit à renier le Seigneur, à blasphémer les saints; sacrilége téméraire l Enfin, le méchant homme commença à outrager saint Anno, disant qu'il savait tout, que tout n'était que honte et déception ; l'évêque avait toujours vécu dans le péché, comment donc pouvait-il faire des miracles? Mais bientôt ces outrages furent punis ; car soudain son œil gauche s'écoula comme de l'eau. L'incrédule refusa de rentrer en lui-même ; et soudain, punition nouvelle! un coup à la tête le renversa à terre et son œil droit jaillit comme un trait. Tombant alors sur l'herbe, il cria au secours. Tous les autres saisis d'épouvante se signèrent en invoquant Dieu. 48. « Arnold fit aussitôt chercher des prêtres qui conduisirent cet homme dans une église et lui apprirent à se confesser. Enfin il supplia saint Anno de lui faire grâce, de lui rendre la santé. Alors tous les assistants furent témoins d'un éclatant miracle : sous ses paupières naquirent deux nouveaux yeux, et aussitôt il recouvra la vue, tant est grande la puissance de Dieu ! 49. « Nous savons comment autrefois s'ouvrit le gouffre de la mer quand Moïse conduisit les Israélites de pied sec à travers les eaux ; comment il les mena vers cette terre fortunée, ce pays des élus où des ruisseaux de lait coulaient entre des ruisseaux de miel, où l'huile et l'eau limpide jaillissaient des rochers, où la manne pleuvait du ciel, où tous les biens étaient en abondance. Dieu donna au pieux Moïse des signes merveilleux de sa protection ; cependant sa propre sœur osa s'élever contre lui. Quelle lèpre la couvrit à l'instant! Mais aussitôt son frère eut pitié d'elle. Ainsi saint Anno eut pitié de cet homme ; il lui fit recouvrer la santé, afin que nous aussi nous reconnaissions la bonté de Dieu, qui récom- pense ce qu'on dit à l'honneur de ses saints et qui nous mène par sa main secourable vers le bienheureux paradis. » Nous n'allongerons par aucune réflexion cette citation un peu longue en elle-même, ayant cru devoir reproduire en entier le monument le plus remarquable de l'époque qui précéda immédiatement l'âge d'or de l'épopée allemande. XIX Ère des Croisades, France, Angleterre, Allemagne. L'Angleterre, plus encore que l'Allemagne, subit pendant le onzième siècle une de ces révolutions profondes, de ces transformations décisives qui fixent l'avenir d'un peuple et dominent toutes ses destinées. Le trône, conquis par la dynastie danoise qui ne brilla que sous Canut le Grand, était revenu à la famille saxonne dans la personne d'Édouard le Confesseur. Mais les tragiques péripéties de ce drame, en retentissant jusqu'en France, avaient amené sur la scène, en opposition aux deux familles, un compétiteur plus formidable qui devait les supplanter toutes deux. La race habile et belliqueuse établie en Neustrie par Rol-lon, assouplie mais non énervée au contact d'une civilisation nouvelle, n'avait démenti en aucune circonstance son infatigable énergie. Guillaume Longue-Épée, promoteur de bonnes lois, avait dompté la Bretagne par les armes; les deux Richard de Normandie avaient été les appuis les plus fermes de la couronne royale de France; Robert le Diable, malgré ses criminels excès, s'était montré guerrier plein de bravoure et pèlerin plein de ferveur. Sous lui on vit les fils de Tancrède de Hauteville, éclaireurs intrépides, partir pour l'Italie, s'emparer par leur seule audace de la Pouille et de la Calabrc, puis devenir sous Robert Guiscard les protecteurs du pape, les rivaux de l'empereur. Non moins actif, plus intrépide encore, le duc Guillaume surnommé le Bâtard, ambitieux d'un plus noble titre, déjà vainqueur de Henri Ier de France qui l'avait injustement attaqué, réclame tout à coup l'héritage d'Edouard sur la foi d'une promesse douteuse, débarque en Angleterre à la tête de ses braves et affronte les forces de Harold, qui, ardent, inflexible comme lui, combattant au nom de la patrie, invoquant les antiques souvenirs de la longue domination saxonne, tente à Has-tings, en 1066, le généreux mais inutile effort d'une résistance désespérée. Qui ne connaît cette lutte héroïque dont les phases se peignent à nos regards avec une réalité saisissante sur la célèbre tapisserie de Bayeux, dont les suites se sont développées dans une proportion gigantesque à travers toute l histoire moderne? La bataille d'où devait surgir la nationalité anglaise, ce mélange fortuit mais vivace de tant d'éléments discordants, cette fusion violente mais féconde d'éléments celtiques, romains, angles, saxons, danois, français, fut digne de ses grands résultats par l'intrépidité des deux armées. Les chances de la victoire eussent été pour Harold, si l'invasion d'un roi de Norvége, excité par des ennemis jaloux', ne l'avait privé d'une partie de ses forces contre » On a de ce roi Harald lit de Norvège, guerrier aventureux et scalde distingué, une élégie martiale pleine de verve adressée à Élisabeth, fille de Jaroslav de Russie, qui consentit à l'épouser. son redoutable rival, dont les rudes guerriers, engageant la mêlée, chantaient la romance de Roncevaux : Taillefer, ki mult bien cantout Sur un cheval ki tost alout, Devant li dus alout cantant De Karlemaine e de Rollant, Et d'Olivier e des vassals Ki moururent en Renchevals. Ces cris de guerre, auxquels les Angles répondaient par des hymnes religieux, montrent assez le contraste des deux peuples et leurs caractères opposés. Trois fois la discipline saxonne avait brisé l'effort des oppresseurs; trois fois ils revinrent à la charge avec une impétuosité nouvetle. Enfin une retraite simulée par Guillaume ayant entrainé les ennemis derrière lui, il fit fout à coup volte-face, les repoussa, les dispersa. Harold périt dans la mêlée; la furie française fit le reste. Guillaume le Conquérant, maître de l'Angleterre, ménagea d'abord les vaincus. Mais une révolte l'ayant exaspéré, il donna l'essor à sa vengeance, accabla le peuple d'impôts, éleva partout des forteresses, confisqua les biens des seigneurs pour les donner à ses compagnons d'armes, et créa ainsi une noblesse féodale qui imposa à l'Angleterre conquise ses mœurs, ses usages et sa langue, reléguant l'idiome national, soit parmi les serfs de la glèbe, soit dans l'Écosse, restée indépendante sous Malcolm, fils de Duncan, qui avait triomphé de Macbeth. C'est dans cet idiome français du nord, dans cette langue d'oï opposée à la langue d'oc destinée à une autre gloire, que Guillaume publia le Recueil de lois qui est son plus ancien monument. Ainsi, par un hasard étrange, c'est en Angleterre, au centre de Londres, sous l'inspiration d'un chef Scandinave, que notre langue française commence à se fixer; c'est là aussi, dans les églises, qu'on trouve la première version de l'Oraison dominicale Quant à l'anglo-saxon , il est facile de juger quelles modifications profondes il dut subir au contact des nouveaux vainqueurs. Pendant que ceux-ci affectaient d'ignorer cet idiome rustique et ser-vile, le peuple, soumis à leurs caprices, était forcé de s'approprier de son mieux les termes usuels de la langue dominante, ceux qui avaient rapport au travail, à l'agriculture, à l'industrie, aux lois ou aux arts, aux fêtes ou aux combats, se réservant soigneusement pour eux-mêmes tous les termes de la vie intime, toutes les vives expressions du cœur. L'an-glo- normand, comme une plante luxuriante transportée sur un sol étranger, jeta ainsi pendant un ou deux siècles ses bourgeons et ses feuilles au vent sans produire aucune fleur durable, pendant que l'anglo-saxon dédaigné, cruellement émondé par la hache mais indestructible dans sa racine, grandissait en silence, fécondant de sa séve le feuillage d'outre-mer qui ombrageait ses branches, et du milieu duquel devaient jaillir ses fruits. Le règne de Guillaume, troublé par des dissensions de famille et par des rigueurs excessives, avait eu une fin prématurée, et ses trois fils se disputaient entre eux la possession de ses étals., quand un fait d'une importance immense vint tout à coup préoccuper l'Europe et tourner vers un plus noble but la violence des passions guerrières. Jérusalem, sanctuaire de la foi, antique berceau de tant de mystères et de 1 Histoire littéraire de la France, par M. Ampère, Paris, 1839; Recherches sur la langue anglaise, par M. Tliommerel. vérités consolantes, ouverte par les Arabes à la foule des pèlerins qui venaient depuis tant de siècles prier sur la tombe du Sauveur, avait vu tout à coup ses temples profanés, ses prêtres outragés par les Turcs Seljoucides, nouveaux conquérants de l'Asie. Au pathétique récit de Pierre l'Ermite, un cri d'indignation retentit de toutes parts, et l'ardent génie de Grégoire VII conçut aussitôt cette solennelle alliance qu'il n'eut pas le temps de provoquer lui-même, mais que son successeur Urbain II accomplit dans le concile de Clermont. « Chrétiens, s'écria-t-il, si longtemps divisés, tournez enfin contre les ennemis de votre f ji ces épées funestes à vos frères. Le moment est venu de laver tant de crimes dans le sang des Mahométans. Au lieu de quelques forts ou de quelques villages, vous pouvez conquérir de fertiles provinces, de vastes et opulents royaumes. Soldats du démon, devenez soldats du Christ! Quoi de plus heureux que votre sort, soit que vous reveniez couronnés de lauriers par la main du Dieu des armées, soit que vous périssiez dans la lutte pour recevoir la palme du martyre! Quittez donc, pour l'amour du Christ, vos demeures, vos femmes, vos enfants; que rien ne vous arrête : rien ne saurait manquer à celui qui espère au Seigneur î » Dans l'élan du plus vif enthousiasme, l'assemblée se sépare aux cris de « Dieu le veut! » Une croix rouge marque chaque combattant qu'une foi ardente pousse à la guerre ; les phalanges s'organisent et se donnent des chefs; mais aucun souverain n'entre encore dans la lice. Car Alexis Comnène, le plus exposé aux ennemis, concenfrait alors tous ses soins sur la réorganisation de l'empire grec ; AI-fonse VI de Castille, avec ses paladins Rodrigue de Bivar et Henri de Bourgogne, accomplissait une croisade contre les Maures; Henri IV d'Allemagne maintenait à peine sa couronne, mise en interdit par le pape et menacée par d'incessantes révoltes. Philippe Ier, de France, indolent et vicieux, voyait fléchir ses forces devant l'opposition des grands; Guillaume II, mal établi sur le trône chancelant d'Angleterre, où sa dureté le faisait haïr, laissait volontiers à son frère aîné le périlleux honneur de protéger la foi. Toutefois la France et l'Angleterre trouvèrent des représentants illustres dans Godefroi de Bouillon, aussi loyal que brave, dans Hugues de Vermandois, Robert de Normandie, Robert de Flandres, Raymond de Toulouse, auxquels se joignirent Boémond et Tancrède de Calabre. Tous les efforts des musulmans échouèrent devant ces fiers guerriers, qu'enflammait un pieux enthousiasme. La ville sainte fut conquise après des prodiges d'héroïsme, l'étendard de la croix flotta au sommet du Calvaire, et Godefroi de Bouillon, élevé sur le pavois en \ 099, proclama ses lois en langue française aux assises de Jérusalem. Le duc Robert revendique à son retour la Normandie qu'il a laissée en gage, et l'Angleterre dont, après Guillaume II, venait de s'emparer Henri Ier, son jeune frère. Une guerre éclate, et le malheureux Robert, fait prisonnier, dépouillé de ses biens, est enfermé dans une forteresse du pays de Galles où il languit pendant dix-huit années. On dit que, regardant du haut de son donjon un chêne dont la cime majestueuse dominait la forêt voisine, il répétait souvent en langue d'oï cette complainte d'une poétique tristesse : « Chêne planté au sein des bois d'où tu vois les flots de la Saverne lutter incessamment contre la mer; chêne né sur ces hauteurs que le sang a baignées, chêne balancé par les tempêtes, malheur à l'homme qui n'est pas assez vieux pour mourir1 ! » 1 Essai sur la littérature anglaise, de Chateaubriand. Henri Ier, maître de l'Angleterre et des états de Normandie, qu'il pacifia par sa douceur et défendit par sa bravoure contre les agressions de l'intrépide Louis VI, premier protecteur des communes et fondateur des libertés françaises, finit aussi par subir les revers que semblait mériter son avénement injuste. Au faîte de sa puissance, vainqueur de ses ennemis, il se vit tout à coup frappé dans ses affections les plus chères : sous ses yeux s'abîma un vaisseau qui portait presque toute sa famille. Sa fille Mathilde, qui seule lui survécut, avait d'abord épousé Henri V, qu'une révolte parricide avait porté au trône d'Allemagne. A peine proclamé empereur, il avait tourné contre Rome le pouvoir précaire qu'il lui devait, et avait consumé son règne en luttes stériles, plongeant ainsi l'Allemagne dans un affreux désordre. « La justice, dit un annaliste, était partout foulée aux pieds ; on élevait des forts, on rançonnait les villes, on ravageait des provinces entières, on s'emparait des voyageurs et des pèlerins, sans respect pour les serments ni pour la trêve de Dieu. » Henri V étant mort, haï et méprisé, Mathilde avait accordé sa main et ses droits sur la couronne anglaise à Geoffroi Plantagenet, duc d'Anjou. Mais Étienne, neveu de Guillaume le Conquérant, s'étant hâté de s'emparer de Londres, fut reconnu par les Saxons, auxquels il concéda de nombreux privilèges, et parvint à se maintenir par les armes contre toute prétention rivale. Cependant Lothaire H, duc de Saxe, avait été proclamé empereur d'Allemagne par les princes des divers états, jaloux de leur indépendance, et son caractère pacifique parut répondre à leur attente. Toutefois sa défiance de lui-même, sa soumission absolue au clergé, préparèrent sous son règne la rivalité désastreuse des Welfes de Bavière et des Wiblings de Souabe, qui divisèrent l'empire en deux camps. Lothaire était parvenu cependant à affermir son autorité, lorsqu'il mourut à son retour d'Italie, où il venait de vaincre Roger, roi de Sicile. Son gendre Henri le Superbe, duc de Bavière et de Saxe, se croyait sûr de la couronne ; mais les princes, jaloux de sa puissance, lui préférèrent Conrad III de Hohenstaufen, duc de Souabe et de Franconie, tige de cette illustre famille qui, dans la paix comme dans la guerre, par ses lumières comme par son héroïsme, a laissé dans l'histoire d'Allemagne une trace glorieuse, ineffaçable. L'avénement de Conrad III, en 1137, correspond à celui de Louis VII au trône de France. Sa première lutte fut avec les Welfes, dont il parvint à déjouer les efforts, en s'assurant contre eux le secours des margraves de Brandebourg et d'Autriche, dont les possessions s'agrandirent aux dépens des Slaves asservis. Mais bientôt les dissensions civiles qui agitaient l'Allemagne et la France s'apaisèrent en présence d'une lutte plus digne d'exciter leur ardeur. Le royaume de Jérusalem fondé dans la première croisade, soutenu dans son origine par l'enthousiasme de la victoire, mais n'ayant guère d'autres milices que les Hospitaliers et les Templiers, était privé d'une force suffisante pour résister longtemps à ses ennemis. Aussi les attaques des musulmans le menaçaient-elles d'une ruine prochaine, quand le pape, secondé par saint Bernard, fit prècher une nouvelle croisade dans tout l'occident de l'Europe. Conrad III s'empressa de se rendre à l'appel ; il fit publier une trêve dans toute l'Allemagne et partit à la tête de ses troupes, que joignirent à Nicée celles de Louis de France, indocile aux conseils du prévoyant Suger. Bientôt en effet un désaccord funeste éclate entre les deux armées ; les fatigues et les maladies les épuisent, le siége de Damas est levé, et cette expédition formidable est dispersée, presque anéantie. Conrad mourut bientôt après, assez affermi sur le trône pour le transmettre, du consentement des grands, à son neveu, son digne compagnon d'armes. Frédéric Ier Burberousse réalisa pleinement l'espoir qu'avait fait naître son avènement. Son règne, raconté par une foule d'annalistes, parmi lesquels on remarque Otton de Freysingen, Radewig, Helmold, Saxo l'antiquaire scandinave, est le plus brillant de toute l'histoire d'Allemagne, et par son caractère belliqueux, chevaleresque, et par sa haute influence littéraire. Frédéric mit d'abord un terme aux troubles intérieurs du pays en assurant au chef des Welfes, Henri le Lion, la tranquille possession de la Bavière et de la Saxe ; il établit sa suprématie en Danemark, en Bohême, en Pologne; et, tournant ensuite ses vues sur l'Italie, il songea à reconquérir le pouvoir perdu par ses prédécesseurs. Milan, centre de la ligue lombarde, s'était rendue indépendante; il l'attaque, la harcelle sans relâche dans plusieurs campagnes successives, et finit, vainqueur impitoyable, par détruire la cité vaincue. Rome à son tour entre dans la lice à la voix d'Alexandre III, pape révéré pour sa vertu et son courage ; l'Italie entière se soulève, les villes lombardes renaissent de leurs cendres. En vain tous les hommes de science sympathisent-ils avec leur protecteur ; en vain l'appui du clergé allemand donne-t-il à sa cause une apparence légale . la fortune l'abandonne, ses troupes se découragent, Henri de Saxe lui refuse son concours. Il cède enfin et s'humilie devant le pape ; mais c'est pour venger ailleurs ses affronts, pour reprendre par sa valeur guerrière tout l'ascendant que lui enlevaient ses revers. Il attaque son vassal, le poursuit à outrance à travers des obstacles sans nombre, et le force enfin à subir le démembrement de ses vastes domaines. La puissance impériale ainsi consolidée par un partage plus égal des provinces, il reprend dans le midi de l'Italie l'autorité qu'il a perdue dans le nord en unissant son fils aîné à l'héritière du royaume de Sicile. L'Angleterre grandissait de son côté sous Henri 11, tige de la maison d'Anjou et époux d'Éléonore de Guyenne, répudiée par l'imprudent Louis VII. Proclamé roi en 4154, et maître de la moitié de la France, par la réunion des deux domaines, il vit cependant son pouvoir mis en péril par l'inflexible Thomas Becket, dont la mort, plus funeste encore, fut pour Henri une source de malheurs. En vain crut-il les détourner par la conquête injuste mais brillante de l'Irlande, demeurée jusqu'alors celtique sous l'autorité de ses chefs de clans, des passions inquiètes, implacables, agitèrent ses provinces, sa famille. Ses quatre fils, Henri de Guyenne, Richard deNormalldie, Geoffroi de Bretagne, et Jean, se soulevèrent tour à tour contre lui, et les chants guerriers des troubadours aiguisèrent leur homicide ardeur. Henri lutta avec un rare courage, avec une persévérance inflexible. Il supporta noblement ses revers, moins douloureux que ses succès mêmes, puisque, sous l'effort de ses armes, il vit succomber deux de ses fils au moment où Philippe II s'affermissait sur le trône de France, et qu'en mourant il dut voir les deux autres le glaive en main affronter son pouvoir. Ce fut sous ces tristes auspices que Richard Ier Cœur de Lion parvint à la couronne. Aussi sa fureur belliqueuse, que le remords stimulait peut-être, dut-elle embrasser avec joie l'occasion d'une troisième croisade contre l'ennemi le plus terrible qu'eussent encore connu les chrétiens. Saladin, sultan d'Égypte, était maître de Jérusalem et menaçait de venger sur l'Europe les désastres de l'islamisme, quand, à la voix de Guillaume de Tyr, trois puissantes nations se liguèrent. Frédéric Barberousse marche vers l'Asie mineure, combat avec succès, mais périt subitement en se baignant dans le Cydnus. Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion font flotter leurs bannières sur les côtes d'Italie et dans les îles de l'Archipel. Ptolémaïs est emportée d'assaut ; mais un dissentiment funeste désunit bientôt les deux rois , et, pendant que l'un retourne en France où le rappelle son habile politique, l'ardent et audacieux Richard achète au prix de son repos, au péril incessant de sa vie, une renommée impérissable. Telle ne fut pas l'ambition de Henri VI, qui avait succédé à son père dans la possession de l'Allemagne à laquelle il joignit bientôt le florissant royaume de Sicile. Sans générositë, avare et implacable, il aida le duc d'Autriche à venger par une captivité honteuse l'offense qu'il avait reçue du bouillant Richard, et, loin de s'interposer en faveur d'un monarque allié, lui vendit à prix d'or une liberté tardive. Sa conduite en Sicile fut plus odieuse encore, et finit par lui coûter la vie, au moment où Richard, après une lutte sanglante contre Philippe de France et contre un frère perfide, venait de périr, abandonnant le trône au lâche et cruel Jean Sans Terre, meurtrier de son neveu Arthur. La mort de Henri VI, laissant un fils mineur, plongea l'Allemagne dans de graves désordres par l'élection simultanée de deux empereurs. Car, pendant que la plupart des princes donnaient leurs voix à son frère Philippe de Souabe, d'autres, soutenus par le clergé, se déclarèrent pour Othon IV de Brunswick. Le pape Innocent III fomenta la discorde en voulant dominer les partis, qu'on vit se consumer dans des luttes désastreuses et pour les princes et pour les peuples, pendant qu'une quatrième croisade, sous les ordres de Boni-face de Montferrat et de Baudoin de Flandres, secondés par Dandolo de Venise, s'emparait de Constantinople où elle fondait l'empire latin, et soumettait toute la Morée à la république vénitienne. Philippe de Souabe ayant péri assassiné, Otton IV voulut consolider son autorité chancelante ; repoussé d'Italie, il s'attaque à la France et soutient la révolte des Flamands. Mais bientôt l'heureux Philippe-Auguste, qui avait repris une à une toutes les provinces détachées de son royaume et expulsé du sol les Anglais, lui montra dans les champs de Boulines ce que pouvait la valeur française. Otton vaincu s'enfuit comme Jean Sans Terre, qui eut peine à transmettre à son fils Henri III un sceptre contesté et avili, pendant que le jeune Frédéric II, déjà maître de la Sicile, était mis en possession de l'empire. Une cinquième croisade, vainement tentée par Jean de Brienne et André de Hongrie, marque le commencement de ce règne et de ce siècle fertile en malheurs, qui s'étendent sur l'Europe tout entière. L'année 1226 vit périr Louis VIII, qui avait terni par un zèle aveugle, dans la guerre impie des Albigeois, les brillantes qualités qu'il avait reçues de son père, heureux du moins de laisser en mourant un saint Louis pour gouverner la France ! Deux ans plus tard, Frédéric II, pour s'abriter des foudres de l'Église, entreprenait une sixième croisade, dont le succès prévu et acheté ne fit qu'exaspérer ses ennemis. En vain Jérusalem ouvrit ses portes et le reconnut comme souverain ; le malheureux empereur, forcé de réprimer la révolte de Henri son fils aîné, d'activer et de com- battre tour à tour les efforts des cités italiennes qu'ensanglantaient les Guelfes et les Gibelins, de voir Enzio, un autre de ses fils, réduit à une captivité cruelle, fut enfin solennellement déposé et excommunié par le pape Innocent IV, pendant que Henri III d'Angleterre tremblait devant ses barons révoltés. Mais Frédéric, digne de son noble aïeul, tint constamment tête à l'orage. Infatigable dans la lutte, il défendit vaillamment sa couronne soit contre ses compétiteurs, le landgrave de Thuringe et le comte de Hollande, soit contre la terrible invasion des Mongols, maîtres en 1240 de la Russie et d'une partie de la Bohème et de la Pologne. Les villes d'Allemagne, en présence de ces dangers, cherchèrent leur sûreté en unissant leurs forces dans la célèbre ligue anséa-tique, pendant que les libertés anglaises, revendiquées par l'ardent Leicester et conquises à la pointe de l'épée, se constituaient sous le faible Henri III. Au milieu de toutes ces tempêtes l'Espagne chrétienne renaissait de ses cendres et préludait à l'anéantissement des Maures par les victoires de Jacques I d'Aragon et de Ferdinand III de Castille ; et la France, libre, puissante et fière, respirait sous les lois équitables du plus juste, du plus accompli, du plus admirable des rois. C'était lui qui, souverain respecté du nord et du midi de la France par les diverses alliances de ses frères, avait consolidé la couronne sur la tête du roi d'Angleterre, avait refusé de s'attribuer, malgré l'invitation du pape, le sceptre de Frédéric II que ce prince malheureux put ainsi transmettre à son fils. C'était lui dont le pieux héroïsme, en échouant dans la septième croisade, avait néanmoins produit un bien immense en rendant sa piété respectable aux musulmans comme aux chrétiens, en inspirant à toutes les âmes, pendant son séjour en Orient, un sentiment profond de sympathie pour tant de charité jointe à tant de grandeur. Conrad IV de Souabe, élu empereur en 1250, en même temps que Guillaume de Hollande, réussit à se maintenir en Italie pendant que son rival dominait en Allemagne. Mais la mort prématurée de l'un et de l'autre livra bientôt l'empire à une longue anarchie sous le sceptre nominal de deux princes étrangers, Richard de Cornouailles et Alfonsc de Cas-tille. L'un prodigua vainement son or, l'autre ses conseils dogmatiques; l'Allemagne, d'après le témoignage des annalistes, fut réduite alors à un tel désordre, au milieu des guerres intestines, que toute culture intellectuelle fut prête à disparaître de son sol. En Italie, mêmes luttes et mêmes désastres. Le royaume de Sicile, quelque temps gouverné par Manfred, fils de Frédéric II, au moment où Michel Paléologue reconquérait le trône de Grèce, lui avait été arraché par Charles d'Anjou, qui se souilla du sang innocent en mettant à mort Conradin, dernier rejeton des Hohenstaufcn. Ainsi s'éteignit sous la hache du bourreau cette famille intrépide et brillante qui, au milieu des plus cruels revers, avait jeté tant d'éclat sur l'Europe. Tout présageait la ruine de l'empire et la dissolution de la nation allemande quand parut un de ces génies tutélaires qui raniment l'existence des peuples, un de ces hommes qui aux vertus guerrières, par lesquelles ils maintiennent le pouvoir, unissent assez de loyauté et de conscience pour se dévouer au salut de la patrie. C'était le moment où Louis IX venait de mourir, victime de son zèle, dans une huitième et dernière croisade sur les brûlants rivages de Tunis; où le faible Philippe III montait sur le trône de France, et le fier Édouard 1 sur celui d'Angleterre; où un pontife vertueux, Grégoire X employait son influence respectée pour apaiser les troubles d'Italie. Émus enfin d'une tardive sympathie pour les malheurs qui accablaient le peuple, le clergé et les princes firent trêve aux dissensions et donnèrent en 1273 la couronne impériale à Rodolfe de Habsbourg, dont le règne, peu poétique sans doute, mais essentiellement salutaire, commença par l'Allemagne et l'Europe une ère de régénération et de grandeur. Telle est l'esquisse rapide, fort incomplète sans doute, de cette mémorable période qui s'étend de la fin du onzième siècle à la seconde moitié du treizième, période féconde en grands événements, en personnages célèbres, en oeuvres éminentes qui marquent le réveil des esprits et constituent un cycle littéraire digne de notre sérieuse attention. XX Chants des Troubadours, Langue d'oc. Les croisades forment la transition du moyen âge à la renaissance. Riches à la fois de résultats et d'espérances, elles résument l'un et préparent l'autre, en projetant leur lumière sur tous deux. C'est assez dire la place glorieuse qu'elles doivent occuper dans l'histoire, malgré leurs excès regrettables, malgré leurs éclatants mécomptes. L'humanité s'agite et Dieu la mène dans la voie. inconnue marquée par sa sagesse; l'homme aspire à un but, et ses ardents efforts lui servent à en atteindre un autre placé au delà de toutes ses prévisions. Le tombeau du Sauveur, la ville des prophètes, le vénérable sanctuaire de la foi, apparaissent envahis, profanés, aux yeux de ces fiers combattants qui se disputaient l'Europe au moyen âge. Soudain, oubliant leurs querelles, faisant trêve à leurs exactions, ils s'élancent vers la terre promise escortés de leurs vassaux fidèles; ils s'inspirent de pensées plus hautes, s'enflamment d'un plus noble courage, apprennent à vaincre et à souffrir ensemble, à regarder le ciel qui rayonne sur leurs têtes et que leur haine brutale ne contemplait jamais. Jérusalem conquise leur est bientôt ravie ; sept fois ils reviennent à la charge, et sept fois leurs efforts sont déjoués. Cette lutte, dont les difficultés augmentent à chaque épreuve, se prolonge pendant près de deux siècles. Que rapportent-elles donc de cette terre mystérieuse ces armées innombrables qui y cherchaient la gloire, la richesse, le pardon, la palme du martyre? Elles en rapportent l'affranchissement des serfs, la constitution des communes, la prospérité des cités, le commerce, l'industrie et les sciences de l'Orient, tous les germes d'un progrès infini. Et pour nous borner à une sphère plus restreinte, elles en rapportent, comme type brillant de leur époque, la chevalerie, ses lois et sa littérature. C'est donc un beau et imposant spectacle que ce mouvement irrésistible qui pousse l'Europe, arrachée à sa base, iiavaillée d'un secret instinct, vers le tombeau du Sauveur du monde pour y puiser une existence nouvelle ; pour combattre, mourir et renaître à un long et glorieux avenir. Il est vrai que la chevalerie, qui semble être dans l'ordre littéraire le fruit principal des croisades, mais qui dans l'ordre social n'en fut que la fleur périssable et la manifestation éphémère, remonte, quant à son origine, à une époque plus reculée. Si nous cherchons à découvrir les causes de ce généreux enthousiasme, de cette abnégation héroïque qui éclata au début des croisades, nous en retrouverons la première trace dans le caractère même des hommes du Nord. Ces Germains, que nous a peints Tacite, doués d'un courage indomptable, pleins d'égards pour le sexe le plus faible, pleins de fidélité à la promesse donnée, possédaient déjà cet instinct chevaleresque qu'obscurcirent des luttes homicides, qu'exaspérèrent pendant plusieurs siècles, et la soif des con-quêtes, et l'ivresse du pouvoir, et l'enfantement de dix royaumes, quand leurs essaims guerriers s'abattirent sur l'Europe, mais qui devait recouvrer toute sa force dans des circonstances plus heureuses. Mêlé aux populations helléniques, latines, celtiques, ibériennes, le génie germanique pénétra de toutes parts, adoptant mille nuances, mais les dominant toutes par sa victorieuse énergie. La séve resta à la racine de l'arbre, toujours prête à jaillir au moment du danger et à rendre à chacun des rameaux l'éclat de sa première jeunesse. En même temps un autre élément non moins puissant, non moins irrésistible, le Christianisme sous la forme romaine, principe de discipline et d'unité, était venu se joindre à l'esprit belliqueux dont il devait calmer et régler les élans. En possession des seules sciences accessibles dans ces temps de ténèbres, le clergé exerçait sur le peuple, sur la noblesse, sur les rois mèmes, un ascendant qui laissait dans ses mains tout le domaine intellectuel, dont une vie incertaine et agitée éloigna longtemps les hommes de guerre. Ce fut ainsi que, dans les monastères, naquirent tant de laborieux ouvrages, tant d'annales, tant d'homélies, tant de paraphrases reli- gieuses. C'est ainsi que les chants héroïques, souvenirs des anciens bardits que Charlemagne voulait faire revivre dans toute l'étendue de son empire, s'éclipsèrent avec ses victoires sous les règnes de ses successeurs, pour renaître sous une forme nouvelle dans un siècle d'enthousiasme et de foi. « Les couvents, dit Chateaubriand dans ses réflexions si judicieuses, devinrent alors des espèces de forteresses, où la civilisation se mit à l'abri sous la bannière de quelque saint ; la culture de la haute intelligence s'y conserva avec la vérité philosophique, qui renaquit de la liberté religieuse. La vérité politique, ou la liberté, trouva un interprète et un complice dans l'indépendance des moines, qui recherchaient tout, disaient tout et ne craignaient rien. Les grandes découvertes, dont l'Europe se vante, n'auraient pu avoir lieu dans la société barbare sans l'inviolabilité et le loisir du cloître ; les livres et les langues de l'antiquité ne nous auraient point été transmis, et la chaîne qui lie le passé au présent eût été brisée. » On vit ainsi pendant plus de cinq siècles la littérature monastique se borner presque exclusivement à l'emploi de la langue latine, sauf quelques exceptions honorables, où de pieux et savants cénobites, animés d'un pur patriotisme, exprimaient en langue vulgaire les inspirations de leur âme ; où des rois, trop rares sans doute, se dévouant au bonheur de leurs peuples, propageaient eux-mêmes l'instruction par d'utiles et consciencieux ouvrages. La chevalerie existait cependant au sein de la féodalité même, dont elle est l'expression idéale, le type poétique et parfait. Elle existait dans le cœur et dans les actes d'un Pé-lage d'Espagne, d'un Alfred d'Angleterre, d'un Eudes de France, d'un Henri d'Allemagne, d'une foule d'autres guer- riers retombés dans l'oubli faute d'historiens dignes de les faire connaître. Mais ce fut surtout au midi de l'Europe, dans les comtés de Catalogne et de Provence constitués par Charlemagne et par Boson, en présence de ces victorieux Arabes, si fiers, si spirituels, si intrépides, qu'une noble émulation, s'emparant des esprits, les dépouilla de leur rudesse native sans rien ôter à leur valeur. L'image lumineuse de Roland, idéalisée par les moines, apparaissait d'ailleurs du haut des Pyrénées à ces loyaux défenseurs de la foi; leur vie, tournois perpétuel contre des ennemis redoutables, qu'ils estimaient au sein même de leurs haines, mettait en jeu les instincts les plus nobles, les plus généreux dévouements. Les femmes placées sous leur égide, protégées par leur héroïsme, se paraient à leurs yeux d'une grâce nouvelle que jusqu'alors ils avaient méconnue. Chrétiens et musulmans rivalisaient d'ardeur pour triompher en guerre et en amour, et les chantres ne manquèrent pas à cette chevalerie naissante. L'harmonieux idiome du midi, connu sous le nom de langue d'oc, exprimait déjà par ses cadences les émotions de ces cœurs enthousiastes, pendant que la rigide langue d'oï ne formulait que des lois sévères, quand tout à coup le cri de détresse, le cri de gloire retentit de l'Orient. Arène immense où se précipitèrent, du sein de leurs donjons crenelés, tous ces chefs féodaux qui remplissaient d'effroi la France, l'Angleterre et l'Allemagne; terre d'épreuve où les rapides triomphes, les longs revers, les cruelles infortunes, le conflit des mœurs orientales et c,\es traditions de l'Église, opérèrent dans tous les esprits cette révolution mémorable qui convertit ces hommes de fer en champions de la foi et de l'honneur ! La lutte affermit leur courage, le malheur tempéra leur orgueil, la vue de tant d'étranges merveilles exalta leur imagination, en même temps que le génie chrétien, ce génie de dévouement et de justice, qui rétablit l'égalité humaine, qui émancipe l'esclave et sanctifie la femme, épurait par sa douce influence le cœur même de ses défenseurs. Leur devise fut : « Guerre aux infidèles, respect à l'innocence et au malheur ! » Noble devise, trop souvent oubliée, mais qu'aucun d'eux n'osa jamais renier. La chevalerie se constitua ainsi sous les auspices d 'un pieux enthousiasme; les croisades étendirent ses limites, agrandirent son action, prolongèrent sa durée, par leurs souvenirs autant que par leurs actes, à travers tout le moyen âge. Quand les vrais chevaliers, types parfaits d'héroïsme, Godefroi de Bouillon, Rodrigue de Bivar, et les rois leurs admirateurs, et les moines guerriers leurs émules, et toute cette invincible élite qui combattit en Palestine et en Espagne, eurent passé sur la scène du monde, leur mémoire, gravée au fond des cœurs, excita l'émulation de tous; chacun voulut, du moins en apparence, imiter de si brillants modèles. La chevalerie, apanage du mérite, devint une institution officielle; il fallut en conquérir les grades, en remplir les engagements. Dans la paix comme dans la guerre elle eut ses lois, ses juges, ses châtiments, ses récompenses. Les cours d'amour, les tribunaux d'honneur charmèrent les loisirs des châteaux, où les dames, siégeant en souveraines, accordaient la palme aux vainqueurs. Les tournois, vive image des combats, exerçaient sans cesse la bravoure, pendant qu'une passion sincère ou simulée s'exhalait en amoureux soupirs. Comment la poésie, cette fleur de la pensée, n'aurait-elle pas senti ce souffle vivifiant ? Corp-ment n'aurait-elle pas déployé toutes ses nuances au contact de ces âmes enthousiastes? Cultivée par les rois, hono- rée des princesses, elle devint l'attribut de chaque preux, l'apanage de chaque chevalier. Elle fut admirée à l'égal des faits d'armes, qu'elle éclipsa bientôt tout en les perpétuant. D'ailleurs aux traditions du Nord, aux chants patriotiques des conquérants germains, aux légendes religieuses des moines venait de s'associer, dans le souvenir de tous, le type éblouissant de la poésie arabe. Cette poésie, née au fond des déserts, au milieu des rares oasis, longtemps avant le Coran même, comme le prouvent les sept poèmes modèles suspendus au temple de la Mecque, s'était répandue sur l'aile des vents, avec la rapidité de la foudre, en Afrique, en Asie, en Espagne, avec les armées des croyants. Transportée dans de riants climats, elle s'était parée de leurs charmes, et les cours de Bagdad et de Cordoue étaient devenues, au neuvième siècle, sous la protection éclairée d'un Al-Raschid, d'un Abderrame, des sanctuaires de science, des écoles de beaux-arts, des foyers. de poésie et de lumières, où l'imagination orientale s'épanouissait sous mille couleurs. Des cassides, des ghazels, chanls de regrets, chants d'amour; des contes, des apologues sur une foule de sujets ; d'immenses romans en prose cadencée, remplis d'aventures merveilleuses, occupaient les loisirs des Arabes, charmaient leurs cœurs, aiguisaient leur bravoure. Voici, d'après Sismondi, l'analyse abrégée d'un des poëmes de la Mecque, de la casside d'Am-ralkeisi, monument primitif de leur littérature t : Le héros conduit deux de ses amis au lieu qu'occupait son harem maintenant désert, mais tout rempli encore du souvenir de ses bien-aimées. Il se rappelle ses entretiens avec Onciza, avec Fathima ; il se glorifie d'avoir aimé une vierge qu'au- 1 Littérature du midi de l'Europe, par Sismondi, Paris, 4829. cune n'égalait en beauté : « Son cou délicat était celui de la gazelle lorsqu'elle le soulève pour regarder au loin ; ses cheveux, d'un noir d'ébène, flottaient sur ses épaules comme les rameaux ondoyants du palmier; sa taille était aussi fine, aussi souple qu'un léger cordon ; ses regards éclairaient les ombres de la nuit comme la lampe du sage qui veille pour méditer; ses vêtements égalaient l'azur du ciel, et leur broderie de perles ressemblait aux Pléiades quand elles se lèvent à l'horizon. » Il assure que pour l'obtenir il a pénétré à travers les lances, il a bravé tous les dangers. Il loue alors et son propre courage et les brillantes qualités de son coursier. Il fait le tableau d'une chasse, puis celui d'un festin, et finit par une riche description de la pluie qui ranime le sable du désert. A ce chant arabe du sixième siècle, d'une verve capricieuse et abrupte, joignons comme complément un extrait du Schah-Nameh, poëine persan du dixième siècle, où un reflet de l'inspiration indienne qui brille dans la gracieuse Sacon-tala se mêle à l'exubérance musulmane dont s'animent les traits des houris. Un guerrier y exprime l'amour qu'il ressent pour l'idole de son cœur. « Voyez comme les champs étincellent de rayons d'or et de pourpre. Quel est le noble cœur d'homme qui ne s'ouvrirait pas à la joie? Que les astres sont beaux , quel doux murmure de l'onde! N'est-ce pas ici le jardin d'un empereur? Les couleurs de la terre sont variées comme celles d'un lapis d'Ormus ; l'air est parfumé de musc, les eaux de ce ruisseau semblent formées d'essences. Ce jasmin accablé sous ses fleurs, ce buisson de roses odorantes semblent les divinités de ce jardin. Le faisan s'avance majestueusement, enorgueilli de sa parure, tandis que le rossignol et la tourterelle descendent en tremblant sur les branches les plus basses du cyprès. Aussi loin que s'étend la vue sur ce ruisseau on ne découvre qu'un paradis. Les collines ne sont-elles pas couvertes de jeunes filles plus belles que des anges ? Partout en effet où paraît Ménisech, fille d'Afrasiab, on doit voir des hommes heureux ; c'est elle qui donne au jardin l'éclatante splendeur du soleil. » On peut voir par ces seules citations, que nous n'étendrons pas davantage mais qui en résument une foule d'autres, quel a dû être à divers degrés, selon la proximité des lieux, le contact des mœurs et des races, l'influence de la poésie arabe sur les traditions chrétiennes du Nord, élaborées en France par les troubadours et les trouvères, en Angleterre par les ménestrels, en Allemagne par les minnesinger. Ces diverses classes de chantres guerriers, malgré leurs tendances différentes et leurs caractères souvent opposés, offrent entre elles une communauté d'origine, d'inspiration, de rhythme poétique, qui ne permet pas de les isoler l'une de l'autre dans une appréciation consciencieuse. Pour connaître la poésie romantique de l'Angleterre et de l'Allemagne au douzième siècle, il faut nécessairement avoir jeté d'abord un coup d'œil rapide, mais attentif, sur la poésie du midi et du nord de la France, sur les monuments littéraires de la langue d'oc et de la langue d'oF. La première, parlée sous un ciel magnifique qui s'étendait sur de riantes campagnes, sur de somptueux châteaux, sur de vastes cités où l'industrie amenait l'opulence, issue de cette riche langue latine dont elle conservait l'harmonie tout 1 Qui ne connaît sur ce sujet, que nous ne pouvons ici qu'effleurer, les brillantes Leçons de littérature de M. Villemain, et les savants travaux de MM. Leclerc et Ampère, inaugurés par M. Fauriel ? en décomposant ses formes avec une gracieuse insouciance, abonde en coblas et en sirventes, en chants d'amour et en satires légères, dont les rimes se combinent et s'entrelacent en une foule de mètres divers. L'autre, née sous un ciel nuageux, au milieu de luttes incessantes, dans des villes sans cesse menacées et remplies du fracas des armes, emprunte au type celtique une allure plus austère, une consonnance plus rude mais aussi mieux soutenue. Les lais, les fabliaux, les longs récits épiques marquent sa tendance narquoise et sérieuse à la fois. D'abord laissée dans l'ombre par sa brillante rivale qui la première avait pris son essor, elle dut attendre le moment favorable où ses fruits remplaceraient tant de fleurs éphémères qui devaient trop tôt se flétrir. Dans l'un et l'autre idiome, des chevaliers, des dames, des rois mêmes aspirèrent à la palme poétique, et ornèrent de leurs noms et de leurs vers faciles la liste de ces chantres heureux. En tête de la littérature romane du midi figurent deux livres moraux et religieux, dont l'un, le Poëme de Boëce, remonte au delà du dixième siècle, et dont l'autre, la Nobla Leyczon, porte la date de l'an 1100. Celui-ci surtout, qui renferme dans une longue suite de rimes régulières la doctrine évangélique des Vaudois ou Albigeois, cette secte si naïve, si paisible et si cruellement immolée, mérite une attention sérieuse sous le rapport littéraire et historique. Viennent ensuite les romans de Jaufre et de Flamenca, puis la brillante série des poëtes troubadours '. Les chants des troubadours, effusions d'une muse légère, insouciante, vagabonde, se seraient probablement éclipsés au milieu des révolutions sans laisser aucune trace appa- 1 Voir les Chants des troubadours, par Raynouard; et l'Histoire des langues romanes, par M. Bruce Wliite, Paris, 1841. rente, si un bon moine de la famille de Cibo, habitant les îles d'Or ou de Lerins à la fin du quatorzième siècle, ne les avait réunis, d'après un manuscrit plus ancien composé par ordre d'AIfonse II d'Aragon, en un recueil richement historié qui existe à la Vaticane de Rome. Le mérite de ces chantres faciles est généralement le même : c'est la grâce des pensées, la mélodie du style, la vivacité d'expression, une teinte de mysticisme et de tendresse qui voile la licence et exalte l'honneur. Mais leurs défauts, non moins communs, sauf quelques exceptions honorables, sont l'ignorance des faits, le vague des souvenirs, l'absence de toute pensée profonde qui eût pu donner à leurs œuvres un intérêt permanent et réel. Le plus ancien troubadour connu est Guillaume de Poitou, contemporain de Philippe 1 et aïeul de la fameuse Éléo-nore. Il participa à la première croisade, dont d'ailleurs il ne parle guère. Le récit de cette expédition merveilleuse avait, dit-on, été composé en vers par un de ses vassaux, le chevalier Bechada, dont le poëme est malheureusement perdu. Guillaume s'occupa surtout d'amour, et sut le chanter avec grâce, comme dans cette cobla sur la dame de son cœur : « Toute joie doit se soumettre, tout souvenir doit céder à ma dame si noble en son accueil, si séduisante en son regard ; un homme, dût-il vivre cent ans, ne serait pas rassasié de l'aimer. « Son sourire suffirait pour guérir un malade, sa colère pour le faire mourir ; elle peut faire raffoler le sage, assombrir le front du galant, changer le plus courtois en rustre, et le plus rustre en homme courtois. » Est-il besoin de dire qu'après avoir chanté ses plaisirs, ses fulies, ses excès condamnables, Guillaume se retira du monde et mourut dans la pénitence ? C'était le remède tardif, incomplet, mais nécessaire enfin des passions de l'époque. A sa suite nous pourrions citer Rambaud d'Orange, célèbre par ses tensons avec la comtesse de Die qu'il adora et trahit tour à tour; Geoffroy Rudel, épris d'un amour fantastique pour une princesse idéale de Syrie à laquelle il dévoua sa muse et même sa vie; Guillaume de Cabastains, connu pour la délicatesse de ses vers; Pierre Vidal, renommé pour sa verve originale. Mais nous préférons nous arrêter au plus mélodieux, au plus brillant et au plus séduisant de ces chantres, à Rernard de Ventadour, l'Anacréon de son époque, aimé des plus nobles dames, approuvé même de la reine Ëléonore, épouse de Louis VII et de Henri II, dont il osa tout haut déplorer le départ. Voici une image par laquelle il peint son tendre et constant souvenir : Quan la doss' aura venta Deves vostre pais, AI' es veiaire qu'ieu senta Odor de paradis; Per amor de la genta Ves cui ieu sui aclis, En cui ai mes m'ententa, E mon coratge assis : Quar de tolas partis Per lieis, tan m'atalental « Quand souffle le doux air qui vient de vos contrées, je crois vraiment sentir parfum de paradis ; tel est mon amour pour la belle à qui je suis dévoué, en qui repose ma pensée et mon coeur : aussi ai-je tout quitté pour elle, tant elle me charme! » La vue d'une alouette dans les champs lui inspire cette gracieuse pensée : « Quand je vois l'alouette agiter pleine de joie ses ailes au soleil, et s'oublier et se laisser choir, tant son cœur est ému d'allégresse, hélas ! quel ennui me saisit d'être privé de toute jouissance, d'être même insensible aux merveilles qui devraient exciter mes désirs ! » Voici une missive plus longue et non moins tendre : « En avril quand je vois verdir les prairies et fleurir les vergers, et scintiller les ondes et les oiseaux chanter, le parfum de l'herbe nouvelle et le doux concert des oiseaux font renaître la joie en mon cœur. « Alors j'avais coutume de penser aux moyens de conquérir l'amour, aux chevaux, à la parure, aux loyaux services, aux riches dons; car celui qui emploie ces moyens est sûr d'obtenir la victoire. « Maintenant je chante quand je devrais pleurer du regret amoureux qui me consume; je dois donc faire taire mes accents , car peut-être n'oserai-je plus parler. Toutefois je ne désespère pas d'avoir lieu de chanter encore. « Chanson, va, traverse la mer, et, sur ma foi, dis à ma noble dame qu'il n'est pas jour où je ne soupire après ce doux visage avec lequel elle dit : Où allez-vous? que fera doue votre amie, cher ami, abandonnée de vous! » La poésie des troubadours avait trop d'entrainement et trop de charme pour rester limitée aux pays où leur langue avait pris naissance. De la Provence et de la Catalogne elle rayonna sur les contrées voisines, elle captiva les esprits distingués qui présidaient au sort des nations. L'empereur Frédéric Barberousse, prince accompli, très-versé dans les sciences et parlant toutes les langues de son temps, ayant reçu à Turin en 1154 la visite de Raymond Bérenger, comte de Provence, entouré d'un nombreux cortége de poètes chevaliers de toutes nations, les complimente gracieusement dans ces vers devenus célèbres : Plas mi cavalier frances, E la donna catalana, E I'onrar del Ginoes, E la court de Castellana; Lou cantar provencales E la danza trevisana, E lou corps aragones, E la perla juliana; La mans e kara d'Angles, E lou donzel di Toscana. Dès lors une vive émulation s'empara des chevaliers allemands, jaloux de s'illustrer sur les traces de leur maître. Le pacte intellectuel tut conclu et cimenté bientôt par la troisième croisade qui appela aux mêmes triomphes, aux mêmes désastres les bannières de France, d'Angleterre et d'Allemagne. Henri VI, indigne de son père comme guerrier et comme souverain, se montra au moins son émule dans la culture de la poésie; car c'est sous son nom que débute le premier chant d'amour des minnesinger. L'Espagne, qu'une croisade incessante tenait haletante sous les armes en présence de ses envahisseurs, ne resta pas non plus insensible aux accents de la poésie romane. Al-fonse II, fils de Raymond Bérenger, élevé par alliance sur le trône d'Aragon, et contemporain d'Alfonse VIII de Castille, nous a laissé un chant provençal plein de grâce où il célèbre le pouvoir de la beauté : « De toutes parts me sont présentés joie, délassement, consolation, quand au milieu des vergers et des prés, au milieu des feuilles et des fleurs que ranime la fraîcheur ma- tinale, je vois se réjouir les chantres des bocages. Mais ni chant, ni allégresse, ni domaines, rien ne m'aide que Dieu et l'amour. « Et cependant je ne suis insensible ni au beau temps, ni au jour radieux, ni aux doux chants que gazouillent les oiseaux, ni à l'éclat de la verdure. Mais toute autre joie doit fléchir devant une dame des plus accomplies, parée d'esprit et de beauté ; à elle seule je veux tout soumettre, et plaisir, et richesse, et honneur. » Son fils Jacques le Conquérant cultiva également la poésie romane dans l'intervalle de ses victoires, et ce goût se maintint à la cour d'Aragon, comme à celles de Languedoc et de Provence, jusqu'au perfectionnement tardif de l'espagnol, de l'italien et du français. XXI « Chants des trouvères, Langue d'oï. Pendant que le midi de la France, s'éveillant à la poésie, répandait son harmonieux idiome sur l'Espagne et sur l'Italie, le nord, non moins actif dans son austérité, rayonnait sur l'Angleterre conquise. Le roman wallon parlé en deçà de la Loire, dans les provinces de l'ancienne Neustrie, commença à être élaboré dès le règne de Philippe 1 par la traduction encore informe d'ouvrages religieux et instructifs, tels que le Livre des rois et le Livre des créatures, ou par la promulgation de lois nouvelles, telles que celles de Guil- laume le Conquérant. Il est probable aussi que des chants populaires, des fragments de poëmes héroïques, existaient dès cette époque en langue usuelle, puisque les hommes d'armes de Guillaume célébraient Charlemagne et ses preux. A côté de la chronique du faux Turpin, on avait celle du moine de Saint-Gall, germe fécond de toute une épopée, on avait les canons de l'Église exaltant les champions de la foi. Il n'est donc pas étonnant que la bataille de Roncevaux ait été le premier sujet mis en œuvre par les trouvères, quoique les fabuleuses légendes qui s'y rattachent n'aient été développées que plus tard. Si l'on est curieux de voir sur quel simple récit sont fondées ces merveilleuses prouesses, il suffit d'en rapprocher ce passage d'Éginhard, témoin et narrateur authentique : « Charles, à son retour d'Espagne, eut à souffrir dans les Pyrénées mêmes de la perfidie des Gascons. L'armée défilait sur une ligne étroite et longue, comme l'y obligeait la nature d'un terrain resserré. Les Gascons s'embusquèrent sur la crête de la montagne qui, par le nombre et l'épaisseur de ses bois, favorisait leurs artifices ; de là, se précipitant sur les bagages et sur l'arrière-garde qui les protégeait, ils la rejetèrent dans le fond de la vallée, tuèrent, après un combat opiniâtre, tous les hommes jusqu'au dernier, pillèrent les bagages et se dispersèrent dans les ténèbres épaisses de la nuit. Les Gascons avaient pour eux dans cet engagement la légèreté des armes et l'avantage de la position; la pesanteur de l'armure et la difficulté du terrain étaient un grand désavantage pour les Francs. Eggiard, maître d'hôtel du roi, Anselme, comte du palais, Roland, commandant des frontières de Bretagne, et plusieurs autres grands périrent dans celte action. » Telle est la narration officielle d'un épisode de la vie de Charlemagne, qui, dans les fictions du moyen âge, en est devenu le point culminant. La seule défaite éprouvée par un prince qui n'avait connu que la victoire apparut, sous une forme mystique, comme l'acte du dévouement le plus sublime. Charlemagne, entouré de ses douze pairs, qui, assimilés aux apôtres, l'assistaient au péril de leur vie à travers des obstacles sans nombre dans la guerre sainte contre les Arabes, devint le centre du grand cycle épique qui donna naissance à tant d'autres. Ce réveil d'une poésie encore informe coïncidait pendant le douzième siècle avec celui de la philosophie et de la théologie scolastiques, que discutaient à l'Université de Paris les voix puissantes de Champeaux, d'Abailard, et de leurs illustres adversaires, saint Bernard, saint Thomas d'Aquin. Cependant les Bretons de France et d'Angleterre, ennemis des Anglo-Saxons et peu soucieux de la gloire des Francs, cherchèrent un type plus ancien et plus vague, en même temps que plus national, dans Arthur, défenseur de la foi contre leurs premiers envahisseurs ; et, par un accord singulier, le firent adopter des seconds. En effet Robert Wace, ménestrel normand, attaché vers 1155 à la cour de Henri II d'Angleterre, composa en vers, d'après la légende latine du fantastique Geoffroi de Montmouth, le poëme du Brut ou des Bretons, dont voici le naïf début : Qui velt oir, qui velt savoir, De roi en roi et d'hoir en hoir, Qui cil furent et dont ils vinrent Qui Engleterre primes tinrent; Queus roi y a en ordre eu, 'Qui aincois et qui puis y fu : Maistre Guace l'a translate Qui en conte la t'érité, Si que li livres la devisent. Le poëme du Rou ou de Rollon, sur les exploits des ducs de Normandie, commencé parEustace et achevé par le même Robert Wace, complète cette merveilleuse histoire, dans laquelle de précieux détails, des circonstances vraies et frappantes, se mêlent aux extravagances d'un esprit crédule et borné. En même temps un trouvère champenois, Chrétien de Troyes, attaché vers 1180 à la cour de Philippe II, développait le caractère mystique et religieux de la légende d'Arthur entouré de ses douze paladins, chevaliers de la Table-Ronde, intrépides défenseurs du Saingral, coupe où coula le sang du Sauveur, source de toutes les vertus célestes. C'est à lui qu'on attribue les longs poërnes de Lancelot, de Parceval, de Guillaume et du Chevalier au lion, type d'Amadis d'Espagne et de Tristan le Léonais ; pendant que d'autres trouvères allégorisaient la vie d'Alexandre, et que la croisade de Philippe-Auguste trouvait enfin un narrateur sérieux dans Villehardouin, son compagnon d'armes, premier prosateur national. Cependant la race anglo-normande, qui gouvernait la moitié de la France, faisait peser son influence sur l'idiome du midi comme sur celui du nord, et ce fut au milieu des querelles, au milieu des luttes incessantes des quatre fils de Henri II que le plus éloquent des troubadours, le poëte-guerrier par excellence, donna l'essor à sa verve brûlante et à ses mâles inspirations. Bertrand de Born, seigneur de Hautefort, vassal de Henri de Guyenne qu'il excita contre ses frères, puis de Richard Cœur de Lion qu'il excita contre son père, chantant et combattant sans cesse, nouveau Tyrtée, dévoué à ses amis, impitoyable envers ses ennemis, est un type historique plein de vie et un poële plein d'inspiration. Soit qu'il chante ses amours, soit qu'il revendique son honneur, soit qu'il affronte ses adversaires, soit qu'il pleure avec effusion le jeune Henri son protecteur, son expression est toujours vraie, originale et énergique. Mais c'est surtout dans une de ces missives provocatrices qui lui ont valu de la part de Dante la terrible sentence qu'il subit dans l'Enfer, dans un sirvente adressé à Richard pour l'exciter à une nouvelle guerre, que se déploie toute l'exubérance de cette imagination impétueuse1 : « Bien me plaît le doux printemps qui fait renaître feuilles et fleurs; bien me plaît d'ouïr les oiseaux faire retentir leurs chants dans le bocage ! Et j'aime à voir dans les prairies s'élever tentes et pavillons ; et mon cœur s'anime en regardant, rangés au loin dans les campagnes, les cavaliers sur leurs chevaux armés. « Je me réjouis lorsque les éclaireurs font fuir et bergers et troupeaux, et que derrière eux les hommes d'armes s'élancent nombreux et frémissants. Grande et vive est mon allégresse quand je vois castels assiégés, murs brisés et démantelés, armée campée sur le rivage entouré de larges fossés, hérissé de fortes palissades. « Avant tout j'aime le noble chef qui, le premier, vole à l'attaque, sans pâlir, sur son coursier fougueux; car ainsi il enflamme les siens d'une émulation généreuse. Et quand il rentre dans le camp, tous doivent lui témoigner dévouement 1 Cours de littérature, de M. Villemain. et joie ; car nul homme n'est digne d'estime s'il n'a reçu et donné maint coup de lance. « Quand s'engage la mêlée, nous voyons de toutes parts éclater lances et glaives, et boucliers solides et casques nuancés ; et les vassaux s'entre-tuant avec rage, et les chevaux des mourants mêlés à ceux des morts. Car, au plus fort de la lutte, nul homme de noble sang n'aura d'autre pensée que de fendre têtes et bras : beaucoup mieux vaut mourir que de vivre sans gloire. « Le manger, le boire, le sommeil me flattent bien moins, je vous le jure, que d'entendre crier des deux côtés : Sus! sus! et d'entendre hennir les chevaux sous l'ombrage et les hommes s'écrier : Au secours ! au secours ! et de voir le long des fossés tomber sur l'herbe petits et grands, et leurs corps transpercés par des tronçons de lances! « Barons, mettez en gage châteaux, fermes et cités, avant qu'on ne vous fasse la guerre. « Papiol, hâte-toi d'aller vers Oui et Non, et dis-lui que la paix se prolonge trop longtemps. » Richard Cœur de Lion, à qui s'adressent ces vers, sut maintenir sur le trône cette renommée guerrière qui a fait oublier ses excès. La part glorieuse qu'il prit à la troisième croisade, dont il fut le brillant vainqueur, sa lutte opiniâtre et héroïque contre le pouvoir de Saladin, les malheurs mêmes qu'il subit par sa faute, ont rendu sa mémoire impérissable. Tout le monde connaît l'histoire de sa captivité en Allemagne, où il fut pris, à la suite d'un naufrage, par Léo-pold d'Autriche qu'il avait insulté, puis livré à l'empereur Henri VI et renfermé dans un donjon sur le Danube. Voici les premières strophes de la complainte qu'il composa, dit-on, dans sa prison, et qui ont été conservées dans les deux dialectes d'oc et d'oï, parlés dans ses états du midi et du nord : J a nul horn prez non dira sa raznn A dreitamen, se com hom doulen non; Ma per conort pot el faire eanson: Prou hai d'amicz, ma paûre son li don! Bonta y auran se, por ma rehezon, Souy fach dos hivers prez. Or sachan ben miei hom e miei baron, Anglés, Norman, Peytavin et Gascon, Qu'yeu non hai ja si patire compagnon Que per ave lou laissesse en prezon; Faire reproch certes yen voli non, Mas souy dos hivers prez. La / nus homs pris ne dira sa raison Adroitement, se dolantement non; Mais por effort puet il faire chançon: Moût ai amis, mais poure son li don! Honte i auront se, por ma reançon, Sui ca dos yvers pris. Ce sevent bien mi home et mi baron, Ynglois, Norman, Poitevin et Gascon, Que je n'ai nul si poure compaignon Que por avoir je lessaisse en prison; Je vous di mie por nule retraçon, Mais sui dos yvers pris. On sait que, la rançon enfin payée, il revint à temps pour rétablir son autorité en Angleterre, et même en France où il mourut en brave, digne disciple de Ber-trand de Born. Aussi la poésie des troubadours prit-elle en ce moment un caractère nouveau, à la fois plus moral et plus fier. Gaucelin Faidit, dans un chant noble et grave, dé-plora la mort de Bichard; Bambaud deVaqueiras célébra en beaux vers la vue glorieuse du saint sépulcre; Arnaud de Marveil chanta l'amour avec grâce et délicatesse; Guillaume. Figueiras flétrit avec éclat la guerre impie des Albigeois. Peu d'années avaient suffi en effet pour voir naître, briller et s'éteindre cette fleur de civilisation qui couvrait le midi de la France. Une épouvantable tourmente, provo-quée par le fanatisme, activée par la rapacité, vintfondre sur ces belles contrées pour en faire un sanglant désert. Ces Albigeois, dont les naïves croyances, consignées dans la Nobla Leyczon, méritaient tout au moins l'indulgence, furent ex-terminés par milliers sous la hache de l'atroce Montfort: châteaux et cités s'écroulèrent entraînant leurs populations, et étouffèrcnt les chants des troubadours, dont les rares et fugilifs échos ne retentirent plus que sur les rives lointaines. Ce fut l'époque de Giorgi de Venise, de Calvo de Gênes, de Sordel de Mantoue, poète célèbre par la pose majestueuse que Dante lui donne dans le Purgatoire, mais qui mérite de l'être encore par ses chants de guerre et d'amour, et sur-tout par son mordant sirvente sur le cceur de l'intrépide Blacas, qu'il offre ironiquement aux rois dégénérés. A la suite de tous les troubadours nous devons nommer encore Frédéric II d'Allemagne, intrépide défenseur des priviléges du trône, plein d'énergie pour le bien comme pour le mal, cruel envers des ennemis cruels, mais plein de zèle pour la prospérité des lettres. A l'exemple de son aïeul et de son père, l'un troubadour, l'autre minnesinger, il composa en dialecte sicilien la première élégie italienne, à l'époque où les armes victorieuses de Ferdinand III de Castille rani-maient en Espagne les souvenirs chevaleresques et faisaient surgir le Romancero du Cirl. Les trouvères cependant prospéraient dans les cours de France et d' Ang!eterre, ou grandissait leur influence avec la suprématie du nord. Des princes chevaliers, comme Thibaut de Champagne, comme Raoul de Couey, exprimaient en rimes vives et faciles, l'un son admiration poétique pour les verlus de Blanche de Castille, l'autre son amour vif et profond pour l'infortunée Gabrielle de Vergy. Les contes, les fabliaux se multipliaient à I'envi, tantôt fades, tantôt licencieux, tantôt ingénieux et piquants, comme le conte du Renard, le lai d'A-ristote, le charmant fabliau d'Aucassin et Nicolette. Le genre didactique n'était pas négligé, et la Bible Guyot, I'Ordène de chevalerie, le Castoiemcut des hommes et des dames, abon-daient en préceptes moraux assaisonnés du sel du bon vieux temps. Enfin Joinville, sans autre prestige que celui de la vérité pure, dotait son siècle du manuel le plus accompli de morale politique et religieuse en racontant, avec l'émotion du coeur, la vie exemplaire de Louis IX. La longue série des poèmes chevaleresques fut également continuée avec zèle, et, après le cycle du Saillgral, se forma celui de Charlemagne. Adenez, sous Philippe le Hardi, écri-vit le roman de Berthe et celui d'Ogier Ie Danois; Villeneuve, celui de Renaud de Montauban, que d'autres complé-terent par l'histoire des Fils Aymon, par ceiles du Huon de Bordeaux et de Gérard de Vienne, et par la fabuleuse expédition de Charlemagne a Constantinople et à Jérusalem. En-fin Guillaume de Lorris et son continuateur Jean de Meung donnèrent à l'allegorie mystique son développement le plus Complet dans lec£l&bre roman de la Rose, dont la renommée éclipsa celle de toutes les oeuvres précédentes. Au milieu de tous ces noms, et plus anciennement qu'eux, brille, au début du treizième siècle, la réputation pure et modeste d'une femme née Française, comme elle Ie dit elle-même, mais dont le séjour habituel fut la cour normande des rois d'Angleterre. Marie de France, dont on ignore la vie et qu 'on ne connaît que sous ce prénom, a laissé dans ses lais et ses fables, écrits en style simple et naïf mais non dé-pourvu de finesse, une gracieuse et inaltérable empreinte de sa douce personnalité. Ses lais, tels que ceux de Lanval, de Gugemer, du Frêne, sont de courtes historiettes qui ont sur toutes celles du même temps l'avantage d'une diction plus correcle, d'une marche plus naturelle, de pensees plus éle-vées. Ses fables au nombre de cent, comprises sous le nom naif d'Esopet, n'ont pas été dédaignées de La Fontaine. Marie, dans sa dédicace au comle Guillaume, attribue au roi Alfred la traduction anglaisedutextegreco-latin; assertion fort douteuse, mais qui sert a prouver la haute estime qu'on avait conservée, au milieu de l'Angleterre franco-normande, pour la science de ce grand et vertueux monarque. Por amur le conte lVillame, Le plus vaillant de nul realme, Meinlenur de cest livre jeire .E del angleis en romans treire. JEsoye apelurn ceste livre Qu'il translata e fist escrire; Del griu en latin le turna, Li reis Alvrez qui mut l'ama, Le translata puis en engleis, £ ieo le rimee en franceis. Marie se signala aussi dans l'allégorie religieuse, genre de poésie très-répandu à cette époque, et dont nous trouvons un curieux exemple dans le voyage de saint Brandan d'Irlande au paradis terrestre, par un autre trouvère franco-normand'. Le pieux abbé découvre avec ses moines, dans une île inconnue, un jardin délicieux où les oiseaux répondent à ses psaumes. Les oiseaux sont des âmes bienheureuses, parvenues à la pureté des anges. Il aborde ensuite à une autre île, où d'autres oiseaux aux ailes blanches voltigent sur un arbre à feuilles rouges, nuancé des teintes de l'automne ; ce sont les âmes rebelles, mais repentantes, qui sont reléguées dans ces lieux. Il continue à cingler en haute mer où des monstres s'enfuient à sa vue, où des poissons étranges viennent écouter sa voix pendant qu'il célèbre la messe. Enfin la barque aborde en enfer, région couverte de noires ténèbres que sillonnent des flammes menaçantes. Sur une roche escarpée on aperçoit un homme nu et la tête voilée, le corps lacéré de coups et livré à d'horribles douleurs : c'est Judas, l'apôtre perfide, le plus malheureux des damnés. C'est avec des couleurs analogues, quoique plus calmes et moins fantastiques, que Marie a peint le purgatoire de saint Patrick, d'après une ancienne légende qui plaçait sous le couvent même fondé par le premier missionnaire de l'Irlande l'entrée de la région mystérieuse consacrée aux expiations. Après elle Adam de Ross a chanté la descente de saint Paul en enfer, où le conduit l'archange saint Michel. Il y entre en tremblant et aperçoit d'abord un arbre de feu auquel sont suspendues les âmes des avares et des calomniateurs ; l'air 1 Essai sur la littérature aflgkim, dM^lUftafthriapd. est rempli de démons ailés qui conduisent les méchants aux supplices. Au sein d'une énorme fournaise bouillonnent des métaux en fusion dans lesquels sont plongés les damnés. A mesure que le gouffre s'abaisse, les tourments deviennent plus affreux ; un puits scellé de sept sceaux renferme les plus grands criminels. Saint Paul est ému de pitié, et le Sauveur, exauçant sa prière, accorde aux réprouvés le repos du samedi au lundi, qui, dans le moyen âge, était la trêve de Dieu. Une description plus ancienne du paradis, du purgatoire et de l'enfer est attribuée en Italie à Albéric, moine du Mont-Cassin, qui vivait vers 4120. « Qu'est-ce que cela prouve ? dit avec raison Châteaubriand : que Dante a trouvé, comme Homère, dans des traditions vénérées et au fond des croyances populaires, les germes précieux mais informes que devait vivifier son génie ; mais que son œuvre n'en est pas moins à lui. » XXII Chants des llinnesinger allemands. L'enthousiasme poétique et guerrier, qui animait laFrance, l'Espagne et l'Angleterre, eut un prompt retentissement en Allemagne, où le dialecte souabe méridional, élaboré à la cour brillante et chevaleresque des Hohenstaufen , prit tout à coup son essor au douzième siècle, pour devenir une langue littéraire, digne interprète de hautes inspirations. Ce siècle est en effet l'époque culminante de la littérature du moyen &ge, époque où le mouvement des passions, sans rien perdre de son activité, de son énergie, de sa cruauté même, dépouilla au moins cette grossièreté sauvage, ce farouche égoïsme qui le caractérisait, pour céder à l'impulsion de l'honneur, de la religion, de l'héroïsme. Les guerriers, appelés aux croisades par un même élan de piété et de vaillance, apprirent à se connaître, à s'apprécier, à s'honorer d'une estime mutuelle en présence de l'ennemi commun contre lequel s'unissaient leurs efforts. Cet ennemi lui-même excitait leur bravoure par un déploiement de forces imposantes, en même temps que les civilisations grecque et arabe, qui leur apparaissaient pour la première fois, les frappaient d'une double lumière, source féconde des grandes inspirations. Aussi, de retour dans leur patrie, s'efforçaient-ils de l'embellir parleurs souvenirs, à l'imitation de ces chantres brillants qui illustraient le midi de la France; et lorsque le grand Frédéric Barberousse, ami zélé des lettres et des arts, passa en 1151 à Turin, où l'attendait Raymond de Provence entouré de ses nombreux troubadours, le pacte intellectuel fut conclu : l'Allemagne comprit la poésie et s'élança avec une noble ardeur dans une nouvelle carrière d'enthousiasme et de gloire. La langue romane, fille du latin, fut aussitôt étudiée avec zèle; les poésies provençales et normandes furent traduites, imitées, embellies; l'idiome souabe ou allemanique, devenu dès lors national, fut fixé et épuré par l'usage, et bientôt l'Allemagne à son tour retentit de chants chevaleresques. Cependant les tournois, vives images de la guerre, animaient les loisirs des châteaux; les femmes, affranchies de l'esclavage, honorées, et ennoblies par la foi, donnaient aux mœurs une direclion nouvelle, et leur b enfuisante influence calmait l'aigreur des dissensions. Des lois d'honneur et de courtoisie venaient se joindre aux lois criminelles, dont l'utile et curieux recueil fut fait dans ce siècle, au midi et au nord, dans le Schwaben-spiegel et le Sacksen-spiegel, miroirs des Souabes et des Saxons. Les règlements de l'Église furent aussi rédigés sous l'autorité immédiate des papes, tandis que le droit romain continuait à être suivi et maintenu par les empereurs. L'institution de la chevalerie devint la plus sûre garantie des mœurs, puisqu'elle imposait des devoirs de conscience qu'on ne pouvait transgresser sans félonie. Aussi fut-elle une digue puissante au milieu des luttes intestines qui, à cette époque comme à toutes les autres, déchirèrent le cœur de l'Allemagne. On apprit à user de la victoire avec plus de calme, plus de dignité; on apprit à respecter le malheur, à soulager le pauvre, à défendre l'innocence. Mais trop souvent ces idées généreuses, qui s'étaient fait jour dans tous les cœurs, furent étouffées par l'intérêt du moment, par l'entraînement d'une aveugle colère. La colère des Allemands était passée en proverbe; mais cette colère devenait noble et généreuse quand ils s'élançaient au fort de la mêlée et qu'ils prodiguaient leur vie avec joie sur le sol consacré au Sauveur. Si les croisades sont, comme on l'a dit, l'époque héroïque du Christianisme, nulle part ce caractère ne se peint plus vivement que dans la poésie des minnesinger. Formés primitivement à l'école des troubadours et des trouvères de France, dont les chansons et les poëmes fécondèrent leur inspiration, ils s'en écartèrent bientôt pour reprendre leur physionomie nationale, empreinte surtout de gravité et de franchise. Également éloigné de l'aimable galanterie et de la caustique pétulance française, leur esprit plus méditatif, mais aussi plus vague et plus rêveur, assimila à sa propre nature les caractères du nord et du midi. Pendant que les ménestrels français, écrivant sous l'impression du moment, se mettent partout en scène avec leurs amitiés et leurs haines, leurs exploits et leurs infortunes, pendantqu'ils lancentdes satires acerbes contre les chefs déloyaux ou inhabiles, ou qu'ils se consolent de leurs peines en volant vers d'autres amours, les minnesinger, absorbés en eux-mêmes, semblent oublier la scène mouvante du monde; ils n'y voient que la dame de leurs pensées, les prairies, les fleuves, les oiseaux; ils expriment en mesures diverses, toujours pleines de douceur et de grâce, leurs désirs, leurs plaintes, leurs regrets, le succès tardif de leur constance. Souvent aussi ils se réveillent, et, sortant de cette sphère vaporeuse, ils contemplent la vie, signalent ses illusions, analysent ses phases si variées. Dès lors ce ne sont plus de simples chants d'amour, des rimes et des cadences mollement enlacées, des images gracieuses et éphémères qui nous frappent d'un éclat passager: ce sont des élans religieux, des préceptes de vertu et de morale, de sages et austères réflexions sur l'instabilité des choses humaines et l'utile emploi de nos jours. Enfin quand, embouchant la trompette guerrière, ils s'élancent dans le domaine de l'histoire, ou plutôt dans celui de l'imagination, pour célébrer la gloire des héros, les luttes, les exploits, les conquêtes, les vengeances éclatantes ou le triomphe sublime du patriotisme et de la foi, le cercle de leur poésie s'enrichit et s'élève, et leurs allégories embrassent toute la nature. Les trois tendances que nous venons de signaler dans les œuvres des minnesinger correspondent aux trois genres lyrique, didactique et épique, à l'exclusion du genre dramatique, encore étranger à leur siècle. Nous débuterons par la poésie lyrique, la plus individuelle des trois, celle qui, exprimant le plus vivement les émotions intimes de l'âme, reproduit plus fidèlement aussi l'invention de chaque poëte chevalier. D'ailleurs, la plupart de ceux qui se sont exercés dans la romance se sont également fait connaître par des poëmes moraux ou héroïques. Ce sera donc, comme pour les troubadours et les trouvères, une galerie de portraits que nous passerons en revue, galerie incomplète sans doute dont nous n'indiquerons que les sommités, mais dont l'intérêt littéraire s'appuiera du moins sur les faits. Ces épanchements intimes de la muse allemande, ces capricieux enfants de la pensée qu'un jour voyait souvent éclore et s'évanouir, eussent sans doute été perdus pour nous et entraînés dans l'abîme des âges, si un bon patriote, un loyal chevalier, Roger Manesse de Zurich, le dernier de cette noble élite qui ne vivait que pour combattre et pour chanter, n'avait pris, vers l'an 1300, la résolution généreuse de recueillir dans toute l'Allemagne les chants épars des minnesinger, et de les reproduire en un vaste volume que lui et son fils transcrivirent en entier. Grâce à leur zèle et à leur persévérance, nous possédons les œuvres lyriques .de cent quarante poëtes du treizième siècle, réunies dans un manuscrit unique, écrit avec une netteté remarquable et orné de dessins coloriés représentant le portrait, l'armure complète et l'action la plus saillante de chacun des chevaliers, des princes ou des rois qui y figurent. Ce livre, d'un prix inestimable, resta longtemps à la famille Manesse ; il passa ensuite par donation dans la bibliothèque de l'Electeur palatin, et de là, pendant la guerre de trente ans, il fut transporté par des mains inconnues à la bibliothèque nationale de Paris, dont il est aujourd'hui un des plus riches trésors. Il était naturel que la savante Allemagne revendiquât, sinon la possession, du moins la connaissance de ce livre fondamental de sa littérature au moyen âge. Aussi la France le confia-t-elle en 1746 aux professeurs Schœpflin de Strasbourg et Bodmer de Zurich, et, grâce aux soins de ce dernier, une copie complète en fut faite en quelques mois, et publiée bientôt après en Suisse d'où elle se répandit dans toute l'Allemagne. D'autres fragments découverts à Iéna et à Rome) et les copies spéciales des grands poëmes héroïques, ont porté à près de trois cents le nombre des minne-singer connus depuis la fin du douzième jusqu'au milieu du quatorzième siècle. Toutefois, la littérature provençale et wallonne ayant commencé en 1100, et ayant dû prompte-ment se répandre en Allemagne, il est à croire que les premiers essais de poésie allemanique n'ont pas même trouvé place dans cette immense galerie, reproduite depuis avec zèle et talent par les soins patriotiques de MM. Tieck, Benecke, Lachmann, Hagen, Busching et Simrock. En tète du livre des minnesinger figurent le nom et le portrait de Henri VI de Souabe, empereur d'Allemagne et roi de Sicile en 1190. Ce prince, dont les brillantes qualités furent ternies par la cruauté et l'avarice, a cependant exprimé dans une romance gracieuse, composée sans doute du vivant de son père, à l'âge heureux d'un premier amour, des sentiments dignes d'une âme généreuse. Comme cette ode remonte évidemment à l'époque de son adolescence, Henri VI peut revendiquer la gloire d'avoir donné la première impulsion à la poésie lyrique des Allemands, comme son père, Frédéric 1, l'avait fait pour la poésie provençale, comme son fils, Frédéric II, le fit pour celle des Italiens; privilège unique d'une illustre famille inaugurant trois littératures ! § Ich grueze mit gesange die suezen, Die ich vermiden niltt wil noch enmac ; Do ich si von munde rehtc mohte gruezen, Ach, leider des ist nu vil manic tag. « Je salue par mes chants la bien-aimée que je ne peux, que je ne veux pas fuir; je voudrais la saluer de vive voix, hélas, je le souhaite depuis longtemps ! Quiconque récitera ces vers devant celle dont l'absence me désole, que ce soit un chevalier ou une dame, qu'il lui offre l'hommage de ma foi. « Les états, les provinces m'appartiennent quand je suis auprès de ma bien-aimée; mais, à peine suis-je éloigné d'elle, que mon pouvoir et mes richesses s'évanouissent pour ne me laisser qu'un douloureux regret. Ainsi ma joie augmente ou diminue dans une succession continuelle, qui durera, je crois, jusqu'à ma mort. « Depuis que je l'aime si tendrement, que je la porte dans ma pensée et dans mon cœur, souvent en butte à une douleur profonde, quel prix ai-je reçu de mon amour? Toutefois l'espoir en est si doux qu'au lieu de renoncer à elle je renoncerais plutôt à la couronne. « C'est une erreur coupable de croire que je ne passerais pas volontiers tous mes jours sans jamais ceindre le diadème, plutôt que de me priver d'elle. Si je la perdais, que me resterait-il? Je ne pourrais sourire ni aux femmes ni aux hommes; car mon cœur serait vide de toute consolation, » Avec lui, le plus ancien minnesinger est Henri de Vel-dcck, né en Westphalie, et admis vers l'an 1180 aux cours de Clèves et de Thuringe. On a de lui une Énéide alle- mande, le poëmc d'Ernest dont nous parlerons plus tard, et quelques romances pleines de charme, dans lesquelles l'énergie du saxon se mêle souvent avec bonheur à la mollesse du dialecte allemanique. Son langage est généralement pur, sa sensibilité profonde; la coupe de ses vers est rehaussée par l'emploi judicieux de la rime : avantages qui doivent nécessairement disparattre dans l'imitation que nous en donnons, et qui ne sera, comme toutes les suivantes, que l'esquisse imparfaite d'un gracieux tableau: « Dans la saison de l'année où les journées s'allongent, où le ciel s'éclaircit, où la linotte entonne ses chants si doux qui viennent nous rappeler à la joie, on doit rendre grâces à Dieu d'aimer sans trouble et sans regret. » Le chant suivant forme contraste avec l'autre : « Depuis que le soleil penche son disque vers le nord et que les petits oiseaux ont cessé leurs concerts, mon cœur est triste : je sens venir l'hiver qui flétrit de son souffle les fleurs décolorées; il m'apporte la douleur, et rien ne me console 1 » Quelquefois son harmonie imitativje est empreinte d'une mélodie touchante, comme dans cette ode sur sa bien-aimée : « Toute ma pensée, tous mes sentiments ne tendent qu'à lui faire comprendre que c'est elle seule que je chante, et toujours elle, si vertueuse et si pure. « Quelle joie, quels transports j'éprouverais si cette belle âme, étrangère à la feinte, daignait enfin songer à mon angoisse. Je pense qu'alors elle me regarderait avec bonté, elle si aimable, si bienveiiïante! « Bénie soit la pensée qui m'apprit à l'aimer et à l'aimer toujours davantage, comme une merveille digne d'un constant amour, elle si noble, si admirable ! « Mes mains se joignent, je me jette à ses pieds, afin que, comme Ysolde a consolé Tristan, elle aussi m accorde un sourire; qu'elle songe à ma douleur, qu elle mette fin à mes maux, elle si indulgente et si bonne ! » Hartmann d'Aue, son contemporain, paraît avoir été originaire de Souabe et avoir pris part à la troisième croisade. Il est d'ailleurs connu par le poëme héroïque d'Iwain, et surtout par le poëme moral du Pauvre Henri. Une noble simplicité est son caractère distinctif ; elle respire également dans ses odes, moins remarquables par l'harmonie du style que par la force et la droiture des pensées; témoin ce chant sur la croisade : « La croix exige de nous une âme pure, des mœurs chastes; c'est à ce prix qu'elle nous donne le bonheur. Elle est un lourd fardeau pour l'homme faible qui ne sait pas dominer ses sens ; car elle réprime la licence de nos œuvres. Que sert-il de l'avoir sur l'habit, si nous ne la portons dans le cœur? « Chevaliers, vouez donc votre vie, consacrez voire cœur à celui de qui vous tenez et les biens et la vie. Quiconque offrit jadis son bouclier au monde pour conquérir un prix honorable, et le refuse maintenant au Seigneur, celui-là est un insensé : car :a victoire obtenue dans cette lutte assure la gloire du monde et le salut de l'âme. « Le monde trompeur m'a souri, m'a appelé; et moi, trop confiant, j'ai suivi son appel. Longtemps j'ai couru après l'hameçon où personne ne trouve un appui; j'ai désiré l'atteindre longtemps. Aide-moi, ô Christ, mon protecteur, tk y renoncer enfin, par ta croix que je porle! » Kurenberg, poële chevalier de la même époque, et peut-être même plus ancien, a fait sur sa dame inconstante cette ingénieuse allégorie : « J 'élevai un faucon; pendant toute une année je l'entourai de mes soins empressés. Vous avez vu sa douceur et sa grâce ! Je lui dorai les ailes, et, prenant son essor, il partit pour les contrées lointaines. « J'ai revu mon oiseau chéri : son vol était noble et superbe, ses pieds traînaient mes lacs de soie, son plumage brillait sous mon or. Mais, hélas! il évitait mes regards. Que Dieu rende à chaque homme celle que chérit son cœur. « Mon âme est attristée, mon œil humide de larmes, puisqu'il faut renoncer à celle que j'aimais tant. Médisants qui causâtes notre triste rupture, que Dieu vous en punisse; et puisse-t-il bénir ceux qui me rendront avec elle le bonheur ! » XXIII Chants des llinnesinger allemands. Nous arrivons au plus brillant et au plus spirituel des anciens minnesinger, au loyal et chevaleresque Walter de Vogelweid. Ce poë!e, issu à la fin du douzième siècle d'une famille noble de Thurgovie, recueillit, par de fréquents voyages à travers l'Europe et l'Asie, par un séjour prolongé dans les universités les plus célèbres, à Paris, à Constanti-nople, à Bagdad, un trésor d'observations et de connaissances aussi rares que précieuses pour son temps. Son génie ardent et fertile les consacrera tout entières à sa muse, toujours active, toujours animée par d'heureuses et soudaines inspirations. Peu soucieux de transmettre son nom aux âges futurs par quelque vaste poëme épique, tels que ceux qu'on élaborait de son temps, il se contenta de chanter dans des vers pleins de mélodie, quelquefois pleins de sel et de finesse, et toujours empreints de nobles sentiments, ses pensées, ses émotions journalières, sa participation aux scènes imposantes qui se déroulèrent devant ses yeux de 1190 à 1230, époque féconde en grands événements politiques. Il en résulte que sa poésie est vivante, énergique, facile à saisir, parce qu'elle peint des sentiments vrais, des événements consacrés par l'histoire. Soit qu'il raconte les luttes de l'Empire et de l'Église sous Philippe de Souabe et Otton de Brunswick, soit qu'il parle des brillantes croisades qui se succédèrent pendant sa vie, soit que, se reportant sur lui-même, il gémisse de ses peines ou célèbre ses plaisirs, nous le croyons, nous le suivons sans défiance, parce que la vérité ressort de ses paroles. Les sujets de ses odes sont aussi variés que son style est souple et facile. Essayons d'en reproduire quelques-unes, malgré l'imperfection inhérente à toute traduction de ce genre. Voici d'abord un songe d'été : § Do der sumer komen ivas, XJnd die bluomen dur daz gras Wunneclichen sprungen, Alda die vogele sungen: Dar kom ich gegangen An einen anger langen, Da ein luter brunn enspranc; Vor dem walde was sin ganc, Da diu nahtegale sane. <t Au retour de l'été, quand les fleurs émaillent la verdure, quand les oiseaux reprennent leurs concerts, j'errais dans une vaste prairie qu'arrosait une source limpide venant du fond des bois où chante le rossignol. « Dans cette prairie s'élevait un bel arbre favorable aux songes fortunés. Évitant le soleil, je m'assis sous le tilleul qui répandait sur l'eau la fraîcheur de son ombre; et là, ou- bliant mes ennuis, je m'endormis d'un doux sommeil. « Alors je rêvai tout à coup que j'étais maître du monde, que mon âme s'élevait vers le ciel dans mon corps affranchi de ses liens, que j'étais exempt de toute peine. Dieu seul sait ce qui se passa; mais jamais je n'ai vu plus beau rêve! » - L'ode suivante, où il se présente au retour de ses voyages dans un château féodal de l'Allemagne, respire à la fois un enjouement aimable et un ardent patriotisme : « Souhaitez-moi la bienvenue : c'est moi qui vous apporte des chants. Jusqu'ici un vain bruit a frappé vos oreilles ; adressez-vous à moi,«car j'attends urt hôte qui m'accueille. Mon offre est belle, ma voix vous charmera sans peine; rendez-moi donc l'honneur qui m'est dû. « Je vais offrir aux dames allemandes des chants qui les feront mieux apprécier du monde. Je n'exige pas un grand salaire ; je les respecte trop pour demander des trésors. Soumis en tout à leur puissance, je ne sollicite d'elles qu'un gracieux sourire. « En Allemagne, les hommes sont pleins d'honneur, les femmes ressemblent à des anges. Celui qui les blâme est trompé; autrement je ne puis le comprendre. Cherche-t-on la vertu et l'amour pur, que l'on vienne les trouver dans notre heureuse patrie. Ah ! puissé-je y vivre longtemps! c J'ai parcouru bien des pays, j'ai remarqué tous leurs avantages; mais malheur à moi si jamais mon cœur pouvait préférer les mœurs étrangères! Pourquoi voudrais-je le nier sans raison : les mœurs allemandes l'emportent sur toutes les autres. « Depuis l'Elbe jusqu'au Rhin, et delà jusqu'en Hongrie, ce sont les mœurs les plus parfaites du monde. Je puis le prouver ; je jure sur mes biens et ma vie que toute femme y vaut mieux qu'ailleurs les plus grandes dames. » Quelquefois son patriotisme s'anime, et, prenant une expression plus grave au milieu des troubles et des intrigues qui agitèrent les règnes de Philippe et de Frédéric II, il ne craint pas d'adresser au pape lui-même cette réprimande aussi juste que hardie : « Seigneur pape, pour être heureux, il faut que je vous obéisse. Cependant nous vous avons entendu ordonner à toute la chrétienté de respecter l'empereur que vous bénites au nom de Dieu, de l'appeler seigneur, de fléchir le genou devant lui. Vous avez dit de lui, pensez-y bien : Béni soit celui qui te bénira, maudit soit celui qui te maudira. Réfléchissez maintenant si, en le maudissant, vous avez maintenu l'honneur de l'Église. « Quand le Fils de Dieu était sur la terre, les Juifs qui le tentaient lui demandèrent un jour si, dans leur liberté nouvelle, ils devaient payer le tribut à l'empire. Il comprit leur pensée, et demandant un denier, il leur dit : « Quelle est celte image ? Celle de l'empereur, répondirent-ils. Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Toutefois Vogelweid est sincèrement religieux, et rien n'égale son pieux enthousiasme quand il salue pour la première fois la terre sainte qu'il alla visiter : c C'est d'aujourd'hui que ma vie est heureuse, car.mû» œil pécheur a contemplé la terre sainte, le sol consacré auquel partout on rend hommage. Mes prières sont enfin exaucées; j'ai vu la place où Dieu se montra homme. « Quelque belles que soient les contrées que j'ai jusqu'ici parcourues, tu es belle au-dessus de toutes les autres. Quelles merveilles ont signalé ta gloire : une vierge, ô miracle ineffable, a mis au monde un fils pour régner sur les anges ! « Ici il s'est fait baptiser afin de purifier les hommes, là il s'est laissé vendre afin de nous affranchir; car, sans lui, nous étions perdus. Salut! croix, lance, épines sanglantes; malheur à ceux sur qui pèse sa colère ! « Plein de compassion pour les hommes, il a souffert la mort la plus cruelle, lui puissant pour nous misérables; il a voulu nous sauver de la ruine, miracle de dévouement qui surpasse tout miracle ! « Ici le Fils est entré aux enfers, de la tombe où on l'avait placé, lui qui, égal au Père et à l'Esprit, se cacha ici sous une forme plus humble que lorsqu'il apparut à Abraham. « Après avoir remporté sur le démon une victoire plus glorieuse que celle de tous les rois, il revint vivant sur cette terre, et l'angoisse des Juifs commença; car ils virent briser leur puissance, ils virent reparaître au milieu d'eux la victime qu'ils avaient immolée. « Ici aussi le Seigneur annonça ce jour terrible où le saint sera vengé, où la veuve et l'opprimé pourront se plaindre des violences qu'ils endurent. Heureux alors celui qui aura réparé ses torts dans ce monde ! « Nous avons des juges sur la terre ; qu'aucune plainte ne soit étouffée : ce qui sera jugé maintenant le sera pour le dernier jour. Mais celui qui laisse ici des dettes, et qui meurt sans réconciliation, ne trouvera plus alors ni caution ni répondant. « Que mes paroles ne vous fatiguent pas, je vais me résumer brièvement : tout ce que Dieu a fait pour le monde a commencé là et doit y finir. « Le Seigneur y resta encore quarante jours; ensuite il retourna vers Dieu ; mais son esprit continue à y régner. Sainte est cette terre, son nom est devant Dieu. a: Les Chrétiens, les Juifs et les Gentils prétendent tous trois qu'elle est leur héritage ; que Dieu décide au nom de sa Trinité. Le monde entier combat ici ; mais à nous est le droit, à nous sera la victoire ! » Exempt de toute pensée envieuse, il fut sensible au mérite et à l'amitié, comme le prouve celte strophe touchante sur la mort d'un poëte contemporain: « Reinmar, je pleure ta perte, plus peut-être que tu ne pleurerais la mienne, si j'étais mort et toi vivant. Je le dirai franchement, je te plains moins toi-même que je ne regrette ton art admirable par lequel tu nous charmais tous, quand tu voulais en faire un noble usage. Je pleure ta bouche éloquente et ton chant mélodieux. Ah! pourquoi ont-ils péri avant moi ? Que n'as-tu pu attendre quelques instants encore, et je t'accompagnais; car mes chants vont finir. Que ton âme soit heureuse ! Je te rends grâces de tes nobles accents. » A côté de ce génie éminemment lyrique vient se placer un autre poëte dont le caractère grave, l'imagination ardente et féconde sont plus appropriés à l'épopée, dans laquelle il brille au premier rang. Wolfram d'Eschenbach, issu vers la fin du douzième siècle d'une famille noble de Bavière, fut peu favorisé des dons de la fortune, auxquels il suppléa par de fortes études, par de lointains voyages, par des travaux immenses qui lui assurèrent, de son vivant même, le respect et l'admiration de tous ses rivaux. Reçu avec distinction à différentes cours, et particulièrement à celles de Henneberg et de Thuringe, il acquit par son talent poétique, joint à une érudition prodigieuse, le titre glorieux de prince de minnesinger, que la postérité lui a confirmé. Il le mérite par l'éclat de son style et la richesse de ses images ; son seul défaut est l'emploi trop fréquent et trop exclusif du merveilleux. Profondément versé dans la lecture de la Bible et dans la connaissance des auteurs classiques, il aime à joindre à ces deux sources d'inspiration si pures les légendes brillantes mais fantastiques du moyen âge, les rêves orientaux, les traditions romanesques. Ses modèles sont les trouvères et les troubadours français dont il comprenait parfaitement la langue, et dont il a emprunté une foule de caractères élaborés ensuite par son imagination puissante avec une prodigieuse facilité. Enthousiaste des traditions bretonnes et espagnoles qui se combinent dans l'histoire mystique du Saingral, il en a tiré les poëmes de Titurel, de Parceval, et probablement de Lohengrin. Son poëme de Guillaume d'Orange, qui se rattache à l'histoire de Charlemagne, et des fragments de plusieurs autres chants qui lui sont également attribués, particulièrement dans le Livre des Héros, prouvent à la fois la variété de son talent et l'immensité de sa renommée, qui lui assurait le patronage de tout ce qui s'écrivait dans son temps. Ses poésies lyriques sont moins considérables, car l'amour lui sourit rarement ; et, en dehors de la Lutte de Wartbourg dont nous allons nous occuper, on ne peut guère citer que celte ode d'Eschenbach, sérieuse et passionnée comme son génie : « Ton cœur est contre moi si ferme, si intrépide ; comment te faire entendre mes vœux? Le plus hardi, le meilleur des faucons ne porte pas la poitrine aussi haute. Tes lèvres appellent les baisers, ton sourire pourrait seul adoucir mes angoisses, tant mon âme est pleine de ton amour. « Ah ! si je pouvais obtenir celte beauté qui est pour mes vœux un but si sublime! Que Dieu daigne toucher son cœur jusqu'ici insensible à mes peines! La joie est bannie loin de moi, et déjà mes plaintes amères eussent amolli le rocher le plus dur. « Ses joues gracieuses sont vermeilles comme la rose matinale ; sa beauté est sans tache ; ses yeux triomphent de moi, ils pénètrent mon cœur qu'enflamme et que consume le vif amour que je ressens pour elle. « Son éclat réjouit l'âme, sa bouche est un rubis. Quand elle sourit, toutes mes peines s'évanouissent, car elle est la lumière de mes yeux ; quand elle s'éloigne, mon cœur défaille; je mourrai si je n'ai son amour. Vénus elle-même, si elle vivait encore, serait éclipsée auprès d'elle. » Reinmar, surnommé l'Ancien, contemporain d'Eschen-bach et de V ogelweid que nous avons vu déplorer sa perle, était également né d'une famille noble qui habitait les bords du Rhin. Son style grave, sentencieux, quelquefois maniéré, lui assura de son temps une grande réputation. Il se plaint beaucoup des rigueurs de l'amour ; mais nous choisirons de préférence cette romance où il célèbre son bonheur avec une élégance de rhythme difficile à reproduire : « Mon cœur s'élève comme le soleil, car il a trouvé une femme fidèle; sa faveur, partout où elle est, m'affranchit de tout chagrin. « Je n'ai rien à lui offrir que moi-même qui lui appartiens en entier, et elle me donne l'espoir, l'allégresse chaque fois que je pense à elle. « Quel bonheur de l'avoir trouvée si constante! Tous les lieux qu'elle habite s'embellissent à mes yeux ; dût-elle traverser la mer orageuse, je la suivrais, car elle a tout mon cœur! » Un autre chantre du même nom, Reinmar de Zweter, prit part au défi poétique avec Biterolf et Schreiber. Ce dernier mérite une mention particulière ; son véritable nom était Henri de Risbach, auquel ses contemporains ajoutèrent le surnomde Schreiber ou l'écrivain, avcc l'honorable épithète de vertueux. Un pareil honneur ne pouvait être décerné à un poëte médiocre, et nous trouvons en effet dans ses vers des sentiments purs et élevés exprimés avec un rare bonheur. C'est ainsi qu'il se compare au rossignol dans cette romance empreinte d'une douce mélancolie : « C'est chanter dans la forêt que de me plaindre à la noble dame qui a triomphé de mon cœur et en triomphe encore tous les jours. Je suis comme le rossignol qui prodigue en vain ses chants et à qui sa douce mélodie ne cause que des maux cruels. « Qu'importent à la forêt sauvage les concerts des petits oiseaux; quel prix obtiennent leurs harmonieux accords? La forêt est trop sourde, les chasseurs trop agiles ; ils ignorent ce que c'est qu'un gracieux merci. « Celle dont la bonté n'égale pas les attraits, celle qui constamment fut l'objet de mes vœux, de qui j'attends toute ma consolation, elle me repousse, elle se rit de ma douleur. Ah ! si j'osais exhaler ma colère, que ne pourrais-je lui dire ? Mais le respect m'arrête ! » Les cinq poëtes dont nous venons de parler vivaient tous en 1207, et parurent ensemble dans la lutte solennelle qu'ils engagèrent contre deux autres poëtes, non moins célèbres par leur génie que par leur défense mémorable. L'un d'eux, Henri d'Ofterding, chevalier et citoyen d'Eisenach, longtemps établi à la cour d'Autriche, se distingue par un talent original, un esprit souple, une diction brillante, un style harmonieux et pittoresque, qualités qui ressortent toutes de son célèbre plaidoyer de Wartbourg, ainsi que de son poëme de Laurin compris dans le Livre des Héros. Toutefois ces productions ne justifieraient pas seules la haute renommée qui accompagna de tout temps le nom de Henri d'Ofterding. Elle laisse supposer quelque autre titre de gloire dont le cours des siècles aurait effacé la trace; et ce n'est pas sans une grande vraisemblance que les plus habiles critiques de l'Allemagne s'accordent à regarder Ofterding comme l'auteur anonyme des Nibelunges, la plus parfaite des épopées allemandes, lui décernant ainsi une couronne qui lui donnerait une gloire homérique. Son ami Klingsor de Hongrie, l'oracle de la cour d'André II, du chef de la cinquième croisade, est moins connu par ses ouvrages que par sa vaste érudition et son expérience consommée qui, embrassant à la fois le monde classique et romanesque, les sciences réelles et les raisonnements subtils, l'Occident avec ses doctrines et ses souvenirs, l'Orient avec ses visions et ses mystères, en faisait de son temps une espèce de magicien, honoré des rois, respecté des poëtes, arbitre infaillible des plus graves différends. C'est ainsi qu'il parut à la lutte des minnesinger pour prononcer une sentence sans appel, non sans avoir auparavant déployé toute l'étendue de sa science cosmopolite. XXIV Hinnellnger, Lutte poétique de Wartboar^, Nous avons considéré isolément les plus distingués des anciens minnesinger ; voyons-les maintenant en présence, partagés en deux camps ennemis dans un de ces défis poétiques également usités parmi les troubadours, et connus sous le nom de tensons par la France féodale du moyen âge. « Lorsque le haut baron, dit Sismondi judicieux appréciateur de cette époque, avait invité à sa cour plénière les seigneurs ses voisins et les chevaliers ses vassaux, trois jours étaient donnés aux joutes et aux tournois, vives images de la guerre. Les jeunes nobles qui, sous le nom de pages, s'exerçaient au métier des armes, combattaient le premier jour ; le second était destiné aux chevaliers nouvellement armés ; le troisième aux vieux guerriers blanchis sous le harnais; et la dame du château, entourée de jeunes beautés, distribuait les couronnes aux vainqueurs désignés par les juges du combat. Elle ouvrait ensuite son tribunal, formé sur le modèle des justices seigneuriales; et, de même que le baron s'entourait de ses pairs pour les décisions criminelles, elle aussi formait sa cour, la cour d'amour, des dames les plus brillantes par l'esprit et par la beauté. Là une nouvelle carrière s'ouvrait aux concurrents ; les armes étaient remplacées par des vers, et le nom de tenson, donné à ces luttes dramatiques, signifiait en effet un défi. Souvent les chevaliers qui avaient remporté le prix de la valeur disputaient avec la même ardeur le prix de la poésie. L'un d'eux, une harpe entre les bras, préludait en proposant l'objet de la dispute ; un autre s'avançait à son tour, et, chantant sur le même air, répondait par une strophe de même mesure et souvent de mêmes rimes ; ils alternaient ainsi leurs improvisations , habituellement bornées à cinq couplets. La cour d'amour délibérait; elle discutait et le mérite des deux poëtes et le fond même de la question ; et rendait le plus souvent en vers un arrêt d'amour qui terminait le procès. » Ces luttes n'étaient point préparées, elles naissaient de l'occasion même ; car toutes les tensons qui nous restent, telles que celles de Sordel de Mantoue contre Bertrand d'A-lamannon ou de Rambaud de Vaqueiras contre Albert de Malespma, portent les traces évidentes d'une improvisation abrupte, quoique souvent fort ingénieuse, et dans laquelle l'imagination paraît dans toute sa verve et dans tous ses écarts. Ce caractère se manifeste avec une force et une austérité inconnues aux peuples du Midi, dans la Lutte de Wart-bourg où combattirent, au commencement du treizième siècle, les plus illustres minnesinger de l'Allemagne. Cette guerre poétique, unique dans son genre et dont l'antiquité même n'offre point de modèle, porte tous les caractères d'un défi chevaleresque, d'un de ces combats à outrance dans lesquels la défaite équivaut à la mort. Seulement, au lieu de lances et d'épées, les combattants n'ont que leur voix et leur lyre; au lieu de coups d'estoc et de taille, ils n'ont que des arguments acerbes et incisifs. Du reste, même acharnement, même passion, même soif de la gloire, même mépris de la vie ; car le bourreau se tient prêt à trancher la tête au vaincu ; même dévouement au prince qui les protège et dont ils ont éprouvé les bontés. C'est pour lui, pour son chef féodal que combat d'abord chacun des fiers rivaux, jusqu'à ce que l'entraînement de la discussion lui fasse oublier les considérations individuelles et reporte la lutte tout entière sur les grandes vérités scientifiques et religieuses. C'est surtout sous ce dernier point de vue que cette guerre poétique est vraiment remarquable, puisqu'elle nous transmet, sous une forme mystérieuse et susceptible de maint commentaire, le résumé des lumières existantes à l'époque où elle dut avoir lieu. Cette époque, facile à fixer, est l'année 1206 à 1207, sous le règne de l'empereur Philippe de Souabe ; le lieu est le chàteau de Wartbourg près d'Eisenach, appartenant au landgrave de Thuringe. Et ne croyons pas nous abuser en considérant comme une chose sérieuse une querelle en apparence si futile, en regardant comme un fait positif un événement si éloigné de nos mœurs. Le goût de la poésie avait fait de tels progrès parmi la noblesse guerrière du treizième siècle, que nous voyons, à la suite des empereurs Frédéric Barberousse et Henri VI, protecteurs ardents et éclairés des lettres, s'élever une foule de princes illustres par leur naissance et renommés par leurs exploits, les margraves d'Autriche, de Brandebourg et de Meissen, le landgrave de Thuringe, le comte de Henneberg, les ducs d'Anhalt, de Brabant et de Breslau, les rois de Bohême et de Hongrie, qui tous protègent et encouragent les lettres qu'ils cultivent eux-mêmes avec succès et qu'ils embrassent avec toute l'ardeur, toute la véhémence de leur esprit chevaleresque. C'est à une de ces cours privilégiées, à celle de Her-mann de Thuringe et de sa femme la landgravine Sophie, que les deux manuscrits où nous retrouvons ce poëme, celui de Zurich et celui d'Iéna, placent d'un commun accord la guerre de Wartbourg. On y voit paraître d'un côté Waller de Vogelweid, Schreiber et Biterolf, secondés par Reinmar et Wolfram d'Eschenbach , de l'autre Henri d'Ofterding, d'abord seul, puis soutenu par Klingsor de Hongrie. Les juges sont le suzerain et la suzeraine, entourés de leurs chevaliers et de leurs dames; la lutte, d'abord ouverte, est suspendue et reprise, et se prolonge ainsi pendant une année entière dans la salle d'honneur de cet antique château, où, trois siècles plus tard, Luther traduisait la Bible et révolutionnait l'Europe. Henri d'Ofterding s'avance le premier et défie tous les poètes de l'Allemagne de nommer un prince qui puisse être comparé au margrave Léopold d'Autriche, l'ennemi de Richard Cœur de Lion, se dévouant lui-même à la mort si ses rivaux font triompher un autre prince. Vogelweid se lève plein de colère, lui reproche avec aigreur sa présomption et vante le roi de France Philippe-Auguste. Schreiber loue Hermann de Thuringe. Ofterding prend alors pour arbitres Reinmar et Eschenbach, et commence à plaider éloquemment sa cause, quand tout à coup le violent Biterolf l'interrompt avec emportement et oppose au margrave d'Autriche le comte Otton deHenneberg. La lutte continue ainsi quelque temps, jusqu'à ce que Reinmar se prononce contre Henri, et que Wolfram, de sa voix redoutable, le déclare coupable de blasphème envers Hermann, le plus noble des princes. Cependant Henri combat encore ; mais bientôt il se trouble, il va succomber, et déjà le bourreau s'apprête, quand la landgra-vine intervient en sa faveur et obtient pour lui la permission d'amener comme arbitre Klingsor de Hongrie. Ici la scène change, le style s'élève, l'intérêt personnel s'affaiblit et s'éclipse devant la discussion profonde, pleine de difficulté et de mystère, mais aussi pleine de force et de sens, qui s'ouvre entre le savant Klingsor, éclairé de tous les reflets de l'Orient, doué même d'un pouvoir mystérieux qui soumet un démon à ses ordres, et le subtil et judicieux Eschenbach, dont la logique vive et serrée pénètre dans tous les replis de la science et triomphe des problèmes les plus obscurs. Les abus politiques, les rêves de l'alchimie, les hautes vérités religieuses, toutes les questions vitales de cette époque sont traitées par les deux rivaux en énigmes qu'ils se proposent mutuellement et dont la solution ne se fait jamais attendre. Ils luttent ainsi longtemps à armes égales, rarement interrompus par les autres champions, qui se contentent d'admirer leur science et les écoutent muets d'étonnement. La nuit suspendant le débat, un démon soumis à Klingsor vient questionner et tenter Wolfram, allusion probable à quelque songe. Le lendemain une assertion de Klingsor, qui a besoin d'être vérifiée, fait partir Hermann et Sophie pour Paris; et ce n'est qu'à leur retour que le combat recommence et se soutient avec une vivacité égale, jusqu'au moment où le récit s'arrête sans proclamer le nom du vainqueur. Ce vainqueur, facile à deviner, quoiqu'il ait refusé de se nommer lui-même, est évidemment Wolfram d'Eschenbach qui doit être en même temps l'auteur de la narration. C'est en effet son langage, son génie qui domine l'ensemble du poëme, et la part qu'il s'y donne est trop belle pour ne pas laisser croire qu'il ait eu à cœur de transmettre ainsi à la mémoire des hommes un monument écrit de sa victoire. Toutefois, si cette supposition est vraie, on doit dire qu'il rend justice à ses rivaux, et qu'il se montre arbitre fidèle et souvent même historien naïf dans les tirades qui appartiennent à chacun d'eux et qui retracent parfaitement leur caractère. On y reconnaît l'ardent et enthousiaste Ofterding, le spirituel Vogelweid, le sage et prudent Schreiber, le religieux Rein-mar et l'acerbe Biterolf, ainsi que le docte et profond Kling-sor, que son érudition supérieure il son siècle avait fait soupçonner de magie. Nous retrouvons dans les paroles de chacun d'eux les couleurs sous lesquelles ils apparaissent dans leurs odes ou dans les souvenirs de leurs contemporains ; nous avons donc tout lieu de croire que ces paroles sont véritables, qu'elles ont réellement été prononcées, et que le narrateur Wolfram n'a fait que résumer et harmoniser l'ensemble. Il est à regretter que ce fragment précieux, cette scène vivante du moyen âge, quoique conservée dans deux manuscrits, nous soit parvenue sous une forme si obscure, avec tant d'altérations et de lacunes qu'il est presque impossible d'en donner une traduction satisfaisante. D'ailleurs les allusions qui s'y rencontrent sont très-souvent inexplicables, parce qu'elles se rapportent à des ouvrages perdus ou à des formules ignorées de nos jours. Nous devons donc nous contenter de recueillir les principaux traits de cette discussion remarquable dans laquelle, à tant de ridicule et de folie, se mêle tant d'esprit et de science véritable. LUTTE DE VVARTBOURG. Das erste singen nu hie tuot Heinrich von Ofterdingen, in des edeln fürsten don Von Düringen lant, der teilt uns ie sin guot, Und wir im Got.es Ion. Der meister gat in kreises zil, Gegen alle singern die nu leben er ufgeworfen hat: Die benennet er so wening oder vil, Alsam ein kempfe er stat. OFTERDING. « Le premier chant est entonné par Henri d'Ofterding, dans le rhythme du noble prince qui règne sur le pays de Thuringe et qui nous accorde sa protection, dont Dieu le récompense! Le maître chanteur se présente dans la lice contre tous les poëtes existants ; il leur jette le gage : qu'ils soient nombreux ou non, il saura repousser leur attaque. Celui qui ouvre ainsi le combat devant tous les poëtes réunis met en balance la vertu du prince d'Autriche contre celle des trois princes les plus parfaits. Si leur gloire équivaut à la sienne, je me déclare prisonnier et félon. VOGELWEID. « Moi aussi j'entre dans la lice, mon nom est Walter de Vogelweid. L'injustice excite ma colère quand je pense au pays d'Autriche; je hais ceux qui s'en font les vassaux, je repousse loin de moi leur faveur ; j'aime mieux perdre celle du prince lui-même que de souffrir une injustice. Je montrerai demain quel est le guerrier illustre qui, par ses qualités, l'emporte sur tous les princes : c'est le roi de France dont la gloire est bien autre que celle du souverain d'Autriche. Celui de nous qui sera vaincu dans ce combat, je demande que la corde termine sa journée. SCHREIBER. « Seigneur Walter, laissez-le-moi aujourd'hui; moi, le chantre vertueux, je brûle de le combattre. Comment un prince en surpasserait-il trois ? Maître, prouvez-moi ses vertus, son zèle à rechercher l'approbation divine pendant le cours de sa carrière terrestre. Le souverain de Thuringe est pieux depuis sa jeunesse, un aigle au vol puissant veille tou* jours auprès de lui, il a le courage du lion pour vaincre ses ennemis. Alexandre, dont j'ai lu 1 'liistoire, est le héros auquel il ressemble ; sa clémence rend heureux et les riches et les pauvres, son cœur est plein de force virile, il peut sans crainte affronter tous les rois. OFTERDING. « Puisque la lutte est engagée, je suis le champion de l'Autriche et suis prêt à répondre. Deux poëtes prétendent que personne ne pourra réfuter leurs chants; leurs conditions sont dures, malgré leurs douces paroles. Reinmar de Zweter, je demande ton assistance, écoute-nous avec impartialité ; que l'autre arbitre soit le sage Eschenbach : ainsi des deux côtés, nous aurons pleine confiance. Puisse la Sainte Trinité me soutenir par la justice qui est son essence! Que le prince lie les juges sous la foi du serment ; car celui dont les chants emportent la peine de mort ne doit plus attendre ni amitié ni haine. » Après ce début, le dialogue alterne entre Ofterding et Schreiber exaltant leurs héros, jusqu'à ce qu'un nouveau champion, Biterolf, s'élance brusquement dans la lice, et, après de violentes invectives, vante à son tour le comte de lIenneberg. Ofterding réplique ; mais Reinmar, l'un des arbitres, se déclare avec force contre lui, et bientôt Wolfram confirme ce jugement sévère. ESCHENBACH. « Henri d'Ofterding, sais-tu comment le Tout-Puissant enchaîna le diable a cause de sa présomption? C'est ainsi que je dois, à regret, t'enchaîner dans le pays de mon maître. Moi, Wolfram d'Eschenbach, faisant l'office de prêtre, je t'excommunie comme un possédé. Je serais haï de toutes les nobles femmes si je t'accordais la victoire. Le landgrave de Thuringe m'est plus cher que beaucoup de rois; car Dieu l'a donné pour modèle à tous les princes qui aspirent ici à l'honneur terrestre et là haut à la faveur divine, et qui font les délices du monde. Henri d'Ofterding, prononce ta prière! Prépare-toi, car une grêle terrible va fondre sur toi à la lueur des éclairs. » Ofterding n'est point effrayé de ces menaces, il résiste seul à tous ses rivaux ; mais Vogelweid, par un retour habile, condamne lui-même sa précipitation et fait à la fois l'éloge des souverains de Thuringe et d'Autriche. Alors Henri crie à la trahison. OFTERDING. « Henri d'Ofterding récuse les faux gages qu'on lui donne dans la lutte. 'VaP;r m'accable par un éloge perfide ; c'est de mauvaise foi qu'il loue le prince d'Autriche et qu'il élève sa gloire jusqu'au soleil. Je te rejoindrai, quand même tu serais audelà des mers, Klingsor de Hongrie! J'en appelle à toi, et je peux te choisir sans crainte, car tous les poëtes rendent hommage à ta science. Quand tu devrais compter le sable de la mer et nommer chacune des étoiles, avec toi, je ne succomberai point. Je demande à le chercher en Hongrie; il faut que Klingsor vienne, car il sait apprécier le noble Léopold. » Sa prière touche le cœur de la princesse Sophie qui intercède en sa faveur. Il part, et longtemps le Rhin coule à grands flots à travers Mayence avant qu'il ne retourne de son voyage. Il reparaît enfin avec le savant Klingsor, qui s'attaque aussitôt à Eschenbach cn lui proposant ses énigmes mystiques. Cette seconde partie du poëme, la plus riche, Ja plus in- téressante, est malheureusement aussi la plus obscure et la moins facile à exposer. Les deux manuscrits de Zurich et d'Iéna présentent même ici d'assez grandes divergences qui ajoutent encore à la difficulté du texte. Je me contenterai donc d'en donner quelques extraits qui suffiront pour juger de l'ensemble. KLINGSOR. « Un père criait à son enfant, endormi sur une digue de la mer : Réveille-toi, mon fils! c'est par amour que je t'appelle; le vent soulève la mer, la nuit s'avance. Si je te perdais, ma douleur serait grande. —Cependant l'enfant continuait à dormir. Que fait le père? Il s'approche de lui et le frappe de sa canne en criant : Réveille-toi, avant qu'il ne soit trop tard. « Le père justement irrité sonne ensuite du cor en répétant : Réveille-toi, insensé ! — Dans sa juste colère, il saisit l'enfant par ses blonds cheveux et lui donne un coup sur l'oreille. —Ton cœur est donc fermé, s'écrie-t-il ; il faut que je te laisse, puisque ni le bruit du cor ni la douleur du coup ne peuvent te réveiller. Toutefois, je t'aiderai encore si tu veux échapper aux vagues. « Le père, ému de douleur, regarde de nouveau son fils chéri ; son âme est courroucée : il lui lance un fléau. —Regarde, dit-il, regarde, le messager que je t'envoyai est Eudé-mon, un être sans malice, et tu l'as repoussé pour te confier au lynx qui t'a plongé dans un sommeil funeste ! — Aussitôt la digue se rompit et la mer déborda de toutes parts. ESCHENBACH. « Klingsor, je délierai ces nœuds; permets, sage maître, qu'au nom des douze apôtres je puise la vérité au milieu de cette mer. Si je me laisse prendre aux filets, je souffrirai tes reproches sans murmure, et tu peux rire de moi si mon ignorance m'abuse. Je te dirai qui appela l'enfant : c'était le Tout-Puissant lui-même; tout pécheur est cet enfant, le cor sonore, ce sont les prêtres. Ainsi mon arche vogue sur ton Océan. « Si mes sens sont rassis, je te dirai ensuite ce qu'est la digue : c'est le temps que Dieu a fixé à chaque homme. Si tu négliges ce temps, crois-moi sans vain détour, tu romps toi-même la digue qui te protége. Les vagues sont tes années, les vents tes jours futurs, Eudémon est ton ange, le lynx est le démon qui t'apprête un triste salaire. Vois maintenant si je devine tes chants. « Écoute encore si je t'ai bien compris : le coup de canne, Dieu te le donne pour ton bien ; son premier châtiment, ce sont les peines du cœur. Si tu ne te corriges, il te frappe de maladie; si tu persistes à dormir dans le péché, son fléau, c'est la mort qu'il t'envoie. Il veut que tu te repentes et que tu te confesses ; sinon, l'enfer te reçoit pour toujours. J) D'autres énigmes sont proposées dans le même style, et alternativement résolues avec le même succès par Klingsor et par Eschenbach. Voici l'image brillante et ingénieuse par laquelle ce dernier désigne la croix du Christ : § Ein edel boum gewahsen íst In eime garden, der ist gemacht mit hoher list : Sin wurzel kan den helle grunt erlangen, Sin zol der rüret an den tron Da der siize Got bescheidetfriunde Ion; Sin este breit ltant al die werlt bevangen. Der boum an ganzer zierde stat, und ist geloubet schcene; Dar ufe sizzent vogelin, Süzes sanges wise nach ir stimme fin, Nach maniger kunst so halten sie ir gedcene. « Un arbre superbe s'élève dans un jardin, arbre d'une forme merveilleuse; car sa racine s'étend jusqu'au fond de l'enfer, et son faîte atteint le trône où le bon Dieu récompense les justes. Cet arbre brille d'un vif éclat, et partout on vante sa beauté ; sur ses branches sont perchés des oiseaux qui modulent des chants harmonieux et dont les doux concerts varient à l'infini. » Klingsor développe l'allégorie, à la grande joie de tous les autres poëtes, dont Vogelweid exprime ainsi les sentiments : VOGELWEID. « Tu expliques tout si bien que je ne puis me taire, car des larmes de joie remplissent mes yeux. En vérité, c'est un ange de sagesse qui a voulu que Henri d'Ofterding commençât celte lutte poétique à laquelle nous devons celte source de science pure, la présence dans ces lieux d'un maître si illustre. Moi, Walter de Vogelweid, je n'ai jamais entendu des chants aussi profonds, aussi sublimes, aussi propres à enflammer mon cœur. A Paris j'ai trouvé une bonne école; à Constantinople les fruits de la science m'ont été offerts par les prêtres. J'ai étudié aussi à Bagdad et suivi l'école de Ba-bylone; trois ans j'ai consacré mes veilles à Mahomet et laissé flotter mes pensées dans les erreurs du paganisme. Mais, si les prêtres de Rome ont un Dieu, celui-ci est inspiré par lui ! i> Les énigmes recommencent entre les deux rivaux et se prolongent jusqu'à la fin du jour. Pendant la nuit, le démon Nasian vient, d'après l'ordre deKIingsor, questionner Eschen-hach sur le cours mystérieux des astres ; mais celui-ci refuse de lui répondre et le bannit par le signe de la croix. Le démon furieux retourne auprès de Klingsor et l'engage à déployer toutes ses ressources. Le lendemain, la lutte commencée est interrompue par le départ du landgrave qui se rend à Paris avec sa femme pour y vérifier une assertion des deux poëtes. A leur retour, Hermann et Sophie prennent place pour assister à la dernière épreuve. KLINGSOR. « Henri d'Ofterding a en moi un appui ; quiconque a ce bouclier peut bien défendre une place. Aussi Schreiber et Biterolf aimeraient-ils mieux voir près de lui un loup sauvage, et Walter lui-même partage leur terreur. Wolfram d'Eschenbach est le bouclier de tous ; lui seul les défend contre le tranchant de l'épée. Car mes attaques sont des traits acérés, elles sont trop rudes pour leurs légers écus. ESCHENBACH. « Lorsqu'on lance des traits acérés avec autant d'art que Klingsor, et que cependant on résiste, comme moi, invulnérable et immobile, sans reculer devant lui d'un seul pas, il est vrai de dire que la science d'un laïque a fait honte à celle d'un clerc. Les prêtres allemands en conviendront eux-mêmes : ma marche a été vive, il ralentit la sienne, de peur qu'on ne l'entende jusqu'en Hongrie. » Après cet échange de courtoises paroles, cet hommage réciproque des deux nobles champions, ils reprennent leur lutte dogmatique, dans laquelle nous ne les suivrons pas; car, outre l'obscurité des énigmes, leur dialogue est semé d'une foule d'allusions aux traditions romanesques du moyen âge, dont la bizarrerie, comme nous l'avons remarqué, sort souvent du domaine de la raison et échappe à tout commentaire. Toutefois plus d'une perle précieuse est encore cachée sous cette rude enveloppe, plus d'une vérité importante repose au fond de cet amas confus. L'issue de la lutte n'est point précisée; elle est d'ailleurs de peu d'importance, et nous devons croire que tous ces poëtes rivaux se retirèrent réconciliés et enrichis par la munificence du généreux landgrave, dont la cour était alors le sanctuaire des lettres. Malgré l'incohérence de cette œuvre et les lacunes qui la défigurent, elle est du plus haut intérêt et riche en graves enseignements ; car dans ce récit versifié, qui n'est ni un drame ni une satire, mais un simple tableau historique, nous trouvons le plus fidèle miroir des mœurs chevaleresques du treizième siècle. XXV Uinnesinger, élégie russe (l'Igor. Parmi les minnesinger qui n'ont point pris part à la lutte de Wartbourg, et qui ont cependant vécu à cette brillante époque d'enthousiasme poétique, le plus distingué par son caractère est sans contredit Gotfrid de Strasbourg, qui fleurit dans la première moitié du treizième siècle, et fut, dit-on, moine vers 1230, mais dont la naissance et la vie nous sont également inconnues. Chez lui, la force de l'expression, la sagesse des pensées, la mélodie du rhylhme se joignent à un' sensibilité si profonde et si vraie qu'il est regardé avec raison comme un des plus grands poëtes de son temps. On a de lui l'épopée de Tristan et Ysolde, dont nous parlerons plus tard, un hymne à la Vierge, et quelques odes d'autant plus remarquables qu'elles s'écartent de la sphère ordinaire de la poésie érotique pour élever l'âme de la beauté à la vertu suprême , des choses visibles aux choses spirituelles, de la créature au Créateur. C est dans ce sens éminemment moral que, sous une allégorie aussi neuve qu'ingénieuse, il célèbre en ces mots l amour divin . § « Quiconque poursuit l'amour de Dieu doit avoir le cœur d'un chasseur, un cœur que rien n'effraie dans cette chasse difficile. Il a besoin d'une force héroïque s'il veut atteindre ce pur amour et s'il veut y persévérer. Lutter, combattre, il le doit jour et nuit pour acquérir ce bien céleste; car on ne l'obtient pas en dormant : il faut courir à sa poursuite avec ardeur, avec droiture, avec un cœur ferme et constant. « L'amour de Dieu, si grand, si noble, est plein d'humilité et de douceur. Quiconque ne remplit pas son devoir ne pourra jamais en jouir; jamais ses feux si doux n'enflammeront son âme. Cet amour est si plein de délices qu'il réclame notre première pensée, le sang le plus pur de notre cœur; sinon, nous ne pouvons le connaître. « Ceux qui restent étrangers à cet amour sont aveugles les yeux ouverts, ce sont les enfants de la terre ; mais ceux qui le possèdent sont les enfants de Dieu. En tous pays ils goûtent le prix de l'amour : leurs fruits sont fécondés par une rosée céleste, sur eux plane la protection de Dieu qui les bénit dans tous les temps, qui les élève au comble du bonheur. « Celui qui n'a point obtenu cet amour n'a jamais connu le bonheur suprême, jamais une pensée salutaire n'a pris racine au fond de son cœur. Celui qui ignore cet amour est comme une ombre sur un mur, privé de vie, privé d'âme et de sens. Celui qui le repousse est un vase vide de grâce; le miroir de son cœur est terni, et son corps dépouillé de la fleur d'innocence. a Moi qui parle de ce divin amour, hélas! j'en ai si peu moi-même que j'ai bien raison d'en gémir. Ah ! s'il éclairait mon esprit comme il pénètre les âmes pures qui savent résister et triompher, je pourrais mieux chanter les joies célestes ! Si maintenant, hélas ! la voix me manque, c'est que, pendant toute ma carrière, j'ai porté dans mon cœur si peu de cet amour ! D La sensibilité qui respire dans ces vers se retrouve dans toutes les poésies de Gotfrid ; souvent il aime à rentrer en lui-même et à ramener avec lui le lecteur à une contemplation attentive de la nature. Aussi a-t-il réussi plus que tout autre, et plus même que le brillant Eschenbach, à exciter une sympathie profonde et à devenir le poëte des âmes tendres. A ce génie grave et méditatif opposons un esprit plein de verve, une imagination vive et légère, douée d'une intarissable gaieté. Nous trouverons dans Ulric de LichtCllS-tein, issu d'une famille noble attachée à l'Autriche dès l'an 1250, le type parfait du chansonnier de bon ton, du poëte galant, du courtois chevalier, dont toute la vie est consacrée aux dames pour lesquelles il chante et combat tour à tour. La pureté de son langage, la grâce et la variété de ses cadences et l'aimable enjouement de son humeur lui assurent un rang éminent, non-seulement parmi les minne- singer, mais parmi tous les poëtes érotiques de l'Allemagne qui le proclame son Anacréon. C'est ainsi qu'étranger à toutes les luttes sanglantes qui désolèrent l'empire sous le règne de Frédéric II, il peint son heureuse insouciance dans ces vers pleins de mélodie : § In dem walde süsse töne Singent kleine vögelin, A uf der wiese blumen schdnc Blühent gegen der sunne schin: Also blültt min hoher muot, In gedank an deren güte, Die berichert min gemiite Swie der troum den armen tuot. « Dans les bois les petits oiseaux font entendre leurs doux concerts, dans les champs les fleurs odorantes s'épanouissent au soleil du printemps : ainsi s'épanouit mon cœur lorsqu'il pense à la bonté de celle qui le comble chaque jour de richesses comme le songe enrichit l'indigent. » Sa pensée dominante est encore exprimée dans cette ode qu'il termine par une gracieuse allégorie : « Malheur aux méchants qui méconnaissent la joie! Ce sont des lâches, car leur mélancolie leur fait perdre à la fois contentement et honneur. « Celui qu'une femme chérie ne peut rendre à l'allégresse par son amour et son sourire, que celui-là renonce au bonheur; jamais les roses de mai ne réjouiront ses yeux. « Quant à moi, j'aime une tendre rose qui sait dire de aouces paroles; son sourire me comble de joie; elle peut, de ses lèvres vermeilles, ôter la peine du fond de mon cœur. « De même que l'ingénieuse abeille sait extraire le parfum des fleurs, ses yeux bannissent tout chagrin de mon âme ; son accueil, ses adieux sont pour moi pleins d'attraits. » Le dialogue suivant est aussi remarquable pour l'expression que pour le rhythme, dont la grâce et la vivacité rendent admirablement l'idée du poëte, mais doivent nécessairement pâlir dans une imitation prosaïque : « Dame charmante, dame pure et bonne, je crois que le tendre amour vous touche et vous anime. Si jamais vous sentiez ses atteintes, votre bouche vermeille connaîtrait les soupirs. « —Chevalier, dites-moi ce qu'est l'amour; est-ce un jeune homme, est-ce une jeune fille ? car je l'ignore. Peignez-moi ses traits, son allure, afin que je me garde de lui. « — Belle dame, l'amour est si puissant que toutes les contrées lui obéissent; son pouvoir est infini. Demandez-vous son caractère : il est méchant et il est bon, il fait plaisir et il fait peine; telle est sa fantaisie. « — Chevalier, l'amour peut-il bannir toute douleur et toute amertume? Peut-il rendre lajoie à l'âme, assurer l'honneur et la vertu ? Si tel est son pouvoir, il est bien grand sans doute. « — Belle dame, je vous dirai de lui que ses dons sont inappréciables : il répand la joie et l'honneur, il orne de toutes les vertus, il fait le charme des yeux et les délices de l'âme. Bienheureux sont ceux qu'il favorise! « — Chevalier, comment acquérir sa faveur ? Si j'en dois souffrir quelque peine, je suis trop faible, je ne puis m'y soumettre. Que faire pour obtenir ses dons? J'attends votre réponse. « — Belle dame, il faut m'aimer tendrement comme je t'aime ; il faut que nos deux cœurs soient unis en un seul : tu seras à moi, et moi je serai à toi. « —Chevalier, cela ne se peut; restez à vous, je reste à moi ! » Nous bornerons ici ces citations déjà trop multipliées peut-être, évitant de suivre davantage les entraînements d'un style enchanteur. C'est ce style, c'est ce coloris qui donne aux conceptions les plus légères, les plus futiles en apparence, une grâce et un éclat inimitables et rebelles à toute traduction. Nous ne chercherons donc pas à saisir dans leur vol tous ces poëtes contemporains de Gotfrid et de Lichtenstein, qui ont exercé sur des riens leur imagination vagabonde, ne rachetant pas toujours par la finesse et la grâce la frivolité de leurs tableaux. Nous ne nous arrêterons pas à rapporter les noms, et encore moins les productions nombreuses des min-nesinger qui, vers cette même époque, affluèrent partout en Allemagne. Nous savons bien que ce genre de travail, présentant peu de fond par lui-même, fatigue l'attention assez vile, puisqu'il n'a guère d'autre. importance que celle que lui donnent les personnages eux-mêmes. Qu'il nous suffise de citer ici Nithard, à qui ses poésies populaires et faciles ont acquis une célébrité peu méritée; Pfeffel, doué d'un tact plus fin et dont le nom fut illustré depuis par une génération d'hommes distingués; Henri de Morungen et Christian de Hamle, l'un remarquable par sa sensibilité profonde, l'autre par son imagination ardente et passionnée; Conrad de Flecke et Rodolphe de Hohenems, l'un auteur du poëme de Fleur et Blanchefleur, l'autre de ceux d'Alexandre, de Barlaam , de Guillaume d'Orléans. Parmi les grands qui protégèrent les lettres et qui surent les cultiver avec goût, on doit nommer surtout le duc Henri de Breslau, le duc Jean de Brabant, le margrave Otton de Brandebourg, le margrave Henri de Misnie, le roi Venceslas de Bohême, et le jeune et infortuné Conradin. 9 Mais, avant de signaler les œuvres des derniers minne-singer de l'Allemagne, jetons les yeux sur les états slaves, sur cette vaste famille de peuples qui elle aussi avançait à grands pas dans la voie de la civilisation, où elle fut arrêtée depuis par d'épouvantables catastrophes. Quoique étrangère au mouvement enthousiaste qui avait poussé vers la Palestine tant de phalanges poétiques et guerrières, la famille slavonne avait puisé, dans ses rapports pacifiques ou hostiles avec les empires limitrophes, une émulation généreuse et de vives incitations au progrès. La Hongrie et la Bohême s'inspiraient de l'Allemagne, la Servie et l'illyrie de la Grèce; la Pologne, en marchant au combat et en défendant ses frontières contre les Lithuanes païens, chantait en chœur le bel hymne à la Vierge, composé en langue nationale à une époque fort reculée, attribué même a saint Adalbert qui fut évêque de Prague au dixième siècle. La Russie, quoique morcelée et affaiblie par le funeste système des apanages, résistait avec courage aux Polovces nomades et célébrait une expédition hardie, tentée contre ces hordes sauvages, dans un poème en prose cadencée plein de mouvement et d'éclat. Le chant d'Igor, prince héréditaire de Kiev en 1185, d'abord vainqueur, puis captif des Polovces, brisant ensuite ses fers avec une rare audace et ramenant aux siens la victoire, est, d'après les annales de Nestor, le premier monument de l'idiome Slovène parlé alors simultanément par les Polonais et les Russes. Cette élégie du douzième siècle, œuvre d'un chantre resté inconnu, retrouvée en Russie dans un vieux manuscrit dont l'authenticité a été constatée, se distingue par un style harmonieux, une douceur d'expressions et une mollesse de formes presque inexplicables à cette époque, à moins qu'on ne les attribue au contact de la civilisation du Bas-Empire qui jetait alors son dernier éclat. On y remarque surtout une imagination vive et un élan tout poétique, qui se manifestent dès le début1. ÉLÉGIE D'IGOR. « Ne serait-il pas bien, frères, de commencer en vieux style le grave récit de l'expédition d'Igor, du fils de Sviatos-lav? Que le poëme commence donc d'après l'histoire du temps, et non à la manière de Boïan, l'ancien barde. Voulait-il composer un poëme : ses pensées s'égaraient comme le loup gris dans les bois, comme l'aigle cendré dans la plaine. Pensait-il à quelque guerre ancienne : il lançait dix faucons contre une troupe de cygnes, et le premier qui faisait une capture entonnait aussi le premier chant, soit sur le vieux Jaroslav, soit sur Mistislav l'intrépide. Ou plutôt il ne lançait pas d'oiseaux chasseurs, mais ses doigts prophétiques touchaient les cordes vibrantes, et d'elles-mêmes elles chantaient les exploits des héros. » Peut-on peindre d'une manière plus vraie et plus pittoresque à la fois ces effusions naïves, ces vieux chants populaires, ces vifs élans de poésie lyrique, qui chez les Grecs ont eu leur Tyrtée, chez les Romains leur Ennius, chez les Celtes leur Merlin, chez les Scandinaves leur Bragi, chez les 1 Voir notre Histoire de la littérature des Slaves, où ce poëme a été reproduit en entier, et pour la première fois, en langue française. Slaves leur Lumir et leur Boïan, immortels interprètes de la gloire nationale et des nobles passions qui exaltaient les cœurs? Voici maintenant la peinture moitié païenne de la fatale défaite qui accabla Igor : « Le cinquième jour de la semaine ils écrasèrent les troupes des Polovces et se répandirent comme des traits dans la plaine... Mais le lendemain une aube sanglante annonce le jour : du côté de la mer s'élèvent des nuages noirs gon-llés de grêle, capables d'obscurcir quatre brillants soleils; de leur sein volent des éclairs livides, gronde le tonnerre, jaillissent des torrents de pluie versés par le Don redoutable. Ici les lances se brisent, les sabres éclatent sur les casques ennemis. 0 Russes, pour vous plus de bonheur! Voyez ! les vents, ces enfants de Stribog, fondent de la mer comme des flèches acérées sur les vaillantes légions d'Igor. La terre tremble, les fleuves se troublent, la poussière roule, les étendards frémissent. Les Polovces s'élancent des bords du Don, des bords de la mer; de tous côtés ils cernent les troupes russes. Les fils de Bies traversent la plaine en rugissant, et nos braves Russes se retranchent derrière leurs boucliers rouges... Du matin au soir, du soir à l'aurore, les traits acérés volent, les glaives tonnent sur les casques, les lances durcies retentissent sur cette plage inconnue et lointaine. La terre, noircie sous les pieds des chevaux, est semée de membres, abreuvée de sang, pour le malheur de la Russie. Quel bruit, quel frémissement entends-je avant l'aurore? Igor replie ses bataillons, car il plaint Vsevolod, son frère, accablé de blessures. Ils combattirent le premier jour, ils combattirent le second, au midi du troisième tomba la bannière d'Igor. Les deux frères captifs se séparèrent sur les bords de la Kaïala ; ici s'épuisa le vin sanglant, ici se termina le festin des braves Russes ; ils avaient abreuvé les ennemie, et eux-mêmes tombèrent pour leur patrie! » Après cette description si pleine de verve, si brillante de poésie locale et de souvenirs patriotiques, citons encore les plaintes touchantes de Jaroslavna, femme d'Igor, sur la captivité de son époux : « Jaroslavna pleure dès l'aurore sur la terrasse de son château de Putivl : 0 vents, s'écrie-t-elle, vents bienfaisants, pourquoi souffler avec tant de force ? Pourquoi lancer de tes ailes invincibles ces traits ennemis sur les guerriers de mon époux? Pourquoi, hélas! abattre sur l'herbe ce qui faisait tout mon bonheur ? — Jaroslavna pleure dès l'aurore sur la terrasse de son château : Glorieux Dnieper, s'écrie-t-elle, tu t'es frayé une route à travers les rochers des Polovces ; tu as porté sur tes flots les proues recourbées de Sviatoslav s'avançant contre les hordes de Kobiak. Ah ! porte aussi vers moi mon bien-aimé, afin que mes larmes matinales cessent enfin de couler dans la mer ! — Jaroslavna pleure dès l'aurore sur la terrasse de son château : Soleil, s'écrie-t-elle, soleil trois fois brillant, tu réchauffes et tu charmes tous les yeux. Mais pourquoi, hélas! darder tes flammes ardentes contre les guerriers de mon époux? Couchés sur la plaine aride, la chaleur a desséché leurs arcs et l'angoisse a fermé leurs carquois ! » Nous ne multiplierons pas ces citations qui suffisent pour montrer le mérite de cette narration poétique, composée, au milieu des troubles de la Russie, dans le noble but de rapprocher et de concentrer tous les efforts des princes dans une ligue patriotique contre de barbares agresseurs. Mais déjà le danger était irrésistible : les hordes mongoles de Gengis-kan, s'élançant de leurs steppes sauvages, inon- dèrent bientôt toute l'Asie. Elles traversèrent l'Oural, envahirent la Russie, et dans deux batailles décisives, celles de la Kalka et de la Site, en 1224 et 1238, elles brisèrent le sceptre des princes et soumirent le pays à une dure servitude , à une torpeur abrutissante qui se prolongea pendant plus de trois siècles. Se tuant de la sur la Pologne, où régnait un roi enfant, èlles furent vaillamment repoussées à Liegnitz parle généreux Henri de Breslau qui périt les armes à la main. Elles dévastèrent ensuite la Hongrie et s'avancèrent jusqu'en Bohême, où le vaivode du roi Venceslas, l'intrépide et heureux Jaroslas, les vainquit enfin à Olmutz et les recula vers la Crimée ; victoire dignement célébrée dans un vieux poëme national. Henri de Breslau et Venceslas de Bohême joignirent à la gloire militaire l'art gracieux des minnesinger. Il nous reste d'eux des chants allemands et bohèmes dont le mérite n'est nullement inférieur à la plupart de ceux que nous avons cités. Mais nous bernerons ici ces extraits dont la répétition paraîtrait monotone par l'identité du sujet, pour jeter un rapide coup d'œil sur d'autres monuments de cette période. XXVI Maximes morales des Minnesinger. Conradin, dernier représentant de la famille impériale de Souabe, qui devait expier sous la hache du bourreau, par les ordres du farouche Charles d'Anjou, la légitime audace avec laquelle il revendiqua le trône de ses pères, avait cultivé en Allemagne, dans les paisibles années de sa jeunesse, cette poésie douce et touchante qui était l'apanage des nobles cœurs. Le supplice inique qu'il subit à Naples en 1268 avec son ami Frédéric d'Autriche, dernier rejeton de la maison de Bamberg, a fait sur tous les siècles une impression profonde qui a suffi pour immortaliser son nom. Mais ses qualités chevaleresques jointes à son talent poétique lui eussent assuré une autre illustration, à en juger par ces vers gracieux qui lui sont attribués dans la collection des minnesinger. « Je me réjouis de voir les fleurs brillantes que le doux mois de mai nous ramène. Naguère encore l'hiver les glaçait ; les beaux jours effaceront ses ravages et rendront l'allégresse au monde. « Mais que me font les plaisirs de l'été et ses longs jours resplendissants de lumière? Toute ma consolation dépend d'une noble femme qui me cause une douleur cruelle; ne serait-il pas digne de sa vertu de rendre la joie à mon âme? « Si je dois me séparer d'elle, le bonheur me fuira, et je mourrai de regret d'avoir jamais songé à l'aimer. L'amour, hélas! m'était inconnu; maintenant ses rigueurs me font trop bien sentir que je ne suis encore qu'un enfant ! » A l'extinction de l'illustre famille qui avait été sa gloire et son appui, la muse allemande, triste et découragée, poursuivie par le fracas des armes, par les horreurs de la guerre civile qui désolait alors tous les états, laissa tomber cette lyre harmonieuse qui avait fait palpiter tant de cœurs, et charmé, al'ombredes vieux châteaux, tant de braves chevaliers et tant de nobles dames, pour se mêler à la foule vulgaire, pour soutenir et animer de rudes chansons , premiers essais discordants et informes par lesquels débutaient les meistersinger. Cependant quelques sons de cette douce harmonie, qui avait retenti dans un siècle de gloire, vibrèrent encore de distance en distance avant de s'évanouir pour toujours. Ils trouvèrent un écho dans quelques cœurs fidèles, zélés admirateurs de l'antique chevalerie dont les traditions étaient encore vivantes, et c'est ainsi que l'ère des minnesinger se prolongea jusqu'au quatorzième siècle. Aussitôt que l'inspiration s'arrête, la raison discute et analyse ; elle recherche et signale les lois que l'inspiration a suivies sans les connaître ou plutôt sans les remarquer. Les écoles se forment et s'isolent, et les imitateurs suivent chacun leurmodèle. C'est ainsi qu'à cette époque de décadence, où le goût de la chevalerie régnait encore mais en s'affai-blissant tous les jours, on avait érigé en systèmes les tendances diverses des anciens minnesinger; chaque nouveau poëte, choisissant parmi eux, trouva un maître dont il étudiait la manière, et dont il parvenait, après de longs efforts, à reproduire tout, excepté le génie. Au milieu de ces imitations serviles et nécessairement décolorées, un homme doué d'un talent supérieur et animé d'un sincère enthousiasme pour les souvenirs poétiques du moyen âge, Conrad de Wurzbourg, qui fleurit vers 4270, avant et pendant le règne de Rodolfe 1, s'efforça d'arrêter par de vastes travaux la destruction totale qui menaçait les lettres au milieu de l'abrutissement des grands et des périls imminents de la guerre. Son esprit souple et son heureuse mémoire lui aplanissant tous les sujets, nous le voyons marquer dans le genre héroïque par l'épopée de la Guerre de Troie et l'allégorie de la Forge d'ur; dans le genre didactique par des maximes et des labiés ; dans le genre lyrique par plusieurs odes pleines de verve et d'éclat, quoique dénuées de celte grâce naïve qui .distingue les premiers minnesinger. Cependant rien de plus sincère, de plus passionné même que son ardeur poétique, qui eut à lutter contre tous les dédains, contre toutes les violences de son temps, ce qu'il exprime lui-même avec goût en se comparant au rossignol solitaire qui chante sans écho dans une sombre forêt. Vivement ému des scènes de désordre qui ensanglantèrent le long-interrègne, il ne cesse de regretter les anciens temps, d'exalter la gloire de la chevalerie et de rappeler ses contemporains au culte de l'honneur et de la beauté. Cette idée fixe, empreinte dans tous ses poëmes, ne se manifeste nulle part avec plus force que dans cette ronde en forme de dithyrambe sur la Lutte de Mars et Cupidon, où la fiction mythologique et les mouvements variés de la danse sont habilement entremêlés de graves réflexions sur son temps : « La belle Vénus est assoupie, elle qui jadis présidait à l'amour. Mainte noble femme, privée de son appui, se plaint de rester seule, oubliée de tous ceux qui, dès longtemps sourds à toute affection, sont entraînés par leur aveuglement funeste au milieu du carnage, des meurtres, des rapines. « Le dieu Mars domine nos contrées ; il poursuit Cupidon par le fer et le flamme. Les amours s'en affligent, eux qui régnaient sans crainte quand Rivalis et Blanchefleur exhalaient leurs tendres soupirs. Mais maintenant chevaliers et paysans préfèrent le pillage, l'incendie à toutes les douceurs de l'amour ; ils ne craignent pas d'affliger les femmes, dont la pureté, la grâce, la noblesse sont cependant bien plus dignes d'ambition que les vils trésors qu'ils recherchent et que donne le terrible vainqueur. « Celui que je viens de nommer est le dieu de la guerre ; son pouvoir a fermé le temple du bonheur. La danse est oubliée, les pourpoints sont proscrits, et le casque et l'épée remplacent les guirlandes de fleurs. Sur toute l'étendue de la terre la discorde répand des semences funestes dont les fruits entraînent l'homme à abuser des biens, à se jouer de la vie de ses semblables. « La violence règne sur les grandes routes, la justice est couverte d'opprobre, le droit est plus tortueux qu'une faucille, la paix et la pitié sont frappées de mort. Le monde ne peut que gémir, privé de tout bonheur, puisque le noble Cupidon a été sacrifié au dieu Mars, puisque ses lois sont violées par la déesse perfide qui entraîne tant d'hommes à leur ruine. Quand Troie devint la proie des flammes, quand le galant Pâris perdit la vie, la faute en fut à la discorde. « Défends-toi, noble Cupidon, avant qu'ils ne t'oppriment entièrement ; fais-leur souffrir les peines de l'amour. Si le monde est assez insensé pour vouloir repousser tout plaisir, prouve-leur ta force, arrache-les aux combats. Que cette foule altière connaisse l'amour, que l'aspect de leurs peines réjouisse les yeux des femmes. Lance-leur ces flèches, ces traits ardents qui ont déjà percé tant de cœurs ; accable-les sous ta puissance. Ils connaîtront enfin la tendresse en quittant les combats, en renonçant à la guerre, en contemplant ces femmes si pleines de charmes. « Leurs courses, leurs luttes leur paraîtront odieuses ; l'amour bientôt adoucira leurs peines ; leurs vœux, les femmes daigneront les écouter; elles peuvent, elles veulent leur rendre le bonheur. « Vénus, reine puissante, réveille-toi ! Cupidon est prêt a te suivre dans les camps. Lance tes flammes victorieuses à tous ceux qui combattent ; que les liens de l'amour les étrei-gnent et les blessent, que ses feux les étouffent jusqu'à ce qu'ils reconnaissent que la douce sympathie donne en tout temps la joie il celui qui l'admet dans son cœur. « Chantez donc et dansez, jeunes et vieux, avec joie ; que vos cœurs épanouis oublient tous leurs chagrins ; les guirlandes et les fleurs retrouveront leurs charmes, les robes, les pourpoints reviendront en honneur. « Le pillage, l'incendie fuiront devant l'amour; car sa puissance est irrésistible. Nobles femmes, consolez-vous, vos chagrins auront leur terme : l'amour brûlera plus d'un cœur maintenant entraîné vers la guerre. Cette ronde vous a été chantée par Conrad de Wurzbourg. Puissent les sons légers qu'il module n'annoncer que la vérité! » Après ce noble chantre, mort à Fribourg en Brisgau vers la fin du treizième siècle, la poésie chevaleresque marcha de plus en plus vers une décadence inévitable, signalée par les extravagances de Tannhàuser et de Stricker, et d'autres poëtes plus médiocres encore. Parmi ceux qui, sans s'affranchir du mauvais goût dont les traces se montraient de toutes parts, surent au moins rendre justice au talent de Conrad, on doit citer Henri de Meissen surnommé Frauen-lob, docteur en théologie à Mayence, où il acquit une grande renommée par ses vers plus corrects qu'élégants, plus sentencieux que réellement poétiques, et déjà parsemés de ces expressions vulgaires qui dénotaient la décadence. Toutefois telle fut l'estime dont l'entourèrent les femmes, tières de voir un personnage aussi grave célébrer encore leurs charmes et leurs vertus, qu'à sa mort, en 1318, ce furent elles qui formèrent son cortége. Le zélé panégyriste du beau sexe avait une hante idée de lui-même, témoin ces vers sur ses devanciers : « Tout ce qu'ont chanté Reinmar et Eschenbach, fout ce qu'a peint Vogelweid sous de si riches couleurs, moi, Frauen-lob, je l'enrichis encore. Car, sachez-le, ils n'ont puisé que l'écume, ils ont manqué le fond , et moi j'atteins le fond par la pensée ainsi que par le langage ; mes paroles et mes chants sont exempts d'illusion et m'assurent de droit la couronne. « Ils ont suivi les détours des routes artificielles; semblables à du bois sec auprès d'un arbre vert, ils doivent trouver en moi leur maître. Car je sais maîtriser ma verve, j'assaisonne habilement mes pensées, et jamais les accents de ma voix n'ont franchi les bornes du bon sens. » La dernière lueur de poésie chevaleresque fut marquée par un chantre d'un talent plus réel, quoique moins généralement apprécié, par Jean Hadloub qui vivait à Zurich au début du quatorzième siècle, et qui se distingua par une délicatesse de sentiment, par une pureté de pensée et d'expression qui rappellent les meilleurs modèles. Il fut l'ami de Roger Manesse, et c'est par lui que nous savons l'histoire de la composition du précieux manuscrit auquel il prit sans doute une part active, quoiqu'il s'oublie entièrement lui-même dans ce bel éloge qu'il fait de ses protecteurs : « Où trouverait-on , dans tout l'empire, autant de poésies que dans un seul livre à Zurich ? Manesse a travaillé avec ardeur à réunir tous les chants des maîtres, et maintenant il possède ce trésor. Que tous les poëtes accourent vers lui et célèbrent dignement ses louanges ; car, partout où il connaît de beaux vers, il s'efforce de les recueillir. « Son fils le marguillier le seconde avec zèle ; leur collection est riche en vers mélodieux, ils retirent une grande gloire de cette inspiration heureuse. Nobles eux-mêmes, ils songent aux nobles femmes et ne veulent pus laisser périr les chants si doux qui leur sont consacrés. « Celui qui aime les vers a le cœur magnanime. La poésie est un don précieux produit par le pur amour des femmes; c'est de là que nous vient toute ardeur généreuse. Que serait le monde sans cette beauté touchante qui réveille sans cesse de tendres sentiments, qui nous inspire tant d'odes et de poëmes, tant de chants mélodieux partant du fond des cœurs! i> Après avoir épuisé tout ce que nous avions à dire sur les poésies lyriques des minnesinger, nous devons parler maintenant de leurs poésies didactiques, qui sont pour la plupart confondues avec les premières dans le vaste recueil de Manesse, et présentent souvent avec elles une analogie si intime qu'il est impossible de les en séparer. Les chantres dont le cœur et la lyre étaient consacrés à l'amour chevaleresque, non à cette passion basse et sensuelle qui énerve l'homme en le dégradant, mais à ce sentiment délicat et pur qui lui fait admirer la beauté dans la vertu, entremêlaient sans cesse leurs tendres plaintes d'élans religieux, de réflexions austères, de préceptes de sagesse et de morale qui sont l'essence du genre didactique. C'est ainsi que Vogelwcid, Hartmann, Gotfrid, Conrad de Wurzbourg, peuvent être regardés comme appartenant à cette classe aussi bien qu'a celle des poëtes lyriques, quoique le rhylhme dans lequel ils ont écrit se rapproche plus généralement de l'ode, et que leur sujet principal soit l'amour. Mais, outre ces allusions continuelles à des sujets d'un ordre plus grave, il existe, soit dans la collection de Zurich, soit dans d'autres manuscrits séparés, un certain nombre de poëmes didactiques spécialement consacrés à la morale, et dont le rhythme ainsi que le langage indiquent l'intention expresse des auteurs d'instruire leurs lecteurs plutôt que de leur plaire, de les convaincre plutôt que de les charmer, a l'instar des leycsons des troubadours et des casloiements des trouvères. Parmi ces poëmes qui tous remontent au treizième siècle, le plus remarquable est connu, sans nom d'auteur, sous le titre des Deux Winsbeck, faisant peut-être allusion à un couple contemporain, à un père et à une mère vénérables, supposés donner à leur fils et à leur fille les conseils qui y sont exprimés. Un coloris gracieux relève ce tableau de famille, ces deux dialogues affectueux et touchants empreints d'une piété éclairée et d'une rare intelligence du monde. Quelques fragments suffiront pour les faire apprécier. § Ein wiser man hat einen san Der was in lieb als manigem ist; Den wolt er leren rehte tun, Und sprach also : Min sun du bist Mir lieb an allen valschen list; Bin ich dir sam du selbe dir, so volge mir ze dirrefrist. Die wile du lebest es ist dir guot; Ob dich ein freemder ziehen sol, du weist niht wie er ist gemuot. LE PÈRE. « Un homme sage avait un fils qu'il aimait tendrement; il voulut lui apprendre à bien vivre et lui dit : Mon fils, toi que j'aime du fond de mon cœur, si je suis pour toi ce que tu es pour toi-même, écoute maintenant mes conseils. Ils te seront utiles pendant toute ta carrière; car, si un étranger devait être ton guide, tu ne saurais quels sont ses sentiments. « Mon fils, aime Dieu avant tout, et dès lors ne crains aucun mal ; car il te délivrera de toute peine. Regarde le monde, comme il trompe ses esclaves ; vois quelle est leur dernière récompense! C'est le poids du péché; et ceux qui s'y soumettent perdent à la fois et leur corps et leur âme. « Mon fils, remarque comme les cierges allumés se consument et se fondent en brûlant, et pense qu'il en est de même pour toi, de jour en jour et d'heure en heure. Pénètre-toi de cette idée, et songe à assurer le salut de ton âme; car, quelque grand que puisse être ton nom, rien ne te suivra que ton linceul. « Mon fils, glorifie Dieu de qui tu as tout reçu, et qui tient tout en sa puissance; il t'accordera encore une existence sans fin et plus de bénédictions que la forêt n'a de feuilles. Mais, pour obtenir ces dons précieux, recherche sa bienveil-lance et envoie devant toi des messagers qui te préparent une place avant que, par son ordre, se ferment les portes du ciel... LE FILS. « Mon père, tu m'as donné, comme un homme sage, des conseils vraiment paternels. Je les suivrai de tout mon cœur, si Dieu m'accorde sa grâce qui accomplit toutes choses. Je prie mon Sauveur de permettre que je vive sous ses lois, afin qu'il me reçoive un jour dans son royaume céleste. » Dans la suite du poëme, le fils, vivement ému des avertissements de son père, lui persuade à son tour de renoncer au monde et d'employer leurs biens à fonder un hospice, où ils consacreront le reste de leurs jours à soigner les pauvres et les malades. La mère commence alors avec sa fille ce second dialogue si touchant et si vrai : LA MÈRE. « Une femme vertueuse dit à sa fille qu'elle entourait des soins les plus tendres : Que je suis heureuse de te posséder; béni soit le jour de ta naissance! Car je puis dire avec raison, avec justice, que ton aspect est doux comme le printemps. Louons-en Dieu qui nous donne tant de biens. LA FILLE. a En cela, chère mèi -e, je suis tes bons conseils ; car je loue Dieu du fond de mon âme. Puisse-t-il m'accorder la force de l'avoir toujours devant les yeux ! Je l'en supplie par sa grâce, dans laquelle je veux vivre et trouver mon bonheur. Respecter leur père et leur mère, les écouter, c'est le devoir des enfants ; heureux sont ceux qui s'y soumettent ! « Conseille-moi, chère mère, et dis-moi quelle est ta volonté; explique-la moi et je t'obéirai. La jeunesse veut être gaie et libre, mais moi je m'en abstiens ; car je sais que la présomption dépare tout. Aussi veux-je humilier mon coeur ; mainte femme, quand elle s'y refuse, acquiert un mauvais renom. LA MÈRE. « Chère enfant, conserve une douce gaieté, et vis toujours irréprochable ; alors ton nom sera respecté et ton front sera digne de la guirlande de roses. Ceux qui recherchent 1 honneur, salue-les avec grâce ; tiens-toi dans la pudeur, dans l'humble modestie, ne laisse pas errer tes regards quand des témoins malins t'environnent. La pudeur et la modestie sont deux vertus qui honorent les femmes. Que Dieu les donne à ta jeunesse, et ton bonheur fleurira toujours! » Le dialogue se prolonge quelque temps encore par des préceptes si pleins de convenance qu'ils pourraient être par- faitement appliqués à un livre d'éducation moderne. Malheureusement la fin de ce poëme manque dans le manuscrit de Manesse. On y trouve une autre composition également morale et dialoguée, intitulée le Roi Tyrol, nom supposé d'un prince écossais qui instruit son fils par des allégories renfermant un sens facile à saisir sur les bons et les mauvais prêtres et sur les devoirs du vrai chrétien. Le ton de cette pièce n'est pas dépourvu de sentiment, quoique la poésie en soit moins suave que celle de la précédente et fasse par conséquent moins regretter que l'auteur ait gardé l'anonyme. Un autre recueil de sentences morales, connu sous le nom de Freidank ou Libre Penseur, parut sous le règne de Frédéric II et acquit en peu de temps une popularité si grande qu'on l'appelait vulgairement la Bible allemande. Sans justifier un si pompeux éloge, ce livre respire une morale pure exprimée dans un style correct et précis. On peut en juger par ce début : « Servir Dieu fidèlement est la base de toute sagesse. Vouloir pour cette courte vie sacrifier le bonheur éternel, c'est s'abuser soi-même et bâtir sur l'arc-en-ciel ; car pour sauver son âme il faut renoncer à soi. » Il y a moins de piété et plus de mouvement dans deux autres poëmes contemporains, l'Hôte italien et le Coureur, dont la causticité, souvent grossière, s'attaque avec aigreur aux vices et aux ridicules, et assaisonne chacun de ses préceptes du fiel amer de la satire. Enfin ce même siècle a produit un fabuliste qui n'est pas indigne de tenir aussi sa place parmi les illustrations du moyen âge. Boner, né en Suisse où il fut moine et prédicateur, publia vers l'an 1300 un recueil de cent fables en vers, presque toutes imitées des anciens, mais revêtues d'une forme originale et empreintes de ce ton de bonhomie qui plaît par sa simplicité inoffensive et cache souvent des remarques pleines de sens. Son livre, connu sous le titre de Joyau, est un de ces recueils naïfs de sagesse populaire qui ont exercé au moyen âge la même influence bienfaisante sur les villes et les châteaux d'Allemagne que l'Esopet de Marie sur ceux de France et d'Angleterre. Cette influence s'étendit aussi à cette époque sur une autre branche de la souche germanique, jusqu'alors restée étrangère aux progrès de la littérature. Les Néerlandais de Flandre et de Hollande, descendus des anciens Frisons et parlant comme eux un dialecte bas-allemand, commencèrent à composer des fables dans leur âpre mais énergique idiome. Bientôt, dans le cours du même siècle, le poëte flamand Jacques de Maerlant publia le Miroir historique, recueil de faits et de maximes diverses, puisés dans l'histoire nationale et dans les écrits des trouvères, et le poëte hollan-' dais Melis Stoke composa une chronique rimée, qui se termine par le tableau d'une victoire remportée en 1304 sur les Flamands par les Hollandais réunis aux Français, victoire qu'il décrit avec verve et qu'il célèbre avec patriotisme. Enfin Guillaume de Matok reproduisit le roman français du Renard, et Hillegersberg ébaucha des essais de poésie populaire. XXVII Cycle épique des Francs et des Bretons. Les chants lyriques et didactiques des minnesinger, comme ceux des ménestrels et des trouvères, n'ont été que le prélude d'oeuvres beaucoup plus vastes, de conceptions beaucoup plus hardies dont l'ensemble imposant et bizarre constitue l'épopée du moyen âge. Il était naturel en effet que les hommes qui avaient vu se dérouler devant eux tant de péripéties dramatiques, tant d'émouvantes catastrophes, tant de solennels événements pendant la période si féconde du douzième et du treizième siècle, les hommes qui avaient vu tomber les voiles mystérieux de l'Orient devant l'irrésistible effort de l'héroïsme occidental, unissent dans leur admiration les glorieux souvenirs de leur race aux fictions éblouissantes d'un monde nouvellement révélé. Il était naturel que l'imagination rayonnât sans obstacle en tout sens, et qu'elle saisit avec ardeur le vrai et le faux, l'éclatant et l'obscur, le possible et l'impossible, pour les jeter pêle-mêle sur ses tableaux : galerie immense où les rêves les plus absurdes se mêlent aux réalités les plus frappantes, aux sentiments les plus délicats, aux images les plus poétiques, quel-fois même aux plus hautes conceptions de la science et de la foi. La foi d'ailleurs ne pouvait manquer à une époque qui avait vu surgir en Italie et en Espagne saint François et saint Dominique, ces chefs de deux milices nouvelles, si puissantes par leur enthousiasme et leur ardent prosélytisme. La science ne pouvait sommeiller après le réveil mémorable de la philosophie scolastique inaugurée à Paris par Champeaux et Abailard, prêchée par saint Bernard et saint Thomas d'A-quin, éclaircie et fécondée en Allemagne et en Angleterre par les mémorables découvertes d'Albert le Grand et de Roger Bacon. La poésie surtout devait briller d'un vif éclat dans ces esprits ouverts à tant d'idées fécondes, éclairés de ces reflets fantastiques qui jaillissaient du Midi et du Nord, du présent et du passé, de l'Asie et de l'Europe; pénétrés de l'impression profonde que produisait, au milieu des croisades, l'institution de la chevalerie, où chaque exploit avait sa récompense et chaque tendre sourire son espoir, où l'amour guérissait toute blessure et la religion tout remords , où la rose s'unissait si souvent au laurier de la gloire, à la palme du martyre. Les sujets traités par les poëtes épiques dans le siècle si agité des croisades se ressentent de l'émotion violente, de l'exaltation fébrile mais généreuse qui fermentait dans toutes les tètes, qui pénétrait et enflammait tous les cœurs. Les images physiques et morales, palpables et surnaturelles, se groupant toutes ensemble à leurs yeux, leur apparaissent innombrables et confuses, revêtues d'éblouissantes couleurs, qu'ils s'efforcent dans leur enthousiasme de reproduire sous tous les aspects. La terre, s'animant à leur voix, verse de son sein ces mystérieux trésors qui, cachés au fond des abîmes, sont confiés à la garde des nains, de ces types d'astuce et de malice hostiles aux destinées humaines ; les géants, emblèmes de force brutale, exercent la bravoure des guerriers ; les dragons ravissent les vierges timides que de nobles chevaliers rendent à la liberté; les ondines s'élèvent du sein des eaux pour prédire l'avenir aux mortels, et chaque arbre, chaque fleur qui orne la terre, présente un sens symbolique et moral. D'un autre côté, la mythologie grecque apparaît avec ses dieux et ses déesses, ses nymphes et ses sylvains ; la philosophie scolastique avec ses vices et ses vertus personnifiés; et l'histoire biblique et païenne, grecque et gauloise, romaine et germanique, vient jeter sur cette scène immense, où se croisent tant de reflets divers, la foule de ses rois et de ses reines, de ses amants et de ses belles, de ses hommes illustres ou obscurs, qui, acquiérant dans ces jeux fantastiques une forme et une vie toute nouvelles, deviennent quelquefois le sujet des plus émouvantes conceptions De là une foule de traditions incohérentes, le plus souvent incompatibles, constituant ensemble un même poëme par le fil d'un récit imaginaire, par une succession fictive et capricieuse d'événements qui sembleraient s'exclure. De là aussi une grande difficulté dans la classification de ces ouvrages et dans leur analyse même la plus abrégée. Toutefois nous rencontrons ici un appui dans la dépendance où la plupart d'entre eux se trouvent à l'égard de la France, dont la littérature romantique, née un siècle plus tôt, rayonna avec tant de puissance sur l'Espagne, l'Angleterre, l'Italie et l'Allemagne. Car, si les chants lyriques des minnesinger sont généralement analogues pour la forme ainsi que pour le fond aux chants des troubadours de langue d'oc ; si leur poésie didactique, leurs satires et leurs moralités, portent les traces d'une double origine qui participe du Midi et du Nord, leur poésie épique est modelée aux trois quarts sur 1 On trouve à ce sujet d'excellentes réflexions dans l'Histoire de la littérature allemande, par M. Peschier, Genève, 1836. la littérature des trouvères de langue d'oï, et la seule et glorieuse exception à cette règle, l'épopée nationale, se rattache intimement aux traditions des scaldes. Guidés par cette remarque, nous pouvons diviser les compositions épiques des minnesinger, commençant par les moins considérables, en six séries ou cycles principaux : légendaire sacré et profane, cycle gréco-r jmain, franco-romain, britannique et germanique Les légendes sacrées et purement religieuses, généralement composées dans les cloîtres, comme en France et en Angleterre, sont l'histoire de la Vierge par le moine Werner, qui vivait au milieu du douzième siècle, l'histoire du Sauveur par le moine Philippe, le martyre de saint Georges, celui de sainte Martine, la légende de Barlaam par Rodolfe de Hohenems, et la Forge d'or par Conrad de Wurzbourg. Les légendes profanes ou morales, narrations biographiques et historiques, sont diverses chroniques universelles, le poëme d'Ernest de Souabe par Henri de Veldeck, celui de Guillaume de Brabant par Rodolfe de Hohenems, celui de Salomon et Morolf, et celui d'Amis par Stricker, et le touchant récit du Pauvre Henri par Hartmann d'Aue. Le cycle gréco-romain, capricieusement défiguré par l'imagination chevaleresque du moyen âge, offre deux poëmes d'Alexandre le Grand, l'un par le moine Lambert, l autre par Honenems; une Énéide par Veldeck, et une Guerre de Troie par Conrad de Wurzbourg. Le cycle franco-romain ou carolingien, né en France, mais dont la renommée européenne représentait l'Église militante, a excité de bonne heure l'émulation poétique des 1 Consulter le Leitfaden der Deutschen Literatur, par Pischon, Berlin, 1830. Alletnands ; car ils possèdent deux poëmes de Charlemagne et Roland, l'un fort ancien par le moine Conrad, l'autre plus récent par Stricker; les aventures des Fils Aymon d'un auteur inconnu ; l'histoire de Guillaume d'Orange par Wolfram d'Eschenbach, et les gracieuses amours de Fleur et Blancliefleur par Conrad de Flecke. Un cycle plus original encore par ses traditions et par ses formes est celui que nous appelons britannique, et dont le centre est le roi Arthur considéré comme héros et comme saint, double tendance dans laquelle ses chevaliers s'efforcent d'imiter leur modèle. Il en résulte deux séries de poëmes, l'une guerrière et l'autre mystique, la première consacrée aux exploits des chevaliers de la Table ronde, défenseurs de la Grande-Bretagne, l'autre à la gloire du Saingral ou sang-réal, plat merveilleux dans lequel fut reçu le sang du Sauveur expirant, et qui, devenu l'emblème du Christianisme, assurait à son possesseur le rang suprême parmi tous les fidèles. A l'une de ces séries se rapportent en Allemagne les poëmes de Lancelot du Lac par Zazichoven, de Wigalois par Gravenberg, de Wigamur, d'Iwain par Hartmann, et surtout la suave élégie romantique de Tristan et Ysolde, par Gotfrid de Strasbourg. La seconde série renferme le poëme de Ti-lurel, commencé par Wolfram d'Eschenbach mais non achevé par lui, celui de Parceval, chef-d'œuvre d'Eschenbach, ei celui de Lohengrin, qu'on lui attribue également. Ces trois compositions remarquables, empreintes d'une haute exaltation religieuse, sont étroitement unies entre elles par l'idenlé du sujet. Enfin le cycle germanique et national par excellence, celui qui, affranchi de toute imitation, consacre les glorieux souvenirs des conquérants goths, francs, burgondes, longbards, saxons, norvégiens, se résume en deux grandes séries. L'une, sous le nom de Heldenbuch ou Livre des Héros, comprend d'un coté plusieurs récits guerriers à la gloire de Theuderic le Grand, tels que le Gnome Laurin par Henri d'Ofterding, la Cour de Worms, la Mort d'Alfart, la Bataille de Ravenne; de l'autre, les narrations poétiques de Rolher, d'Otnit, de Hug et Wolf-Dietrich, et le gracieux poëme de Gudrune, tradition scandinave habilement reproduite par un chantre resté inconnu. La seconde série constitue l'épopée allemande par excellence, l'immortel poëme des Nibelunges, en l'honneur de Sigfrid, le héros du Nord, et de la belle et implacable Crim-hilde ; chef-d'œuvre d'un poëte anonyme qu'on croit être Henri d'Ofterding, mouvante galerie d'imposants caractères dont les types se rattachent d'un côté à l'Edda, de l'autre aux exploits historiques de Gundicaire, de Theuderic et d'Attila. A la vue de cette foule de poëmes qui signalèrent, du douzième au quatorzième siècle, sous la domination des Hohens-laufen, la verve féconde des chantres de l'Allemagne, on comprend l'impossibilité d'analyser en quelques pages des productions si nombreuses, si diverses, souvent si vagues et si confuses. Sans même nous arrêter aux trois premières classes composées de légendes sacrées ou profanes, et de récits classiques communs à tous les peuples et remplis de mille incohérences, nous ne pouvons donner sur les deux suivantes que des renseignements généraux et incomplets. Comment préciser en effet, dans le cycle carolingien, imité plus ou moins fidèlement des poèmes français tirés au douzième siècle de la chronique du faux Turpin, les inventions bizarres, quelquefois ingénieuses, mais toujours diffuses des poëtes allemands, amplificateurs infatigables de tous ces récits fantastiques? Le premier poëme qui s'y rattache, non par la date de sa composition, mais par la fable qui en fait la base, est celui de Fleur et Blanchefleur, ou Rosier et Lys, deux amants qui donnèrent le jour à Berthe, mère de Charlemagne. Élevés depuis leur enfance à la cour de Fénix, père de Fleur et roi païen d'Espagne, une naïve sympathie les unit jusqu'au moment où Blanchefleur, orpheline, vendue à des marchands orientaux, est emmenée à la cour du sultan de Babylone. Son amant, qui la cherche, pénètre au harem, caché dans une corbeille de roses ; il est découvert par le sultan, et tous deux vont être brûlés vifs. Toutefois ils possèdent un talisman qui peut sauver la vie d'une seule personne. Ni l'un ni l'autre ne veut en user, et le sultan, touché de leur noble constance, leur pardonne et les renvoie comblés de présents en Espagne, où Fénix vient de mourir et où ils règnent puissants et heureux. Le poëme de Guillaume d'Orange offre un caractère historique dans le principal personnage, compagnon d'armes de Charlemagne, vainqueur des Sarrasins dans l'Aquilaine, qu'il reçut en fief de l'empereur, et qu'il édifia par sa piété en embrassant la vie ascétique. Mais le poëte et ses continuateurs supposent qu'il enlève en Orient la princesse Arabelle, dont le père Terramer le poursuit et le combat à Orange. Vainqueur de ses ennemis, après une lutte terrible, Guillaume se fait ermite, et Arabelle convertie fonde un couvent. Un intérêt plus grand s'attache à la tradition si célèbre des quatre fils d'Aymon de Dordogne, dont le plus jeune, Renaud, est un des héros du moyen âge. Dans le poëme allemand, le comte Aymon combat d'abord Charlemagne pour venger le meurtre de son neveu Hugues de Bourbon. L'em- pereur reconnaît ses torts, conclut la paix avec le comte et lui donne en mariage sa sœur Aya. Mais, au bout d'une vingtaine d'années, l'inimitié se rallume; Aymon et ses fils, appelés à la cour, assistent à un tournois où Renaud tue Louis, l'héritier du trône. Ses frères se réfugient en Espagne et de là au château de Montalban, où Charlemagne vient les assiéger avec toutes les forces de l'empire. Renaud perd son cheval Bayart, dont s'empare Roland, fils de Milon, le plus vaillant des preux, mais qui lui est enfin rendu par la science magique de Malegis. Enfin on se réconcilie, et le héros, renonçant au monde, se rend pieusement à Cologne dont il aide à construire le dôme, et où, témoin volontaire de la mort de son fidèle coursier, il périt en martyr sous les coups de ses compagnons d'œuvre. Mais le poëme le plus curieux de cette série, en même temps que le plus ancien, est sans contredit celui de Charlemagne et Roland par le moine Conrad, qui vivait au douzième siècle avant l'apparition des minnesinger. Son sujet, comme il le dit lui-même, est puisé dans une chronique latine traduite d'un ancien poëme roman, qui est peut-être notre chant de ROll-cevaux. La diction de Conrad est grave et austère, et sa pensée, quoique souvent abrupte, respire un enthousiasme véritable, une foi vivante et poétique. On pourra en juger par celte esquisse que nous empruntons à l'excellent ouvrage de M. Peschier : La scène s'ouvre par une invocation à l'Éternel, que le poêle supplie de lui inspirer des chants dignes de ce noble empereur qui fit triompher le Christianisme aux dépens de l'idolâtrie vaincue. Charlemagne, informé que le culte des faux dieux asservissait encore l'Espagne, s'émeut de pitié pour ces peuples encore païens; un ange descendu du ciel -vient l'exhorter, au nom du Christ, à opérer leur régénération. Aussitôt l'empereur mande auprès de lui ses douze sages et vertueux compagnons d'armes, jaloux de conquérir le ciel au prix d'une vie consacrée à la foi. Il les harangue et leur exprime sa volonté d'anéantir le paganisme, et leur déclare, dans un style tout biblique, que la couronne du martyre les attend, prête à étinceler sur leurs fronts comme l'étoile radieuse du matin. C'est un prophète revêtu de la cuirasse et dont l'éloquence n'est pas même surpassée par celle du pieux archevêque Turpin, tout pénétré de la lecture des psaumes qu'il imite souvent avec bonheur. Cependant les païens d'Espagne se décident à envoyer des ambassadeurs à Charlemagne. Dès que ceux-ci ont mis le pied sur le sol de l'empire, ils sont éblouis de tant de magnificence, et, respectueux, ils s'avancent vers l'empereur qu'ils reconnaissent au feu de ses regards aussi brillants que le soleil du midi. A l'aspect du rameau d'olivier qu'ils portent dans leurs mains, comme le Sauveur des hommes à son entrée à Jérusalem, Charlemagne s'apaise et consent à écouter leurs prières. Mais une discussion s'élève au sein des douze, et l'archevêque conseille d'envoyer des ambassadeurs au roi des Maures Marsile, pour s'assurer de ses véritables intentions. Roland et Olivier offrent leurs services, mais l'empereur les refuse, et fixe son choix sur Ganelon, beau-père de Roland. Ce personnage perfide, admirablement décrit, se laisse gagner par les présents du roi païen. Il ose tramer la perte de Charlemagne, trahison que le poëte compare à celle de Judas lui-même ; car si cet apôtre coupable trahit le Sauveur pour quelques pièces d'argent, Ganelon vend pour une grande somme d'or la vie de milliers de chrétiens. De retour de son ambassade, Ganelon transmet à l 'empe- reur un faux message, et celui-ci, pour prix de son zèle prétendu, lui accorde le trône occupé par Marsile. Mais Ganelon décline ce dangereux honneur et le fait conférer à Roland, qui est revêtu du titre de roi d'Espagne. Roland, choisi par le ciel pour seconder le grand empereur dans ses entreprises religieuses, a reçu des anges ce cor merveilleux dont le son traverse d immenses contrées, et cette épée indestructible qui fait voler en éclats les montagnes. Il part donc pour l'Espagne suivi de ses compagnons, avec toute la ferveur d'un croisé partant pour affranchir la Terre-Sainte. Bientôt les deux armées sont en présence avec des sentiments tout opposés. Les guerriers chrétiens élèvent leur âme à Dieu en chantant de pieux cantiques, s'humilient devant sa justice, déplorent leurs désordres passés et s'apprêtent à la victoire ou à la mort. Les infidèles, arrogants et superbes, joignent la ruse à la férocité ; oublieux de leur âme et du ciel, ils n'ambitionnent que des jouissances terrestres pour prix d'un triomphe éphémère qu'ils devront à la trahison. La lutte est fatale aux chrétiens; Roland, enveloppé de toutes parts, et déjà couvert de blessures, voit son ami, le fidèle Olivier, qui, frappé à mort, chancelle sur son coursier et tombe en lui disant un dernier adieu. Vaincu par la douleur, le héros a pâli, sa tête tombe sur sa poitrine ; mais il fait un suprême effort pour secourir Turpin menacé. Celui-ci succombe à son tour, et Roland, désespéré, fait voler en éclats les rochers sous les coups de sa redoutable épée, et, approchant son cor de ses lèvres mourantes, il sonne le signal d'alarme qui doit avertir Charlemagne. Il meurt alors, et, au moment où son esprit s'échappe de son enveloppe mortelle, le ciel est sillonné d'éclairs, la terre tressaille, le tonnerre gronde, les arbres sont déracinés, le jour se voile, les astres s'éteignent, les navires s'abîment dans les flots, les tours et les palais s'écroulent arrachés de leurs fondements; tout annonce la dissolution de la nature et l'agonie d'un monde qui finit. Cependant Charlemagne, ému de douleur, accourt, monté sur son coursier superbe, à la tête de ses troupes d 'élite. Un ange lui apparaît, lui promet la victoire avec les dons réservées aux justes et le magnifique privilège de transmettre à ses descendants, au lieu du nom d'enfants des hommes, le nom glorieux d'enfants de Dieu. Le miracle de Josué se renouvelle pour lui; le soleil s'arrête dans sa course, afin de lui laisser le temps de combattre les infidèles. Marsile est tué avec toute son armée, les martyrs chrétiens sont vengés , et le poëme se termine par une touchante complainte de l'empereur sur la mort de l'héroïque Roland. Le cycle britannique, élaboré en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne par les ménestrels, les trouvères et les minnesinger, a sa source dans la chronique latine de Geoffroy de Monmouth, puisée elle-même dans les traditions religieuses et guerrières du pays de Galles. Il se divise, ainsi que nous l'avons dit, en deux séries ou familles de romans. La première, chevaleresque et érotique, se rattache au roman du Brut de Robert Wace, dont le héros est Arthur, roi de Bretagne, fondateur de la Table ronde, sanctuaire autour duquel s'asseyent ses douze pairs, ses intrépides champions qu'inspire la sagesse de Merlin. L histoire de chacun d 'eux. remplit plus d'un volume dans la poésie diffuse du moyen âge, où Chrétien de Troyes et ses imitateurs ont surtout su mettre en relief les caractères de Lancelot et de Tristan, au milieu de ce monde féerique, de ces luttes sans cesse renaissantes, de ces amours tendres et tragiques, de ces merveil- leux dévouements. Lancelot du Lac est également le héros d'un poëme allemand d'Ulric de Zazichoven. Il y paraît comme fils de Ban et neveu d'Arthur, élevé par la fée Viviane, la dame du lac. Son amour pour la reine Genièvre n'y est qu'indiqué ; mais le poëte le transporte, à travers mille dangers suscités par la fée Morgane, dans le pays du roi lUoret, qu'il combat et qu'il tue malgré ses armes magiques, obtenant, pour prix de sa victoire, la main d'Iblis, fille du tyran. Le poëme de Wigalois, le chevalier à la roue, par Wirnt de Gravenberg, nous le représente comme un pieux guerrier qui combat en Bretagne les dragons homicides, et délivre des flammes une ombre repentante qui lui révèle le nom de son père. Il le retrouve après de longues recherches, et épouse enfin la belle Lucie. Le poëme de Wigamur, le chevalier à l'aigle, raconte des exploits analogues, et surtout la délivrance de jeunes aiglons que le guerrier arrache aux serres d'un vautour. Le poëme d'Iwain, le chevalier au lion, par le chantre guerrier Hartmann d'Aue, auteur du bel hymne des croisés, repose sur un sujet connu et déjà traité par Chrétien de Troyes. Iwain, compagnon d'armes d'Arthur, rencontre dans ses courses un puits merveilleux dont il tue le gardien cruel. Devenu l'époux de Landine, veuve du tyran, il repart et oublie ses promesses ; mais bientôt le remords l'agite, sa raison s'égare, et dans ce temps d'épreuves, il délivre un lion généreux qui devient son compagnon d'armes ; enfin, miraculeusement guéri, il retrouve sa fidèle Landine. Tous ces romans, d'un mérite médiocre, malgré quelques heureux détails, pàlissent devant la touchante élégie de Tristan et Ysolde, par Gotfrid de Strasbourg, ce poëte sentimental et religieux dont nous avons déjà admiré les beaux vers. Le fond de l'histoire est simple et vraisemblable : Tristan, fils de Mélindus, roi de Léon, et neveu de Marc, roi de Cor-nouailles, se retire auprès de ce prince, qu'il assiste dans une guerre sanglante contre Argius, roi d'Irlande, son ennemi. Tristan s'y couvre de gloire, et finit par négocier un traité qui assure àMarclamaind'Ysolde, fille d'Argius. Il est chargé de la lui conduire; mais un philtre amoureux destiné au roi Marc par la mère de la jeune fille, est bu imprudemment par Tristan, et met en défaut sa loyauté. De là la passion mutuelle et les malheurs des deux amants, tour à tour réunis, séparés, et mourant enfin de douleur. Marc, instruit trop tard de la cause tragique de leur fin, élève à leur mémoire un tombeau sur lequel s'entrelacent une vigne et un rosier. Un trouvère, qu'on croit être Thomas de Bretagne, avait déjà traité le même sujet en prose; mais il fallait la touche délicate, harmonieuse et suave de Gotfrid pour donner à ces caractères toute leur vérité et leur grâce. Il fallait surtout son cœur sensible pour jeter tant d'intérêt sur le récit, que malheureusement il n'a pas achevé, et qui a eu deux continuateurs. Tel qu'il existe, l'ensemble du poëme n'offre cependant aucun disparate; le style fléchit, mais l'action se soutient et en fait une des compositions les plus gracieuses et les plus parfaites de cette époque. La seconde série du cycle britannique, plus enthousiaste et plus brillante, animée d'un ardent mysticisme, se rapporte à la légende du Saingral, dont la possession, obtenue par l'effort d'une vertu surhumaine, assurait au héros de la foi, au vainqueur des plus rudes épreuves, la royauté du monde chrétien, le rang suprême parmi les mortels. Cette tradition, née en Bretagne de la prédication des premiers missionnaires, et enrichie de tous les rêves d'une imagination exaltée, suppose que Joseph d'Arimalhée, possesseur de la coupe sacrée, transmit à Merlin le plan du temple, à la fois visible et mystique, où elle devait être déposée. La légende des gardiens de ce temple, écrite en Angleterre par Robert Wace, et en France par Chrétien de Troyes dans les romans de Brut et de Parceval, inspira à Wolfram d'Eschenbach, le plus érudit, le plus fécond, le plus éloquent des chantres de la Souabe, celui qu'on a appelé le prince des minnesinger, l'idée d'une trilogie pleine d'éclat que toutefois il n'a pas complétée. Un de ces poèmes, celui de Titurel, dont Eschen-bach n'a fait que le début, mais qui a été longuement continué, représente ce premier gardien du Saingral, fils d'un roi de Cappadoce et de la sœur de l'empereur Vespasien, recevant du ciel la coupe sacrée en récompense de ses exploits. Chargé d'élever pour elle un sanctuaire, il préside à la construction du temple de Montsalvat, qui surgit dans les plaines de Galice à la voix mélodieuse des anges. Titurel épouse Richude, princesse d'Espagne, et devient ainsi le père et l'aïeul d'une postérité nombreuse et illustre, dont les aventures remplissent tout le roman. L'aîné de ses fils, Frimontel, un instant gardien du Saingral, est tué dans une lutte contre les infidèles, et laisse cette dignité à son fils Anfortas, blessé à son tour d'un coup de lance et transporté mourant dans le temple, où les chevaliers prient pour lui en célébrant une agape religieuse. Sa nièce Sigune, fille de Kyrt et de Tchoisiane, éprise d'une tendre affection pour le jeune chevalier Tchionatulander, lui inspire l'amour de la gloire. Il part pour l'Orient avec Gamuret, son parent, qui est tué ; mais lui-même revient triomphant, obtient la palme dans tous les tournois, et reçoit enfin le prix de sa constance. Sigune était heureuse; mais elle-même détruisit son bonheur : car, apercevant un jour un chien de chasse dont le collier portait une devise qui excite vivement son attention, elle veut le retenir, et le voyant fuir au loin avec la rapidité de l 'éclair, elle appelle à son aide Tchionatulandcr. Celui-ci atteint ranimât ; mais, pour l'arracher à son maître, il entreprend une lutte terrible, qui finit par lui coûter la vie. La mort du jeune héros, pathétiquement décrite, plonge Sigune dans une douleur amère. Elle dépose d'abord son corps dans un arbre, et le couvre de ses rameaux, sur lesquels gémit une tourterelle. Elle le transporte ensuite dans une chapelle qu'elle orne de peintures pieuses. Ses yeux sont inondés de larmes; elle arrache sa blonde chevelure, et chaque mois un service funèbre vient renouveler son désespoir, que ne peut même calmer ni interrompre l'admission de Parceval, son héroïque cousin, à la suprématie du Sain-gral. Elle y succombe enfin, et sa mourante voix prononce encore le nom de son époux. Le second poëme, celui de Parceval, fils de Gamuret et de Hei zebaude, et arrière petit-fils de Titurel, est le chef-d'œuvre d Eschenbach, qui a su déployer dans ce cadre toute la richesse luxuriante et variée de son imagination et de sa science. Parceval est un beau caractère, plein de candeur, de modestie et de noblesse, sévère envers lui-même, indulgent pour les aulres, unissant la charité à l'héroïsme. Elevé dans une solitude profonde et dans l'ignorance de lui-même par. sa mère qui, devenue veuve, voudrait le dérober aux tentations du monde, il grandit dans un pressentiment vague des hautes destinées qui l'attendent. Un chasseur qu'il rencontre un jour lui révèle les réalités de sa vie; sa mère alarmée les lui peint sous les couleurs les plus sinistres ; il part enfin, est armé chevalier, est initié aux rites religieux. Il délivre par sa bravoure la belle Cundviramur, qui lui accorde sa main au prix de nouvelles luttes ; et, dans ses courses aventureuses, il arrive au temple du Saingral dont le poëte énu-mère les merveilles. Mais Parceval distrait, préoccupé, passe outre sans faire la question à laquelle est fatalement attaché le rétablissement d'Anfortas, oubli qui allume contre lui l'indignation des templiers. Arrivé à la retraite de Sigune, qui pleure silencieusement la perte de son époux, il est instruit par elle de sa naissance et de ses droits, et, dans son désespoir, il accuse le destin, il gémit de son erreur funeste, il se croit abandonné de Dieu. Enfin, après plusieurs épisodes, la rencontre du chevalier Gawain qui le mène à la cour d'Arthur, ranime en son cœur l'espérance. Le pieux ermite Trévizent l'instruit des vérités chrétiennes, des richesses de la miséricorde, du pouvoir mystique du Saingral. Parceval va combattre les infidèles et soutient une lutte meurtrière contre Fierefix, prince de Mauritanie, le plus redoutable d'entre eux. Il le fait prisonnier et reconnaît en lui son frère, né d'un premier hymen de Gamuret avec une princesse musulmane. Plein de joie, il l'amène à Montsalvat où sa présence rend la santé à Anfortas. Fierefix est baptisé, et Parceval, uni de nouveau à Cundviramur devenue mère de Lohingrin, estdéclaré roi du Saingral, et règne longtemps avec gloire sur le monde chrétien pacifié. Toute cette suite de peintures animées présente un harmonieux ensemble, dans lequel brillent, au milieu des fictions et des aventures merveilleuses, la foi la plus pure, la plus vive, et une exquise sensibilité. Le dernier poëme, celui de Lohengrin, que l'on attribue au même auteur, mais sans preuves concluantes, nous montre ce fils de Parceval, jaloux d'illustrer sa bravoure, s'em-barquant dans une nacelle aérienne traînée par un cygne aux blanches ailes pour aller défendre des attaques d'un ennemi Elsany, princesse de Brabant. Sorti vainqueur d'une lutte dangereuse, il obtint la main de la princesse, mais lui impose la condition de ne jamais s'enquérir de son nom. Il prête ensuite l'appui de son bras à Henri l'Oiseleur, duc de Saxe, qu'il assiste en Allemagne contre les Hongrois, en Italie contre les Sarrasins, et qu'il fait couronner empereur. Il revient couvert de lauriers auprès de la fidèle Elsany, et, ne pouvant résister à ses larmes, finit par lui révéler son nom. Mais aussitôt reparaît le cygne qui lui annonce qu'il est roi du Saingral. Il monte sur la nacelle magique, il s'éloigne, fidèle à son devoir ; mais, à peine s'élève-t-il dans les airs, qu'Elsany tombe morte de douleur. Le sujet de ce poëme est dramatique ; mais le style en est quelquefois sec par opposition au premier qui est généralement trop diffus. La palme de celte brillante trilogie appartient sans contredit au Parceval. XXVIII Cycle épique des Longbards et des Saxons. Nous arrivons enfin au cycle germanique, majestueux répertoire national, où l'imagination des minnesinger a déployé le plus de verve, de variété et d'abondance; mais où, préoccupés sans doute de cette tâche toute patriotique qui remplissait leur esprit et leur cœur, ils n'ont pas songé, pour la plupart, à inscrire leurs noms sur leurs œuvres. Ce cycle, qui ressemble dans son luxuriant désordre et dans sa naïveté souvent sublime à ces vastes cathédrales gothiques où s'harmonisent tant de contrastes, où se croisent tant d'émotions diverses, se compose d'hymnes guerriers, de romans élégiaques, de légendes populaires, de récits traditionnels ou fantastiques qui découlent de quatre sources principales. Traditions longbardes, d'où les romans féeriques de Rother, d'Otnit, de Hug et de Wolf; traditions gothiques, d'où les légendes guerrières du Gnome Laurin, de la Cour de Worms, de la Mort d'Alfart, de la Bataille de Ra-venne, se rapportant à la jeunesse de Sigfrid et de Theuderic ; traditions saxonnes, d'où le poëme descriptif de Gudrune ; traditions burgondes, d'où le poarme épique des Nibelunges. Les ouvrages des deux premières séries constituent l'ancien Heldenbuch ou Livre des héros germaniques, dans lequel se heurtent et se confondent les mœurs, les idées, les images les plus diverses, les plus extraordinaires, et qui tire de cette bizarrerie même, relevée par de brillants éclairs, par des inspirations entrainantes, un degré d'intérêt supérieur à bien des compositions régulières. On en jugera par l'analyse rapide de ces légendes d'époques différentes, et d'abord de celles qu'ont produites les traditions longbardes et saxonnes. Le poëme de Rother, le plus ancien de tous, nous montre ce roi imaginaire des Longbards, entièrement distinct du Ro-tharis véritable, sollicitant par des ambassadeurs la main d'Hélène, fille de l'empereur Constantin. Sa demande est rejetée et ses ambassadeurs plongés dans un cachot. A celte nouvelle Rother, consterné de douleur, passe trois jours et trois nuits immobile sur une pierre. Il part enfin, déguisé en chevalier et suivi des deux géants Asprian et Widolt, qui émerveillent la cour impériale par leurs prouesses surnaturelles et l'égaient par leur rudesse sauvage. Lui-même, auxiliaire de Constantin, qui ignore son véritable nom, défait pour lui le roi de Babylone, obtient la délivrance des députés longbards et la promesse de l'alliance désirée. Mais tout à coup sa ruse est découverte, et Constantin est outré de fureur. D'abord forcé de fuir, Rother revient bientôt, et, caché sous la table en habit de pèlerin pendant que les convives triomphent de son départ, il se fait reconnaître de la princesse en passant à ses doigts un anneau. Surpris de nouveau, il est saisi enfin et condamné au dernier supplice. Mais, arrivé au lieu fatal, il embouche un cor caché sous sa ceinture ; ses deux guerriers accourent et le délivrent. Combat terrible aux portes de Constantinople entre les Grecs, couverts d'or, amollis par le luxe, énervés par une vie somptueuse, et ces trois hommes aux formes colossales qui exterminent des légions entières. Enfin l'empereur, ne pouvant résister à l'héroïsme germanique, fait fléchir son orgueil irrité pour ne pas perdre sa couronne ; il accorde la paix à Rother avec la main de la belle Hélène. Le poëme d'Otnit, autre prince longbard qui a pour père le roi nain Albéric ou Obéron, nous le montre voguant vers l'Orient pour obtenir la fille de Nachaol, roi de Syrie. Repoussé dans sa demande, il est forcé de combattre; et, dans cette lutte prolongée, opiniâtre, sa valeur est secondée sans qu'il s'en doute par le pouvoir magique d'Albéric, génie enjoué et fécond en ressources qui évente tous les pièges et brave toutes les colères. Tantôt, d'une main invisible, il soufflette le monarque musulman, qui s'agite vainement pour le saisir; tantôt, sous les traits de Mahomet, il reçoit les adorations des Sarrasins, et, dans le silence de la prière, il disparait en riant aux éclats. Enfin Olnit, par ses exploits guerriers, triomphe de tous les obstacles, et emmène sa bien-aimée en Italie où elle est baptisée sous le nom de Sydrate ; mais Nachaol, implacable dans sa haine, lui envoie, par un messager perfide, des jeunes dragons qui causeront sa mort décrite dans le poème suivant. Bug-Dietrich, prince de Constantinople, aspiré à la belle Hildegarde, que son père Walgond, pour éloigner tout prétendant, enferme dans une tour inaccessible. Après bien des périls, Hug parvient jusqu'à elle sous un déguisement de femme, et, de leur union clandestine, naît un fils que la malheureuse princesse expose dans un bois solitaire. Des loups viennent l'y nourrir, d'où son nom de Wolf-Dietrich, quand son père, après de longues années, peut enfin le reconnaître et avouer ses premières amours. Mais, après la mort de Hug, ses autres fils privent Wolf de ses biens et le contraignent à se bannir. Dans son exil il rencontre Otnit et l'accompagne à Jérusalem. Otnit le quitte bientôt et apprend à son retour les ravages causés par les dragons venimeux qui ravagent au loin ses états. Forcé de leur donner la chasse, il est surpris dans son sommeil par leur mère, qui l'enlace, l'étreint contre un arbre et abreuve de son sang son horrible couvée. Wolf, longtemps retenu en Orient par les artifices de la fée Sigemine, arrive, après divers exploits, dans le royaume de son aini dunt il apprend la fin déplorable. Il se dévoue pour le venger, et arrache, après une lutte terrible, sa. dépouille mortelle aux monstres qu'il détruit. La main de Sydrate est le prix de sa victoire, qu'il complète par la soumission de ses frères et par la délivrance de ses fidèles vassaux. Maître du trône, il le laisse à son fils pour se retirer pieusement dans un cloître, où il soutient avant de mourir une der-nière lutte contre les malins esprits, jaloux de son héroïque vertu. A cette série plus curieuse qu'instructive, plus aventureuse que guerrière, plus calme et plus morale qu'émouvante, se rattache une œuvre capitale de cette époque qui, avec maint défaut, offre de grandes beautés. Le poëme de Gudrune, qui sous certains rapports justifie son titre d'Odyssée allemande, s élève indubitablement par sa grâce naïve, et souvent par son énergie, au-dessus des plus célèbres productions contemporaines, qu'il efface toutes, à l'exception d'une seule, enthousiaste et guerrière comme l'Iliade. Le sujet du poëme de Gudrune est tiré des Sagas du Nord, quoiqu'il soit difficile de préciser sa source à la fois saxonne et Scandinave. Il est probable toutefois qu'elle se rapporte aux exploits maritimes du neuvième siècle, quand les rois pirates danois et frisons envahirent à la fois toutes les côtes, et fondèrent en Angleterre, en Irlande, en Belgique des colonies agressives et rivales. Il est probable aussi qu'elle se compose de plusieurs aventures isolées, que l'auteur inconnu de cette œuvre, un des plus éminents minnesinger, a su animer de sa verve et colorer de sa poésie. La première partie du récit se retrouve en effet dans l'Edda de Snorro, et s'appuie sur un fragment du scalde Bragi qui vivait en Norvége à la fin du neuvième siècle. Mais le nœud même de l'action, les souffrances et la délivrance finale de Gudrune de Ner-lande (bien différente de Gudrune de Bourgogne, la Crimhilde des Nibelunges) ne se rencontrent que dans notre épopée, qui se compose ainsi de deux légendes distinctes, celle de Hagen d'Irlande et de sa fille Hilda; celle de Hettel de Frise et de sa fille Gudrune. Le poëte signale dès son début la tendance douce et morale de son œuvre, en parlant de la famille de Hagen : POEME DE GUDRUNE. Es imichs i?i Irelanden ein richer könig her, Er war geheizen Sigeband, sin vater der hiez Ger, Sine muoter die hiez Ute, der preis der königinne, Ob irer hohen lugend geziemte wol dem richen ire minne. « En Irlande vivait un roi puissant et respecté, dont le nom était Sigeband; son père s'appelait Ger; sa mère, Uta, était la perle des reines, et méritait par sa vertu tout l'amour de son noble époux. « Le roi Ger dominait, on le sait, sur une foule de châteaux, sur sept états princiers. Il commandait à quatre mille braves, avec lesquels il pouvait chaque jour accroître ses biens et sa gloire. « Le jeune Sigeband fut conduit à la cour pour y apprendre l'art si utile de chevaucher en brandissant la lance, de parer et de porter des coups ; art nécessaire en présence des ennemis. « Il grandit en maniant les armes avec toute l'assurance d'un héros ; et, sachant profiter de chaque heure, il acquit en même temps les mille qualités qui devaient le rendre cher à ses amis. x> Sigeband, devenu grand, épouse Uta de Norvége. Quand leur fils Hagen est âgé de sept ans, on célèbre à la cour un tournois magnifique, au milieu duquel le jeune prince disparaît. Un vautour, dont les ailes obscurcissent le soleil, le ravit dans ses serres cruelles. Il le porte à son nid, mais l'enfant tombe à terre, et se cache dans les buissons où le recueillent trois jeunes princesses, transportées comme lui au fond des bois. L'armure d'un naufragé frappe sa vue; il saisit un arc et lance au loin des traits qui tuent le vautour et sa couvée. Il fait ensuite la guerre aux animaux des bois; tue un lion, se revêt de sa peau, et guide ses libératrices jusqu'au rivage, où les reçoit une barque de pirates sarrasins. Hagen maintient ceux-ci par son courage, et les fait aborder en Irlande, où son retour remplit de surprise et de joie son père et sa mère désolés. Sa renommée croît avec ses années, et bientôt le bruit de sa valeur retentit dans tous les pays. Investi de la royauté d'Irlande et uni à Hilda, l'aînée des princesses que le vautour avait enlevée dans l'Inde, il est père d'une autre Hilda, qui, à peine sortie de l'enfance, attire par sa beaulé les vœux d'une foule de princes que Hagen, inflexible, repousse avec dédain. Mais Hettel de Hegeling, roi de Frise et de Jutland, décidé à conquérir la main de la princesse par tous les moyens dont il dispose, imagine une ruse ingénieuse. Il fait construire un superbe vaisseau, qu'il charge des objets les plus riches et que commandent deux de ses vassaux, audacieux et habiles comme tous les hommes du Nord. Wate et Ho-rand, bien accueillis par Hagen, ainsi que leur nombreuse escorte, qu'ils représentent comme des bannis, déploient aux yeux du peuple et de la cour des marchandises du plus haut prix dont ils offrent au roi les prémices. Wate gagne sa confiance par de bons coups d'épée; Horalld, celle de la reine et de sa fille par une voix pleine de mélodie qui fait taire les chants des oiseaux. Secrètement informée de l'amour de Hettel, la belle Hilda consent à l'enlèvement. Une fête est préparée sur le vaisseau, le roi et sa famille s'y rendent; mais, au signal donné, on lève l'ancre, et le père, resté sur le rivage, voit sa fille emportée sur les flots. Outré de colère, il s'embarque pour la Frise à la tête d'une armée nombreuse. Hettel, qui vient d'accueillir Hilda et de la pro- clamer son épouse, défend vaillamment sa conquête. On lutte des deux côtés avec acharnement ; mais tout à coup les deux rois se rapprochent, pénétrés d'une mutuelle estime; une alliance est conclue, les haines sont oubliées, et Hagen satisfait retourne dans ses états, laissant Hilda sur le trône de Jutland. Telle est la marche de cette première partie, fondée sur une légende Scandinave dont l'Edda en prose conserve le souvenir, et qu'il faut détacher du reste et regarder comme une introduction, sous peine d'admettre un poëme unique dont la trame s'étendrait sur trois générations. Aussi n'avons-nous pas cru devoir insister sur beaucoup de traits remarquables contenus dans ce curieux prélude, et qui dénotent, à défaut d'art dans la disposition de l'ensemble, une facilité d'invention et d'observation peu commune et un coloris toujours vrai dans la mise en scène des personnages. Le vol du vautour ravisseur de Hagen, le courage de l'héroïque enfant protégeant ses timides compagnes, son retour auprès de ses parents, la fête splendide de son mariage, sont décrits avec beaucoup de verve. Mais ce qui fait surtout le charme de ce récit, c'est le tableau de la famille de Hagen visitée par les deux inconnus; c'est l'étonnement naïf de la jeune Hilda à la vue des prouesses de Wate, à l'ouïe des romances de Horand ; c'est la ruse et l'audace de ces hardis pirates qui trompent la vigilance de Hagen, et qui, en levant l'ancre, se jouent de sa fureur. C'est enfin cette lutte terrible sur le rivage frison, cet échange de bravoure entre Hagen et Hettel, que désarment une mutuelle estime et les douces prières de Hilda. Il y a ici des réminiscences nombreuses de l'histoire poétique de la Grèce et de Rome, habilement fondues dans le sujet, ou plutôt il y a des pein- tures de mœurs et de passions communes à tous les peuples, exprimées avec force et avec grâce, qualités que la seconde partie, qui commence au neuvième chant, fera ressortir plus vivement encore. Hettel et Hilda, unis d'un tendre amour, ont donné le jour à un fils et à une fille. Les brillantes qualités d'ürlwin, l'angélique beauté de Gudrune, frappent d'admiration tous les princes qui visitent le pays des Frisons. Mais Hettel, dér daignant toute alliance qui ne relèverait pas l'éclat de sa couronne, repousse avec fierté les prétentions rivales de Herwig (de Zélande, de Sigfrid de Mauritanie, de Hartmuth de Normandie ou plutôt de Norvége. Herwig marche contre lui à la tête de ses troupes; la lutte s'engage, les deux chefs croisent le fer; mais Gudrune, touchée de la valeur du jeune prince, arrête le glaive menaçant de son père et demande Herwig pour époux. L'alliance est consentie, mais différée d'un an, dans l'intervalle duquel Sigfrid le Sarrasin envahit la Zélande avec une flotte nombreuse, qui n'est repoussée qu'avec l'aide de Hettel, lequel protège le fiancé de sa fille à Ja tète de tous ses vassaux. Mais, pendant que la Frise privée de défenseurs est ouverte aux invasions hostiles, Hartmuth, secondé par son père Ludwig avec ses pirates scandinaves, lance sa flotte sur la mer, aborde à Matelan, et somme Gudrune de le suivre. La jeune fille refuse par ces nobles paroles : « Jamais il n'arrivera que le fier Hartmuth ceigne avec moi la couronne en présence de nos deux nations. Herwig est le nom de celui auquel j'ai engagé ma foi. a C'est à lui que je suis promise; il est mon époux et je suis son épouse. C'est à ce généreux guerrier que je souhaite tout honneur tant que durera sa vie, comme je veux lui appartenir aussi longtemps que durera la mienne. » Hartmuth, blessé dans son orgueil, excité par ses farouches amis, attaque le château et le brûle, arrache Gudrune aux bras de Hilda, et l'emmène prisonnière avec toutes ses compagnes. Hettel, instruit de son malheur, suspend aussitôt la guerre contre les Maures, s'embarque précipitamment siir des vaisseaux à l'ancre dont il expulse de pieux pelèrins, et vole sur les traces des ravisseurs qu'il atteint dans une île déserte. Une lutte terrible et poétiquement décrite s'engage entre les deux partis. Hettel, Herwig, Ortwin, Wate, et le chef sarrasin devenu leur allié, attaquent les Norvégiens avec rage ; Ludwig et Hartmuth ont peine à résister. Mais les gémissements des pelèrins dépouillés provoquent une punition du ciel ; Hettel doit expier sa faute : il tombe sous les coups de Ludwig. La nuit qui survient et suspend le combat favorise la fuite des ravisseurs, et Gudrune gémissante est entraînée vers de lointains rivages. Les Frisons, leur roi et l'élite de leur armée, retournent tristement vers la reine qui, forcée dans son isolement de différer sa juste vengeance, fait élever un vaste mausolée dans l'île de Wulpen-eand où périrent tant de braves. L'arrivée de Gudrune sur les côtes de Norvège, sur cette terre inhospitalière où l'attendent de cruels outrages, sa dignité calme et patiente et sa constance inébranlable, sont admirablement décrites au vingtième chant, où se peignent en même temps, par un heureux contraste, et la coupable incurie de Hartmuth, et la douce sensibilité d'Ortrune sa sœur, et la violence brutale de Ludwig son père, et l'astucieuse perversité de sa mère Gerlinde, vieille mégère qui torture son héroïque captive. En vain la couronne royale est-elle chaque jour offerte à Gudrune en échange des traitements les plus rudes, si elle consent à épouser Hartmuth. Elle triomphe de toutes les épreuves, se soumet aux plus vils travaux, et consume ses jeunes années dans une douloureuse servitude plutôt que de manquer à sa foi. Enfin Gerlinde la condamne à laver sur le bord de la mer, exposée aux frimas, les vêtements de la cour. C'est le moment où la vengeance s'apprête; car une génération nouvelle s'est élevée dans le pays des Frisons, et Hilda, qui pendant tant d'années n'a cessé de pleurer sa fille, appelle aux armes tous ses guerriers et équipe une flotte formidable. Le départ des hardis matelots, un calme sur mer, une grande tempête, l'arrivée aux côtes ennemies sont décrits avec beaucoup de verve. L'ardeur de Herwig et d'Ortwin, le fiancé et le frère de Gudrune, à explorer cette terre inconnue et à chercher l'objet de leur amour, leurs généreux adieux à leurs compagnons d'armes en leur confiant le soin de les venger s'ils succombent dans leur tentative, amènent une scène plus attachante encore, qui fait le sujet du vingt-quatrième chant. Nous laisserons parler le poëte : « Ces deux femmes si dignes d'un doux repos, Gudrune et Hildeburge, sa compagne, lavaient sur la plage déserte. « C'était pendant le carême, quand soudain elles virent sur les flots un oiseau qui nageait vers elles. Hélas ! cher oiseau, s'écria la princesse, tu as donc pitié de mon sort? « Alors l'oiseau céleste fit entendre ces douces paroles : Je suis un messager du Christ, noble fille; tu peux m'interro-ger sur ceux qui sont chers à ton cœur. « Gudrune tomba à genoux sur la rive sablonneuse en faisant le signe de la croix. Notre épreuve est finie, dit-elle à Hildeburge, puisque Dieu se souvient de nous! « Puis elle ajouta : Si le Christ t'envoie pour me consoler dans mon exil, dis-moi, bon messager, Hilda vit-elle encore? Elle fut mère de la pauvre Gudrune ! » A la réponse rassurante de l'ange, Gudrune lui fait les- mêmes questions sur son frère, son fiancé, les amis de son père; elle apprend que tous vivent et qu'elle va les revoir. En effet le lendemain matin, quand nu-pieds sur la neige elle reprend son travail avec la fidèle Hildeburge, elle aperçoit une barque légère montée par deux hommes inconnus. Ils approchent, les jeunes filles s'enfuient; mais, rappelées par eux, elles répondent à distance revêtues de leur sainte pudeur. Bientôt Gudrune a reconnu en eux Herwig, son fiancé, et Ortwin, son frère. Le premier veut fuir avec elle; mais Ortwin s'y oppose : c'est le fer à la main qu'il veut reconquérir Gudrune et ses compagnes. Herwig cède à regret à la voix de l'honneur; ils partent, mais la princesse, dans sa noble fierté, jette à la mer les vêtements qu'elle tenait et s'affranchit d'avance d'une indigne servitude. A son retour au château elle subit les reproches et les menaces de la cruelle Gerlinde, qui veut la faire battre de verges. Feignant alors de céder à ses vœux en acceptant la main de son fils, elle obtient une trêve et se repose enfin, ainsi que ses tristes compagnes. Hartmuth l'entoure de soins affectueux ; la jeune et candide Ortrune se rapproche de l'amie dont elle déplore le sort, et un sommeil paisible, après tant de souffrances, ranime délicieusement ses forces défaillantes. Celte nuit même, à la lueur des étoiles, l'armée d'Ortwin débarque furieuse sur le rivage ; car tous ses guerriers ont juré de teindre en rouge de sang ces tuniques qu'a blanchies leur princesse outragée. Au lever de l'aurore, les casques étincellent autour du château de Cassian. Gudrune les voit venir et son coeur s'en réjouit ; mais Hartmuth inquiet énu- mère à Ludwig les enseignes nombreuses et variées des peuples conjurés contre eux. Au signal donné par le vieux Wale, dont le cor retentit à trente lieues sur les flots, Danois, Frisons, Sarrasins sont à cheval ; les Norvégiens armés s'avancent à leur rencontre. Combat terrible, et succès indécis : Hartmuth terrasse Ortwin, et Ludwig blesse Herwig ; mais Gudrune, qui les voit du sommet de la tour, ranime par un regard son fiancé qui se relève et abat d'un seul coup la tête de son ennemi. Hartmuth seul se défend encore et se trouve en présence de Wate, dont le glaive est prêt à le frapper ; cependant il oublie le danger qui le presse pour arrêter d'une' voix menaçante le vil bourreau qui, sur la haute terrasse, allait égorger les captives à l'instigation de Gerlinde. Ce trait généreux assure sa propre vie; car Gudrune, à l'aspect d'Or-trune éplorée, gémissant sur son père et tremblant pour son, frère, demande elle-même une trêve que Herwig n'effectue qu'en s'exposant lui-même aux coups furieux de Wate. A la- suite de cette scène pathétique et touchante, qui remplit le,vingt-huitième chant, nous voyons Hartmuth prisonnier, Or-trune sauvée par son amie, Gerlinde livrée au supplice qu'elle mérite, les plaines ravagées, les bourgs réduits en cendres, le butin amassé de toutes parts, et Horand préposé à la garde du pays, qui n'est plus qu'un vaste désert. Les vainqueurs reviennent auprès de Hilda, lui- ramenant sa fille bien-aimée-et un long cortége de captifs. La douce influence de Gudrune règne dès lors au milieu de cette cour, où chevauchent tant de farouches guerriers de nations lointaines et ennemies. Elle apaise toutes les haines par d'heureuses alliances que lui suggère son cœur généreux. Elle rapproche d'Ortrune son frère Ortwin , de Hartmuth sa fidèle Hildeburge, de Sigfrid la sœur de Herwig, qui lui-même est l'époux de son choix. Quatre mariages, célébrés avec pompe par une série de fètes et de tournois, cimentent une paix dès lors indissoluble entre les Nerlandais, les Sarrasins, les Norvégiens. Cette analyse succincte de la seconde partie, qui constitue le poëme véritable, laisse voir suffisamment quelles sont les qualités et les défauts de cette œuvre importante. Les défauts sont la longueur du récit, la surabondance des détails, la marche souvent traînante et prosaïque des événements. Les qualités qui rachètent toutes ces taches et donnent au poëme un éminent mérite, sont la peinture si vive des caractères, des mœurs et des passions des divers personnages, la vérité des situations, le contraste des nationalités, le conflit des ambitions rivales. C'est surtout la délicatesse des sentiments, dans les pures et chastes figures qui éclairent d'un rayon d'amour les luttes sinistres des guerriers : la tendresse maternelle de Hilda, la fidélité de Hildeburge, la sensibilité d'Ortrune, la vertu sublime de l'héroïne qui sort victorieuse des plus cruelles épreuves. Gudrune est un type admirable de douceur, de constance, de générosité, que l 'on peut comparer sans crainte aux modèles les plus purs de l'antiquité classique. Simple et naïve comme Nausicaa, dont elle rappelle l'image sur la rive solitaire, sa douce résignation est celle d'Iphigénie, sa foi inaltérable est celle de Pénélope. Un autre mérite de l'auteur est d'avoir ennobli ses guerriers, et relevé par des traits de bravoure, d'abnégation, de dévouement, ceux mêmes que des passions ardentes entraînent à de sanglants excès. Ainsi l'impétueux Hettel sacrifie ses jours pour sa fille ; ainsi le farouche Hartmuth sauve deux fois la vie de sa captive, et se montre par son noble courage le digne antagoniste de Herwig. Les caractères secondaires d'Ortwin, de Wate, de Ludwig, de Sigfrid, sont par- faitement tracés, et la sombre figure de Gerlinde, le génie du mal, la cruauté perverse, se dessine menaçante dans le fond du tableau dont elle vivifie les couleurs. Il est évident que le poëte, dont le nom se dérobe à une gloire méritée, était versé dans la lecture d'Homère qu'il imite dans ses combats, dans ses défis, dans ses marches, dans ses dénombrements, et dont il a su s'inspirer dans l'admirable peinture de Gudrune, statue grecque sévère et gracieuse, éclairée d'une auréole chrétienne. Nul doute que s'il avait connu l'art ingénieux d'harmoniser un poëme par le juste équilibre de tous ses éléments, il eût pu, avec ceux qu'il avait réunis, atteindre au premier rang de l'épopée. XXIX Cycle épique des Goths et des Burgondes. Les traditions des Goths, jointes à celles des Burgondes, des Scandinaves, des Huns, leurs ennemis ou leurs alliés, forment la seconde série du Livre des Héros, série plus grave, plus positive, plus historique que la précédente, puisqu'elle est fondée sur les anciens bardits, sur ces chants nationaux composés par les scaldes en présence des luttes gigantesques qu'ils étaient destinés à retracer; chants d'allégresse, de deuil ou de triomphe qu'a vainement cherché à faire revivre le puissant génie de Charlemagne, et dont le combat d'Hilde-brand et de son fils, dans l'ancien idiome teutonique, est le seul et précieux débris. Toutefois leur glorieux souvenir, environné d'une foule de fables, s'est perpétué à travers les âges, animant successivement la verve des minnesinger et des maîtres chanteurs. C'est à ces derniers que nous devons les récits assez médiocres, mais cependant curieux, qui nous peignent, d'accord avec l'Edda, la jeunesse de Sigfrid, le héros scandinave rendu invulnérable par le sang d'un dragon, qu 'il tue pour délivrer Crimhilde et dont il ravit le trésor. Une part plus large y est donnée à la jeunesse de Theuderic, qui terrasse et enchaîne trois géants dont il fait ensuite ses hommes d'armes; et qui, à la cour d'Attila, protége par sa valeur une noble dame dont le nom lui révèle la fée de la fortune, dès lors attachée à son sort. Parmi les poëmes plus importants des minnesinger, composés du douzième au treizième siècle, on distingue le Gnome Laurin par Henri d'Ofterding, récit merveilleux et chevaleresque, plein de mouvement et d'éclat. Similde, fille de Biterolf, roi de Sty-rie, est enlevée par Laurin, nain puissant qui règne sur le Tyrol et qui a le don de se rendre invisible. Longtemps trompé dans ses recherches, Dietlib, frère de la jeune princesse, secondé par le duc Hildebrand, découvre enfin un jardin magnifique, tout parsemé de roses qui charment les regards et exhalent les parfums les plus suaves. Un de ses guerriers en brise la barrière, et aussitôt paraît le roi de Tyrol, monté sur un coursier superbe. Il abat à ses pieds le guerrier présomptueux, et provoque Dietlib lui-même. Celui-ci, d'abord en danger sous l'action des armes enchantées dont est muni le chef des nains, est secouru par Theuderic, qui désarme Laurin et lève le bras pour l'immoler. Laurin avoue alors à Dietlib que c'est lui qui a ravi sa sœur, et que seul il peut la lui rendre. Une trêve est conclue par l'entremise de Hildebrand, et les chevaliers, pleins de con- fiance, suivent le nain dans sa demeure mystérieuse. Un palais souterrain s'ouvre à eux tout éblouissant de merveilles; et, pendant qu'ils les regardent avidement aux sons d'une musique enchanteresse, le traître leur verse un breuvage qui les lui livre sans défense. Des géants les dépouillent de leurs armes et les plongent endormis dans un cachot, où les étreignent des chaînes de fer. Theuderic se réveille le premier, et, telle est la fureur qui l'anime, que son haleine enflammée fond le fer, et que, libre, il délie ses compagnons. Dietlib, sauvé de son côté par la sollicitude de sa sœur, restée pure et vertueuse en présence du tyran, reçoit d'elle un anneau magique qui déjoue tous les sortilèges. Un combat acharné s'engage entre les chevaliers, les nains et les géants. Laurin, réduit à ses propres forces~ est Vaincu avec tous les siens par l'intrépidité de Theuderic. Il est pris, chargé de chaînes, et emmené comme objet de risée, pendant que Dietlib et Similde retournent dans le royaume paternel. La Cour de Worms, autre poëme du même genre, peint la belle et puissante Crimhilde, reine des Burgondes, invitant à un brillant tournois, dans un parc émaillé de roses, les roia Attila et Theuderic, que combattront ses plus braves chevaliers. La fête a lieu; mais les hôtes étrangers en recueillent seuls toute la gloire. En présence du séduisant cortége de" beautés accourues pour les voir, les douze Amelunges, guerriers goths, triomphent des douze Nibelunges, guerrierSl burgondes; et Sigfrid lui-même est vaincu par le noble et heureux Theuderic, qui reçoit le prix de la valeur. Ces deux romans chevaleresques et féeriques portent le nom riant des Deux Jardins, et en effet l'enjouement et la. grâce y tempèrent sans cesse l'horreur des armes, et leur: impression générale est moins la crainte que le plaisir. Mais les couleurs se rembrunissent dans les deux poëmes plus émouvants, plus pathétiques, consacrés à la lutte prétendue de Theuderic banni, persécuté, contre son oncle l'empereur Ermenric, qu'appuient les ennemis du jeune prince. Les souvenirs des exploits véritables des deux plus illustres rois des Goths y sont ici rapprochés, confondus, sans égard aux lieux et aux époques, mais avec une verve patriotique pleine d'entraînement et de grandeur. Dans le poëme de la Mort d'Alfart, on voit ce neveu de Hildebrand, fidèle à la cause de Theuderic, se défendre seul du haut d'une tour avec une bravoure surhumaine contre des légions d'assiégeants envoyés contre lui par Ermenric ; on le voit, comme le paladin Roland, joncher le sol d'ennemis terrassés, et ne succomber enfin qu'à la ruse envieuse et cruelle de Heime et de Witic. Venu trop tard, accablé de regrets, Theuderic combat pour venger son ami. Le dernier poëme, la Bataille de Ravenne, beaucoup plus étendu et plus tragique encore, peint le suprême effort de Theuderic pour reconquérir son royaume. Attila, roi des Huns, son allié, lui confie ses fils Scharf e~ Ort, qui combattront pour lui avec Diether, son frère, etllsam, le prêtre guerrier ; ils défendront Vérone pendant que Theuderic marchera lui-même vers Ravenne au devant d'Ermenric, que suivent toutes les forces de l'empire. Mais, au moment où il engage la lutte, les jeunes princes, n'écoutant que leur ardeur, sortent imprudemment de la ville et sont surpris par le burgonde Witic, qui les tue et disperse leur escorte. Theuderic cependant, qui ignore ce désastre, livre le combat à Ermenric, vainement soutenu par les Burgondes, et l'immole avec toute sa race dans un épouvantable massacre. A son retour, il apprend son malheur, pleure amèrement les fils de son allié, et s'élance, ivre de vengeance, à la poursuite de leur cruel vainqueur qu'il force à se précipiter dans la mer. Puis il revient auprès d'Attila et lui fait hommage de sa couronne. Que doit-on voir au fond de cette œuvre d'une énergie si effrayante, si ce n'est l'animosité héréditaire des Ostgoths, alliés aux Huns dans leurs invasions dévastatrices, contre les Vestgolhs, alliés aux Burgondes et établis comme eux dans la Gaule avec l'assentiment des Romains? D'un côté, Theu-deric et Attila, de l'autre Ermenric et Witic personnifient, sauf les anachronismes, ces deux tendances opposées, implacables. Si les poëmes fantastiques de Tristan, de Parceval et de Laurin préparent l'âme aux douces rêveries par la délicatesse des sentiments et le riche coloris des images, la Bataille de Ravenne, pleine de fiel et de haine, toute sillonnée de ces lueurs sinistres qui jaillissent du choc des boucliers et du vol homicide des lances, l'appelle au contraire aux méditations graves, aux émotions douloureuses et profondes. C'est ainsi qu'en Allemagne la muse du moyen âge préludait par des essais brillants, par des scènes pathétiques et variées au chef-d'œuvre qui devait l'illustrer; c'est ainsi qu'au milieu de ces chants héroïques, si pleins de verve dans leur incohérence, si pleins de sens dans leur naïve rudesse, devait surgir l'Iliade allemande, l'immortel poëme des Nibe-lunges. Le germe de cette œuvre éminente, la tradition première sur laquelle elle se fonde, existait, on le sait, en Allemagne et dans toutes les régions du Nord, longtemps avant l'époque des minnesinger et du grand poëte qui a su l'élever au rang des productions les plus sublimes. Le mythe de Sigurd ou Sigfrid apparaît d'abord dans l'Edda, ou plutôt dans les -chants traditionnels qui ont précédé de plusieurs siècles la rédaction du Code Scandinave. Partout ce héros, inconnu à l'histoire, se montre sous des traits symboliques, comme l'emblème le plus pur du conquérant sauvage, plein d'ardeur, de force, de vaillance, et d'une abnégation généreuse qui .doit le conduire à la mort. Victime prédestinée comme un nouveau Balder, il est l'amour des justes, la terreur des coupables ; sa vie et son trépas doivent être décisifs pour le sort de nations nombreuses: Scandinaves, Huns, Goths et Burgondes formeront le sanglant holocauste offert à ses mânes irrités. Dès sa jeunesse, ses hautes destinées se révèlent par d'éclatants prodiges qui remplissent plusieurs chants de l'Edda. Retraçons d'abord ces légendes d'après l'esquisse brillante de M. Ozanam 1 : c En ce temps régnait dans le Nord la roya!e ramille des Volsunges. Odin en était l'aïeul, Sigurd le dernier rejeton. L'arrêt du destin lui promettait des années courtes, mais glorieuses ; car son nom devait être illustre sous le soleil parmi ceux des guerriers arbitres des combats. Les dieux lui avaient donné un cheval intelligent; les nains forgèrent pour ]ui un glaive irrésistible ; lui-même il devait conquérir le casque merveilleux qui répand la terreur. » Le scalde raconte alors la défaite de Fafnir, dragon redoutable, d'une force surnaturelle, à qui Sigurd arrache le cœur. A peine ce cœur a-t-il touché ses lèvres altérées, qu'il comprend le langage des oiseaux, et les entend parler d'une Valkyrie condamnée par Odin à un sommeil magique. Il part 1 Chanls de Sigurd, de Fafoir, de Brunhilde, de Gudrune, cités dans Les Germains de M. Oianam. aussitôt, emportant le trésor, et court à de nouveaux exploits. « Sigurd chevauche vers la montagne ; il traverse les brasiers ardents qui apparaissent à ses regards, pénètre jusqu'auprès de la vierge endormie, et la réveille en fendant sa cuirasse. Alors Brunhilde salue le jour, et la nuit, et la terre tille de la nuit; elle salue aussi les dieux et les déesses qui donnent le pouvoir et le savoir; elle demande le nom de son libérateur, et, répondant à ses questions, lui enseigne l'art divin des runes et les préceptes de la sagesse. Sigurd, transporté de joie, lui jure un amour éternel. » D'autres chants, sans connexion entre eux et quelquefois contradictoires, peignent l'oubli funeste de Sigurd préférant à l'amour de Brunhildc, par l'effet d'un breuvage magique, celui de Gudrune, fille de Giuk et de Grimhilde, et sœur de Gundar, roi desNiflunges. Auxiliaire trop fidèle et trop obséquieux, il s'emparer de la Valkyrie dans l'intérêt de son beau-frère. Trois nuits il repose auprès d'elle, plaçant entre elle et lui une épée nue, et la remet pure et soumise entre les mains de son ami. Mais Brunhilde, qui n'a rien oublié, veut le cœur de Sigurd ou la mort. Outragée par Gudrune, elle excite contre lui les frères de Gundar, Hagcn et Gutorm ; ce dernier le tue par trahison, et les trois frères s'emparent de son trésor. Gudrune ne veut pas lui survivre, et reste absorbée dans un muet désespoir : « Assise près du corps de Sigurd, accablée de douleur, Gudrune attend la mort ; son œil n'est pas humide, elle ne tord pas ses mains, elle ne se plaint pas comme les autres femmes. « Les iarles attendris s'avancent pour adoucir son déses- poir. Le cœur prêt à se briser de tristesse, Gudrune ne peut pleurer. Les iarles superbes, les femmes couvertes de parures d 'or, sont près de Gudrune. Chacune d'elles raconte ses malheurs. a. Giaflauge, sœur de Giuk, lui dit : Je suis la femme la plus infortunée; j'ai perdu cinq maris, deux filles, trois t;œurs, huit frères, et cependant je vis encore. « Gudrune ne peut pleurer, tant elle regrette son époux, tant elle souffre près du corps de Sigurd ! « Hcrberge, reine de la (erre des braves, dit : Mon destin est plus triste encore ; mes sept fils et mon époux sont morts en combattant dans les contrées du Sud. Le vent a sur les flots trahi ma mère, mon père, mes quatre frères ; les vagues ont brisé leur navire. Moi-même j'ai dû leur rendre les derniers honneurs, les conduire au tombeau et préparer leur sépulture. Cette même année, accablée de souffrances, privée d'appui, je fus faite prisonnière, à l'issue d'une bataille, le dernier jour de l'an. Il me fallut chaque jour chausser et habiller la femme d'un Erse, au milieu des menaces et des coups. Jamais plus digne mari n'eut une plus méchante femme. « Gudrune ne peut pleurer, tant elle regrette son époux , tant elle souffre près du corps de Sigurd! « Guldraude, fille de Giuk, dij; alors : Si sage que tu sois, mère nourricière, tu ne sais pas consoler une jeune femme. « Elle veut que le corps du roi soit découvert ; elle enlève elle-même l étoffe qui le voile, et tourne le visage vers Gudrune. Vois, s'écrie-t-elle, ton bien-aimé; que tes lèvres touchent ses lèvres, comme si tu l'embrassais vivant encore ! « Gudi une jette un regard, et voit les cheveux du roi tachés de sang, les yeux du héros fermés, la poitrine du prince traversée par l'épée. Elle se rejette sur son lit; les liens de sa chevelure se dénouent, la rougeur lui monte au visage, et une pluie de larmes tombe sur ses genoux. Alors Gudrune, fille de Giuk, pleure; les larmes ont trouvé un passage, et ses oiseaux chéris répondent à ses sanglots. J) Plus éplorée encore et plus furieuse, Brunhilde, dont la sombre jalousie a causé le meurtre de Sigurd, rassemble ses serviteurs et leur ordonne d'élever un bûcher sur lequel elle partagera son sort : « Élevez-le, dit-elle, dans la plaine, assez large pour nous tous qui devons mourir avec Sigurd. Qu'on le couvre de voiles et de boucliers et de riches tapisseries, et qu'on brûle auprès de moi le guerrier. Qu'on brûle de l'autre côté mes serviteurs ornés de colliers précieux; que deux soient à la tête avec deux éperviers; égal doit être le partage! Qu'entre nous on place l'épée d'or, l'épée à la pointe acérée, comme elle fut placée le jour où nous montâmes dans la même couche, où nous fûmes appelés du nom d'époux. Ainsi les portes étincelantes de Valhalla ne retomberont pas contre nous. Accompagnés de mon cortége, notre voyage ne sera pas sans éclat; car cinq de mes servantes l'escortent, et huit serviteurs de haute naissance, et l'esclave qui a bu le même lait que moi. J'en ai beaucoup dit; j'en dirais plus encore si le glaive me permettait de parler. La voix me manque, ma blessure s'enflamme. J'ai exprimé la vérité ; c'est ainsi qu'il fallait mourir! » Après celte scène si pathétique, où la barbarie Scandinave s'allie, par un heureux contraste, avec la fidélité indienne et les rêves enthousiastes de l'Orient, l'Edda nous montre. dans un autre chant reproduit par M. Marinier, Gudrune immobile, glacée par la douleur, insensible à toute consolation Ailleurs l'Edda nous montre enfin Gudrune revenue à la ^ vie, réconciliée à ses frères, unie plusieurs années après au puissant Aile fils de Budle, à la cour duquel paraissent, avec une foule de princes, Ermenric et Thiedric, chefs des Goths. Mais plus tard Atle ayant tué par trahison les frères de Gudrune, qu'il croit coupables de la mort de Brunhilde sa sœur, Gudrune, en proie à la fureur, massacre ses enfants, son époux, met le feu à son palais, et se jette dans la mer, dont les vagues la portent vers de lointains rivages où sa vie doit continuer encore. Ainsi finit cette sanglante tragédie dans les chants traditionnels de l'Edda. Sur quelle base historique repose-t-elle? Quels événements du moyen âge ont pu fournir la trame complexe, incohérente de ce vaste et sombre tissu, nuancé d'éblouissants reflets? Si le nom de Sigurd ou Sigfrid, qui fut plus tard celui de plusieurs rois pirates, ne s'applique à aucun de ces fiers conquérants qui fondèrent leur grandeur sur les débris de Rome, s'il en est de même de Hagen son meurtrier, Gundar et ses frères, fils de Giuk, au contraire, représentent évidemment les trois rois Gondicaire, Godomar et Gislahar, fils de Gibic, premiers chefs connus des Burgon-des, établis entre le Rhin et le Rhône vers l'année 450, époque de l'invasion d'Attila dont le despotisme farouche est singulièrement affaibli dans la légende. Le Burgonde Gondicaire combattit à Châlons, comme allié du Franc Mérovée, l'armée innombrable des Huns, dans laquelle pouvait se trouver le chef des Ostgoths Theuderic l'Ancien, que la 1 Chants du Nord, par M. Marmier, Paris, 1842. légende confond sans cesse avec son neveu Theuderic le Grand, dont la domination en Italie n'eut lieu que quarante ans plus tard. Un anachronisme plus fort rapproche même celui-ci, dans la tradition Scandinave et germanique, d'Er-menric, premier conquérant goth, vaincu en Sarmatie vers 376 par le roi des Huns Balamir. Ainsi les scaldes réunissaient et confondaient dans leur mémoire, par un vague sentiment d'admiration et de terreur, les princes et les peuples de cette sanglante époque, si grande, si glorieuse à leurs yeux, qui commençait pour eux l'histoire de la patrie et projetait ses lueurs sur toute l'antiquité. A l'époque de Theuderic le Grand, et aussi deClodwig ou Clovis, roi des Francs, qu'une inexplicable réticence a exclu de tous ces conflits, régnait sur les Burgondes l'astucieux Gondebaud, fils de Gondioc et frère de Chilpéric, qu'il avait tué pour parvenir au trône. La fille de celui-ci, la célèbre Clotilde, poussa Clovis à venger ce meurtre, qui fit couler le sang d'une foule de braves. Est-ce en elle qu'il faut reconnaître le type primitif de Crimhilde, la Gudrune scandinave, d'abord si pure, si douce et si pieuse, ensuite si implacable et si cruelle? D'un autre côté, Brunhilde la Valkyrie a-t-elle quelque rapport avec Brunehaut épouse de Sigebert; ce qui rapprocherait alors de Frédégonde, Crimhilde, la furie vengeresse? Aucune de ces questions n'admet une réponse précise. La présomption la plus probable est que ces divers faits et ces divers caractères historiques, recueillis, célébrés par les scaldes dans leurs migrations incessantes du nord au midi et du midi au nord, se sont enfin combinés sous cette forme abrupte et variable sous laquelle on les voit apparaître dans les traditions du huitième siècle, traditions modifiées à leur tour, étendues, trop souvent affai- blies dans les chants plus élaborés et plus brillants des min-nesinger. L'époque où fut composée en Allemagne la grande épopée des Nibelunges, telle que nous la possédons maintenant, est sans contredit la fin du douzième ou le commencement du treizième siècle, l'époque de la splendeur du Hohenstaufen, comme le prouvent, non-seulement la langue qui est l'alle-manique le plus pur, mais encore l'introduction de certains personnages inconnus à la première légende, tels que Pelle-grin, évêque de Passau, et Rudiger ou Roger, margrave de Bachelar, appartenant tous deux au dixième siècle; le dernier surtout, type parfait de chevalerie, dont les courses en Orient, les malheurs, les exploits, retombent en partie dans la fable, mais dont le nom réel existe dans les chroniques comme ayant gouverné l'Autriche avant Léopold de Bam-berg. Un autre indice, qui ressort assez clairement de l'apparition de ces deux personnages comme vassaux de la cour d'Attila, dont la capitale était Vienne, est la prédilection du poëte pour toute la contrée du Danube, en opposition aux bords du Rhin où périt le magnanime Sigfrid. Rien n'est dit en faveur de la Thuringe ou de la Saxe, qui figurent comme pays tributaires; rien en faveur des Magyares de Hongrie, dont le nom n'est pas même mentionné. Ces motifs joints à d'autres plus décisifs encore, fondés sur le style simple, austère et calme, exempt d'ornements superflus, qui distingue éminemment cette œuvre, ont fait exclure le brillant Eschenbach et le sentencieux Klingsor de la série des poètes auxquels on pouvait l'attribuer. Restent encore deux concurrents sérieux, Conrad de Wurzbourg et Henri d'Ofter-ding. L'un, auteur avoué de plusieurs grands poëmes suffisants pour absorber la vie d'un homme, offre d'ailleurs des traces nombreuses de décadence. L'autre, jouissant pendant le moyen âge d'une renommée immense que rien ne justifierait, si ce n'est quelque œuvre capitale dont alors on le savait l'auteur, défend avec une noble audace, dans la célèbre lutte de Wartbourg, la maison souveraine d'Autriche contre' celles de Thuringe, de Henneberg, de France, exaltées par ses adversaires ; il représente ainsi évidemment le génie de l'Allemagne orientale luttant, à avantage égal, contre celui de l'Allemagne occidentale, et opposant aux séduisantes fictions empruntées à la muse étrangère les austères souvenirs de la patrie. Tout semble donc se réunir pour confirmer l'opinion judicieuse des frères Schlegel qui proclament Henri d'Oflerding le chantre anonyme des Nibelunges. Quant au titre singulier de ce poème, il est tiré du nom des princes burgondes qui comptaient un roi Niflung ou Nibelung, fils des brouillards, parmi leurs fabuleux ancêtres. Ce nom est opposé dans l'Edda à ceux des Volsunges, des Amelunges et des Budlunges, héros scandinaves, gothiques et hunniques, ancêtres de Sigurd, de Thicdric et d'Atle. XXX Poëme des N'lbelungello La première partie du poëme des Nibelunges, dont le caractère distinctif est le calme et la grâce, présente ces qualités dès le début, comme le montrent ces premiers vers dans leur simple et naive harmonie : Uns ist in alten maren lVunders vil geseit Von heleden lobebären, Von grozer arebeit; V onfreude unt hochgeciten, Von weinen unt klagen, V ou küner recken striten, Mõget ir no wunder hören sagen. « Les anciens récits nous racontent les travaux, les exploits des guerriers magnanimes ; maintenant leurs joies et leurs festins, leurs douleurs et leurs larmes, et leurs luttes héroïques, vont vous émerveiller encore. « En Bourgogne vivait une noble fille, la plus belle qu'on pût voir dans le monde ; Crimhilde était le nom de cette princesse si belle, pour qui tant de guerriers devaient perdre la vie. « Elle était protégée par trois rois riches et nobles, Gun-ther et Gernot, chefs vaillants, et le jeune Giselher, le généreux guerrier. Tous trois étaient unis pour protéger leur sœur. » Le poëte nomme ensuite leur mère Uta, veuve du roi Dankrat descendant de Nibelung, qui leur avait laissé Worms et son territoire défendus par de belliqueux vassaux, parmi lesquels se distinguent surtout Hagen de Tro-neg, Dankwart son frère, et Volker son ami. Puis il nous ramène vers Crimhilde : « Au milieu de tous ces honneurs, Crimhilde rêva un jour qu'elle élevait un faucon plein de force, de beauté, de courage, que deux aigles déchirèrent sous ses yeux épouvantés de ce cruel spectacle. « Elle raconta ce songe à sa mère qui ne put l'expliquer d'une manière favorable : —Ce faucon élevé par toi est un noble chevalier. Que Dieu veille sur lui, sinon tu le perdras ! » En vain la jeune fille se récrie et repousse toute idée de mariage ; le chant suivant, par un heureux contraste, amène sur la scène son vainqueur : « En Nerlande vivait le fils d'un roi puissant; le père s'appelait Sigismond et la mère Sigelinde. Leur château, dont le nom était connu au loin, s'élevait à Santen sur le Rhin. « Sigfrid était le nom du guerrier intrépide et agile. Son courage le poussa vers une foule de pays ; il signala sa force dans les contrées lointaines, jusqu'à ce qu'il éprouvât la bravoure des Burgondes. « Avant même d'avoir atteint l'âge d'homme, il avait de sa main accompli des merveilles dignes d'être à jamais célébrées, mais que nous sommes forcés de passer sous silence. » Telle est la simple exposition du poëme, tel est le cadre habilement tracé par l'homme de goût et de génie qui ne fait qu'indiquer, dans les mots qu'on vient de lire, la jeu- Jlesse merveilleuse de Sigfrid, ces exploits gigantesques du Sigurd Scandinave, lesquels eussent détruit l'unité de son plan, si, à l'exemple des poëtes de son époque, il avait pris son héros au berceau. Remarquons aussi avec quelle grâce naïve se présente Crimhilde, la Gudrune de l'Edda, et quel reflet mélancolique jette sur elle ce songe mystérieux, avant-coureur de toutes ses douleurs. Ce faucon si noble et si fier, ce type chevaleresque de Sigfrid, ne rappelle-t-il pas, par une coïncidence évidemment fortuite, mais cependant bien digne de remarque, ce cygne aux ailes étincelantes qui, dans un des plus beaux épisodes du poëme indien du Mahabharat, fait connaître à Damayanti le héros digne de son amour ? Sigfrid, instruit par la renommée de l'incomparable beauté de Crimhilde, veut s'en assurer par lui-même, et obtient, après de vives instances, le consentement de son père à ce voyage aventureux. Il part à la tête d'une brillante escorte, et, après plusieurs jours de marche, arrive aux frontières de la Bourgogne ; il provoque, suivant l'usage Scandinave, le roi lui-même à un combat singulier. Le défi est refusé, et le guerrier admis à faire son entrée dans la ville, où il est reçu avec de grands honneurs par les paladins et par les dames, mais où ses yeux cherchent vainement Crimhilde. La princesse, cachée dans son palais, a entrevu cependant, à travers un treillage, le noble front, la démarche majestueuse, la beauté chevaleresque de Sigfrid; et l'amour s'empare de son cœur avant même qué Sigfrid conçoive le moindre espoir. Cet amour, elle l'ignore elle-même dans sa douce candeur virginale ; elle ne croit rendre au jeune héros que l'hommage dû à sa valeur. Bientôt cette valeur se manifeste dans l'intérêt de ses nouveaux hôtes. Les rois de Saxe et de Danemark veulent imposer leur suzeraineté au roi des Burgondes, qu'ils menacent de la guerre. Sigfrid offre son bras à Gunther pour repousser cette odieuse exigence; et, dès le début du combat, il terrasse et fait prisonniers les deux rois qu'il livre à son ami. Gunther reconnaissant lui permet enfin de voir, au moment de son retour triomphal, celle pour qui soupire son cœur, et dont, sans le savoir, il a fait la conquête : « Quand elle vit approcher le héros intrépide, une douce rougeur colora son visage : — Je vous salue, dit-elle, seigneur Sigfrid, noble chevalier! — A ces mots, le coeur du guerrier palpita d'allégresse. « S'inclinant humblement, il lui offrit la main. Ah! qu'il était heureux de marcher auprès d'elle, et quels regards d'amour, mais en toute convenance, échangèrent le chevalier et la dame ! » Toutefois, pour couronner ce noble et pur amour, la bravoure de Sigfrid, si souvent victorieuse, sera mise à une nouvelle épreuve. Gunther veut à son tour conquérir une épouse, et sa passion aventureuse le fait aspirer à Brun-hilde, reine d'Islande, belliqueuse Valkyrie d'une force surhumaine. Il réclame de Sigfrid son appui, dont la main de Crimhilde sera sa récompense. Gunther part, malgré les larmes de sa sœur; et le chef nerlandais l'accompagne avec joie vers cette terre mystérieuse hérissée de châteaux gardés par de nombreuses phalanges. Toutes obéissent à l'al-tière Brunhilde, qui ne reconnaîtra pour époux et pour maître que celui qui la vaincra dans un tournoi, où la défaite entraînerait la mort. Une foule de chevaliers ont déjà succombé; Gunther, toutefois, se présente plein d'audace; mais ses efforts sont vains, et la forte amazone est sur le point de le terrasser; quand Sigfrid, invisible s0us»le casque magique qu'il conquit jadis en Norvége av^'le riche trésor des Nibelunges, renverse Brunhilde son cheval et la force à s'avouer vaincue. Gunther, son vainqueur apparent, est alors accepté par elle, et le brillant cortége, auquel se joignent les braves que Sigfrid a ramenés de Norvége, des états d'Albéric dont il est suzerain, s'achemine vers la ville de Worms où se célèbrent les deux mariages. Sigfrid, messager de bonheur, est l'époux fortuné de Crimhilde ; mats Gunther est soumis à de tristes épreuves, et l'intervention mystérieuse, mais loyale et chevaleresque de son ami, est nécessaire pour arracher à Brunhilde la cein-ture qui ta rend invincible. Elle croit toutefois n'obéir qu'à Guoiber, qui laisse bientôt partir pour Santen, Sigfrid com-blé d'honneurs, accompagné de sa jeune épouse, objet d'amour et de vénération pour le peuple que Sigismond son père a confié à sa royale tutelle. Pendant dix ans, il règne ainsi en paix sur ses possessions et ses conquêtes. Un fils lui naît ainsi qu'à Gunther; une vive affection semble unir les deux princes. Mais Brunhilde, inquiète de l'éclat qui entoure au loin sa belle-sœur, veut la voir paraitre à la cour avec Sigfrid, qu'elle croit un oublieux vassal. Le roi, accédant à ses vœux, envoie des messagers à Sigfrid, et prépare à Worms des fêtes magnifiques pour la réception de son beau-frère. Les deux princesses, présentes à -un tournoi, contemplent leurs époux avec une joie jalouse : c — Mon noble seigneur, dit Crimhilde, serait le digne chef de toutes ces provinces. < — Cela pourrait être, dit Brunhilde, si vous étiez seuls sur la terre; mais jamais cela ne sera tant que vivra le roi mon époux. « — Vois, repartit Crimhilde, avec quelle majesté Sigfrid marche au milieu des guerriers, comme la lune éclipsant les étoiles; j'ai bien raison d'en être fière! « — Quelque brave et majestueux qu'il soit, répondit vivement Brunhilde, Gunther, ton noble frère, est le plus puissant des monarques ! » Bientôt la querelle s'anime et s'aigrit, les cortèges des deux reines se séparent au moment d'entrer à l'église. Brunhilde humilie publiquement sa rivale, et celle-ci, outrée de colère, lui lance alors le plus cruel outrage, dont l'explication mystérieuse lui fut jadis confiée par l'imprudent Sigfrid. Concubine ! à ce mot Brunhilde pleure, mais ses larmes demandent des flots de sang. Hagen, le plus vaillant des vassaux de Bourgogne, qu'une sombre envie excite contre le prince du Nord, lui jure de la venger, et arrache, non sans peine, l'assentiment du roi qui doit tant à Sigfrid. En vain une réconciliation apparente a semblé rapprocher les deux princes ; on suppose une guerre imminente. Sigfrid offre son bras à ses hôtes ; et la crédule Crimhilde, qui tremble pour ses jours, indique à Hagen, qu'elle croit son ami, le seul endroit du corps où son époux, rendu jadis invulnérable par le sang du dragon de Norvége, soit encore accessible au fer ; lui donnant ainsi pour protecteur celui qui a juré sa perte. On prépare alors une chasse royale qui doit précéder le départ. Sigfrid, étranger à toute crainte, s'y livre avec son ardeur impétueuse, et fournit au poêle l'occasion d'une peinture pleine de vivacité et d'intérêt. Sigfrid avait dépassé tous les chasseurs; rien n'avait pu résister à sa force et à son courage indomptable : loups, cerfs, buffles, sangliers, expiraient pêle-mêle sous ses traits, et déjà les sons perçants du cor annonçaient le festin champêtre, quand soudain il aperçoit un ours énorme qui s'enfonçait dans la forêt. Le poursuivre, le terrasser, le garrotter de fortes cordes et le suspendre au pommeau de sa selle est pour Sigfrid l'affaire d'un instant. Puis, arrivé au lieu du festin, il délie tout à coup les cordes; l'ours bondit, les chiens fuient, les chasseurs se dispersent en désordre, renversant les plats et les viandes. Sigfrid s'élance alors à sa poursuite, et son trait, rapide comme l'éclair, s'abreuve bientôt du sang du monstre. Fatigué de tant de prouesses, il prend une large part au festin, où s'amoncelle tout le gibier de la chasse; mais, par une précaution perfide, le vin a été oublié. Sigfrid, dévoré de soif, court sans armes vers une claire fontaine que Hagen lui indique de loin, et, pendant qu'il se penche sans défiance pour approcher ses lèvres du breuvage salutaire, le traître, qui l'a suivi, plonge son javelot entre ses deux épaules, à l'endroit vulnérable dont il savait le secret. Rien de plus pathétique que la mort de Sigfrid, ainsi que la décrit le poëte : « Chancelant, il se redresse au bord de la fontaine, portant le javelot enfoncé dans son cœur. Il cherche un arc, un glaive, pour rendre à Hagen le prix qui lui est dû. « Blessé grièvement, il ne trouve plus son glaive; son bouclier lui reste, il le relire de l'eau, s'élance vers le traître et l'atteint. « Près de mourir, il frappe avec tant de force qu'au loin jaillissent les pierres précieuses et que le bouclier éclate avec fracas. c Hagen fléchit sous sa main redoutable, la forêt relentit de ses coups redoublés. S'il avait eu son glaive, son ennemi périssait, tant il était terrible en son courroux ! « Cependant il pâlit, ses forces l'abandonnent; la mort se peint dans les traits de celui que pleureront les nobles femmes. « L'époux de Crimhilde tombe au milieu des fleurs et son sang s'échappe à grands flots. Alors, dans son angoisse, il exhale ses plaintes contre ses perfides meurtriers : « — Lâches et méchants que vous êtes, vous me tuez pour prix de mes services, pour prix de ma fidélité; est-ce ainsi que vous récompensez vos amis? « Ce sera pour votre race une honte ineffaçable; car je succombe à une atroce vengeance, et tout brave chevalier vous nommera félons ! — « Les guerriers en foule accoururent. Pour la plupart d'entre eux ce fut un jour de deuil ; car tout cœur loyal le plaignit ainsi qu'il l'avait mérité. « Le roi des Burgondes voulut aussi le plaindre; mais le héros blessé à mort lui dit : — Pourquoi gémir sur le mal qu'on a fait ? On ne mérite que blâme ; il fallait s'abstenir ! «—Eh, pourquoi donc pleurer? reprit le cruel Hagen. Toutes nos peines sont finies ; car je vois peu d'ennemis qui puissent nous braver maintenant. Je m'applaudis d'avoir accomplis cette grande œuvre. » « — Vous vous vantez sans peine, dit Sigfrid ; mais si j'avais pu connaitre vos pensées meurtrières, j'aurais bien su me garder de vos coups. C'est Crimhilde, mon épouse, pour qui mon cœur gémit. « Que Dieu ait pitié de mon fils, qui apprendra plus tard l'opprobre de ses proches, coupables d'un assassinat! Que ne puis-je le céler? Je mourrais sans regret. — « Puis il dit, accablé de douleur : — Noble Gunther, si vous voulez faire encore quelque bien sur cette terre, prenez soin de ma fidèle épouse. « Souvenez-vous qu'elle est votre sœur; au nom de votre foi royale, protégez-la de tout votre pouvoir. Bien longue sera l'attente de mon père, de mes braves; jamais on n'aura vu de plus cruel veuvage ! — « Cependant de toutes parts les fleurs étaient rougies du sang qui s'écoulait de sa blessure mortelle. Sa lutte ne fut pas longue; la mort trancha ses jours, et les paroles expirèrent sur ses lèvres. » Est-il possible de lire sans émotion toute cette scène de la mort du héros si confiant, si brave, si résigné, si généreux? Ce passage, trop peu cité par les critiques entraînés par l'intérêt puissant qui s'attache aux derniers chants du poëme, nous paraît un des plus remarquables, un des plus parfaits de tout l'ouvrage, celui qui peint le plus vivement l'admirable caractère de Sigfrid. Le guerrier blessé par un traître qui lui-même est plein de force et d'audace, le domine tellement par sa vaillance que, sans armes, le javelot dans le cœur, il l'abat tremblant à ses pieds. Puis, pendant que sa vie s'échappe avec son sang, quelles nobles et touchantes paroles nous peignent ses sentiments intimes, son horreur de la perfidie, sa loyauté inaltérable, son magnanime oubli des injures! Quelle réserve et quelle dignité dans les reproches qu'il adresse à Gunther; quelle tendre délicatesse dans cet amour qui le porte à courber la tête devant son cruel ennemi pour lui recommander en mourant sa Crimhilde, son épouse chérie ! Nous ne craignons pas d'affirmer que les dernières paroles de Patrocle et d'Hector, de Mézence et de Turnus, dans Homère et Virgile, n'égalent pas pour le pathétique les adieux du héros Scandinave, aussi terrible dans les combats que le plus brave des héros grecs, aussi résigné dans sa mort que Yajnadattas, le jeune brahmane, le type de la piété filiale, dans l'épopée indienne du Ramayan. Aussi, après la lecture de ces strophes, s'étonne-t-on moins, suivant les mœurs du siècle, que tant de vertu ait provoqué tant de larmes, et que ces larmes amères aient coûté tant de sang. Le féroce Hagen a déposé, par un raffinement de haine, le corps mutilé de Sigfrid devant la chambre même de Crimhilde. A son réveil, c'est le premier spectacle qui frappe ses yeux épouvantés. Eperdue, elle tombe en défaillance; puis elle entoure de ses blanches mains les restes inanimés de son époux ; elle voit ses traits défigurés, son bouclier intact : « C'est un meurtre, » dit-elle ; et sa pensée, prompte comme l'éclair, se porte aussitôt sur Hagen, ministre des vengeances de Brunhilde. Le vieux Sigismond se réveille à son tour et vient se jeter sur le corps de son fils, suivi des guerriers nerlandais. dont les regards terribles sont obscurcis de larmes. Les cris de douleur retentissent de toutes parts ; il s'y mêle des cris de guerre que Crimhilde s'efforce d'apaiser, se réservant plus tard le jour de la justice. Mais lorsqu'au convoi de Sigfrid, le roi son frère se présente devant elle les yeux humectés de larmes feintes, elle ne craint pas de l'accuser en face de connivence avec le meurtrier. Quant à Hagen, les plaies de sa victime qui se rouvrent à son aspect sont une voix du ciel qui appelle sur sa tête une vengeance implacable et terrible^ Rien ne peut consoler la noble veuve restée seule auprès de sa mère, après le départ de Sigismond. Vivant dans une austère retraite auprès du tombeau de son époux, elle refuse pendant trois années d'adresser la parole à Gunther. Ses deux autres frères, Gernot et Giselher, ce dernier surtout, modèle de loyauté, innocents tous les deux de la mort de Sigfrid, ont seuls accès auprès d'elle. Enfin, une réconciliation s'opère, et Crimhilde consent à réclamer, par l'entremise du roi des Burgondes, le trésor de Sigfrid, déposé en Norvège sous la garde du nain Albéric. Ses ordres sont promptement suivis ; Albéric obéit au message de sa souveraine, et bientôt des monceaux d'or arrivent àWorms, où Crimhilde ne les emploie chaque jour qu'à des fondations pieuses en l'honneur de Sigfrid. Cependant Hagen, ulcéré et alarmé, conseille au roi de s'emparer de ces richesses. Les deux autres frères s'y opposent; mais Gunther, entraîné par des conseils perfides, toujours sans force contre le mal, laisse Hagen dérober le trésor et le précipiter dans le Rhin, qui, dit-on, le recèle encore. Dès lors, le ressentiment de Crimhilde, aigri par ce nouvel outrage, s'enfonce et s'accroît dans son cœur fermé désormais à toute joie. Dix années elle languit ainsi dans sa captivité cruelle, isolée de tous, concentrée dans sa haine, attendant du ciel la vengeance qu'elle invoque, sans toutefois la prévoir. Telle est la mise en scène de cette grande épopée consacrée à la gloire de Sigfrid, qui la remplit non-seulement par sa vie, mais par sa mort et par ses funérailles, source d'exploits merveilleux et d'horribles vengeances. Son caractère franc, noble, intrépide, prédestiné à un trépas précoce, irréfléchi dans sa force invincible, est exactement celui d'Achille, quoique la place qu'il occupe dans le poëme et l'influence qu'il y exerce soit plutôt celle de Patrocle vengé par des torrents de sang. L'instrument fatal de cette expiation ne sera plus, comme dans Homère, le brave des braves, ulcéré de la mort funeste d'un ami; mais une femme, d'abord vierge timide, fille dévouée, épouse affectueuse, comme Androma-que ou Pénélope, puis beauté incendiaire, implacable furie, comme Hélène ou plutôt comme Médée. Cette transformation de Crimhilde et le contraste de couleurs qui en résulte entre les premiers chants que nous venons d'analyser et les derniers chants qui vont suivre, ont fait croire à quelques critiques que le poëme n'était pas homogène, qu'il était l'œuvre de deux ou plusieurs poëtes; opinion d'ailleurs à la mode, que l'on n'a pas craint d'appliquer au plus grand de tous les chefs-d'œuvre, à l'Iliade, l'ensemble le plus complet, le plus harmonieux qui existe, à l'Iliade où les caractères, vivement tracés dès le début, se soutiennent dans toutes les circonstances, dans les complications les plus variées, avec une force, une netteté, une constance qui ne se démentent pas un instant, et qui dominent par l'unité du trait d'innombrables péripéties. Il est donc naturel que cette suppo-tion banale, à laquelle l'Énéide, la Divine Comédie, sembleraient offrir plus de prise si l'histoire n'était là pour les défendre, ait été appliquée aux Nibelunges, dont l'auteur, plus mystérieux qu'Homère, reste couvert d'un voile impénétrable. Toutefois nous ne pensons pas, qu'après une lecture attentive et dégagée de toute prévention , il soit possible de refuser au poëte allemand plus qu'au poëte grec l'unité d'invention, de disposition et de style, qui forment, à des degrés divers, leur glorieuse personnalité. La transformation de Crimhilde, qui agit sur tout ce qui l'entoure, se trouve déjà en germe dans cette première partie où les outrages répétés qu'elle essuie, avant et après le meurtre de Sigfrid, blessent son cœur, exaltent sa fierté, et changent son amour en vengeance. L'inflexible méchanceté de Hagen, personnage odieux, mais dont l'ardent courage et la foi féodale tempèrent l'atrocité, ne se dément pas un instant du commencement jusqu'à la fin du poëme. Gunther est toujours irrésolu et faible, malgré sa bravoure personnelle, Gernot toujours prudent, Giselher toujours généreux. Brun-hilde reste vindicative et fière, quoique privée de cette force surhumaine dont elle conserve l'importun souvenir. Dankwart, le frère dévoué de Hagen, et Volker, l'intrépide troubadour, commencent aussi dès le début ce rôle de constance chevaleresque qu'ils soutiendront jusqu'à la fin du drame, qui sera aussi celle de leur vie. Partout les caractères des personnages se croisent et se combinent d'une manière admirable pour préparer la sanglante catastrophe qu'amèneront leurs passions indomptables. Avec Sigfrid tout ce brillant cortège, comme illuminé de sa gloire, flottait dans une sphère radieuse, soumis*à une même destinée, aspirant à un même bonheur; après lui, la nuit, la tempête, l'épouvante, la lutte acharnée, les éclairs qui sillonnent les nuages, les coups de foudre qui frappent et qui tuent. XXXI Poëme des Nibelunges. La seconde partie des Nibelunges voit se développer danè une série de scènes de plus en plus tragiques, de plus en plus déchirantcsetlugubres, les conséquences funestes du meurtre de Sigfrid qui forme le nœud de tout le poëme. Au début apparait un nouveau personnage que le roman emprunte à l'histoire, mais qu'il façonne à son caprice, transformant Etzel, le terrible Attila, en un roi crédule et débonnaire qui vit en paix dans ses immenses domaines, sur les rives fertiles du Danube, entouré d'une cour magnifique à laquelle il ne manque qu'une reine pour briller d'un éclat sans pareil. Veuf de Helke sa première femme, il songe à demander Crimhilde dont l'esprit et la noble constance sont célébrés dans toute la Germanie. Daz geschah in den geciten .Do frou Helche erstarp, Unt daz der chunic Ezele Ein ander wip warp. Do ritlen sine friunde In Buregonden lant, Zeiner iverden witewen Diu frou Chriemhilt genant. Ses messagers partent pour la Bourgogne, et à leur tête Rudiger, margrave d'Autriche, type de loyauté chevaleresque, que le poëte, par un anachronisme volontaire, a rapproché de cette époque. Toutes ses prières échouent d'abord auprès de l'inflexible veuve, fidèle à son premier amour et peu soucieuse d'ailleurs d'épouser un païen ; une seule promesse parvient à l'ébranler : « — Séchez vos larmes, dit Rudiger, quand vous n'auriez dans le pays des Huns que mon épée et celles de mes amis, toutes vos douleurs seraient vengées. — « A ces mots, le cœur de Crimhilde s'épanouit : — Jurez, s'écrie-t-elle, que vous serez le premier à punir quiconque a causé mes angoisses. — Je le ferai, lui dit le margrave.— « Et Rudiger jura avec tous ses vassaux d'obéir à ses ordres et de soutenir sa cause dans le vaste pays des Huns ; et sa droité confirma son serment. » Serment irréfléchi, engagement fatal contre des ennemis inconnus, qui triompha soudain de la résistance de Crimhilde, mais d'où devaient jaillir des maux incalculables! La reine prend congé de ses frères, qui souscrivent avec joie à cette union. Un brillant et nombreux cortège de chevaliers et de dames l'accompagne à travers la Souabe et la Bavière jusqu'au château de Rudiger, d'où elle s'avance vers la ville de Vienne. Devant les murs tous les princes tributaires, grecs, russes, polonais, tatares et goths, et parmi eux Dié-trich, le grand Theuderic lui-même, précèdent l'arrivée d'Etzel ou Attila, qui accueille sa nouvelle épouse avec de vives démonstrations de joie. Au milieu des tournois et des fêtes elle prend possession de son vaste royaume dont le centre est en Hongrie, dans le splendide palais d'Etzelburg. Pendant sept ans elle y ïfegne honorée, et la naissance d'un fils qui reçoit le baptême met le comble à son ascendant sur le monarque soumis à ses moindres désirs. C'est alors que le ressentiment qu'elle nourrit au fond de son cœur se réveille tout à coup plus terrible ; car elle ose espérer la vengeance. Elle persuade à son confiant époux d'inviter à sa cour le roi des Burgondes et ses deux autres frères et leurs plus braves guerriers, afin de prouver à tous les yeux que l'alliance qu'il a contractée n'est pas indigne de sa grandeur. Etzel se prête à ses vœux, lui laisse le choix des messagers, et Werbel et Swemmel, deux habiles troubadours, partent munis des ins- • tructions de Crimhilde. Ils ont ordre surtout de n'oublie^ personne dans l'invitation qu'ils vont faire; car elle sait que l'arrivée de ses trois frères peut seule entraîner celle de Hagen, l'odieux ennemi dont elle médite la punition slmglante et exemplaire. Les messagers sont bien reçus à Wormsj l'invitation est acceptée ; et le roi Gunther, repoussant tout soupçon, malgré les pressentiments de Brunhilde et de sa mère, se met en route avec Gernot et Giselher, avec Dankwart et Volker, avec un essaim de serviteurs, et mille guerriers burgondes commandés par l'audacieux Hagen. Ils traversent la Franconie et arrivent sur les bords du Mein, où deux on-dines ou sirènes leur annoncent un présage funeste. Mais, rassurés par Hagen, ils persistent, et marchent résolument où ]es conduit le sort. Le margrave de Bavière attaque leur avant-garde; il est tué à l'insu des trois princes. Rudiger au contraire et sa femme Gotelinde les reçoivent avec l'hospitalité la plus cordiale dans leur château de Bechelar. Les charmes de leur jeune fille ont touché Giselher, qui la demande pour fiancée à son retour. La promesse en est faite, et des armes précieuses sont offertes par Rudiger aux princes et aux vassaux comme gages d'une alliance amicale, qui doit, hélas! tourner contre lui-même. Rien de plus naïf et de plus touchant que cette réception chevaleresque, dernier repos du poète et de ses héros avant l'horrible catastrophe vers laquelle on marche à grands pas. A Giselher, le noble margrave avait promis sa fille, son bien le plus précieux. A Gunther il donne une riche cuirasse, à Hagen un bouclier, à Gernot un glaive; et ce sont ces mêmes armes qu'ils tourneront contre lui par une nécessité fatale, et ce sera ce glaive qui tranchera sa vie! Les Burgondes, escortés par Rudiger lui-même, arrivent devant le château d'Elzëlbourg, où les accueille Theuderic ou Dietrich de Vérone, l'illustre roi des Goths, réfugié auprès d'Elzcl. Bientôt parait Crimhilde elle-même dissimulant avec peine son courroux, qui éclate dans le feu de ses regards. Toutefois elle salue ses frères, et les conduit dans le palais ; mais les Huns, à son instigation, entourent en foule Hagen et Volker, restés seuls dans la cour d'honneur, pendant qu'un quartier lointain est assigné aux hommes de l'escorte. Toutefois la contenance martiale des deux guerriers, leur pose immobile sur leurs sièges, tient en suspens leurs nombreux ennemis. Alors Crimhilde s'avance, la tête ceinte du diadème, au milieu des troupes frémissantes : « A sa vue, l'audacieux Hagen place devant lui une épée étincelante dont le pommeau était une émeraude aussi verte que l'herbe des champs. Crimhilde la reconnut, c'était celle de Sigfrid! « Elle reconnut avec une vive douleur cette arme au fourreau d'or, aux glands de pourpre ; elle se rappela ses peines et se prit à pleurer : c'était ce que voulait son cruel ennemi. « Volker le troubadour saisit sa forte lyre, allongée comme un glaive à la lame acérée. C'est ainsi que, sans crainte, l'attendirent les guerriers. « Confiants dans leur vaillance, ils restèrent immobiles, refusant de lui rendre honneur. Alors, s'avançant jusqu'à eux, elle les salua de ces amères paroles : « —Dites-moi, Hagen, qui vous a invité à venir chevaucher dans ce pays? Après les maux affreux que j'ai soufferts de vous, il eût été plus sage de ne pas venir. — « Hagen lui répondit : — Je ne fus invité par personne; mais trois princes, dont je suis le vassal, se sont acheminés vers ce pays, et dans aucun voyage je ne les abandonne. « —Pourquoi, répondit-elle, avez-vous mérité que je vous porte tant de haine? N'est-ce pas vous qui avez tué Sigfrid, mon époux bien-aimé que je pleurerai toujours? c — Eh ! que peuvent les paroles? reprit-il vivement ; c'est moi Hagen qui ai tué Sigfrid, le héros de Nerlande ; il a été puni des outrages de Crimhilde envers Brunhilde, ma souveraine. « Je ne le nie pas, puissante reine, je suis l'unique cause de vos maux. Vous venge qui le voudra, homme ou femme. J'avoue hautement le tort que je vous ai fait ! » Crimhilde, en provoquant cet aveu si plein de fiel, espérait exciter l'indignation des Huns. Mais ceux-ci, attérés à la vue des deux braves, se retirent sans commencer l'attaque. La reine, forcée de différer encore et de dissimuler sa fureur, se rend à la grande salle du trône, où Etzel accueille avec honneur les trois rois, et Hagen lui-même, élevé jadis à sa cour avec Walther d'Aquitaine, le héros du Midi, célébré dans d'autres légendes. Dans la nuit, une nouvelle tentative est déjouée par la vigilance de Volker. Le lendemain le service divin est suivi d'un tumultueux tournois, où l'exaspération des deux partis éclate aux yeux d'Etzel lui-même. Bientôt un festin somptueux réunit les princes et les chefs avec leurs guerriers, tous en armes. Mais la vindicative Crimhilde a gagné Blodel, le frère du roi des Huns, qui envahit soudain avec une troupe nombreuse le lointain édifice où dînaient en même temps les serviteurs des princes, commandés par Dankwart. Une lutte sanglante éclate, dans laquelle périt Blodel, mais dans laquelle succombe toute la milice burgonde, à l'exception du seul Dankwart qui se fait jour jusqu'à la salle du trône. Aux armes! s'écrie-t-il, tous nos guerriers sont morts! A ce cri Hagen lève son épée et abat la tête du jeune Ortlieb, du fils d'Etzel, que le confiant monarque venait de présenter à ses hôtes et de recommander à leur foi. La tête roule dans le sein de Crimhilde, autour d'elle s'amoncellent les victimes. Les rois burgondes, forcés de se joindre à la lutte, assaillis par les chefs des Huns, font autour d'eux un terrible carnage ; leurs guerriers nibelunges les soutiennent et les morts s'amoncellent sur les morts. Etzel tremble, Crimhilde gémit; ils sont sauvés par le vaillant Dietrich qui, resté neutre ainsi que Rudiger, les emmène hors de la salle funeste, sous l'escorte de ses propres gardes. Les Burgondes, las de tuer, jettent au loin les cadavres ; et bientôt un nouveau combat s'engage contre Iring, prince danois, qui les attaque avec une troupe nombreuse. Il succombe sous les coups de Hagen, et le carnage se prolonge jusqu'au soir. Enfin les rois demandent une entrevue pour sauver leurs vassaux fidèles. Gun-ther propose à Etzel un accord honorable ; Giselher s'adresse à sa sœur, au nom de son amitié fidèle, et celle-ci, par un dernier effort, écoute encore la voix de la nature : « Vous demandez un bienfait, et je n'ai reçu que des méfaits. Hagen fit mon malheur et chez vous et ici, où il vient d'immoler mon enfant. Que la peine en retombe sur ceux qui l'accompagnent 1 « — Mais livrez-moi mon ennemi en otage, et alors je vous laisserai vivre; car vous êtes mes frères et les fils de ma mère. Je rapprocherai de vous tous ces chefs irrités. « — Que Dieu nous en préserve, s'écria Gernot! Quand même nous serions mille, tous tes parents préféreraient la mort à la honte de livrer un seul homme en otage. « — Il faut mourir une fois, ajouta Giselher ; mais rien ne nous fera renoncer à l'honneur ! Nous sommes là pour lutter contre qui veut combattre ; jamais nous n'abandonnerons nos fidèles ! J) Ces paroles chevaleresques ont détruit tout espoir et étouffé dans le cœur de Crimhilde le dernier sentiment de tendresse. Qu'on incendie la salle ! s'écrie-t-elle furieuse. Bientôt les flammes s'élèvent de toutes parts ; les six cents Nibelunges qui survivent, étouffés de fumée et haletants de soif, s'abreuvent du sang des cadavres, et retrempent leur ardeur dans ce breuvage affreux. Aussi, attaqués de nouveau après cette nuit épouvantable sur les ruines brûlantes de leur salle, ils se défendent avec tant de rage que le roi et la reine, craignant pour leur trône, pour leur vie, après la perle de tant de milliers d'hommes, ont recours à l'appui de Rudiger, qu'une égale amitié attache aux deux partis, à qui une foi égale interdit le combat. Cette scène est la plus belle du poëme. « — Songez, lui dit Crimhilde, à l'amitié promise quand vous m'appelâtes à celte cour; chevalier, songez à vos serments de me servir jusqu'à la mort. Jamais malheureuse femme n'en eut plus grand besoin ! « — Oui, sans doute, noble reine, repartit Rudiger, je vous ai engagé mon honneur et ma vie; mais je n'ai pu jurer de sacrifier mon âme. Car c'est moi qui amenai vos frères dans ce pays. — « Elle dit : —Pense, Rudiger, à ta promesse sacrée; pense au lieu et au temps où tu juras de venger mes angoisses. Chevalier vaillant et fidèle, ce serment, il faut l'accomplir! — « Le puissant monarque le supplie à son tour, et tous deux se jettent à ses pieds ; ce qui navra le cœur du vertueux margrave. « — 0 Dieu ! s'écria-t-il, fallait-il voir ce jour, qui doit me dépouiller d'honneur, de probité, de toute vertu que tu commandes. Que ne puis-je, ô Seigneur, m'affranchir par la mort ! « Quoi que je fasse, quoi que j'évite, j'agirai toujours mal; et, si je reste oisif, je serai méprisé des hommes. Oh ! puisse-t-il m'inspirer, le Dieu qui m'a fait naître ! — « Le roi et la reine redoublèrent leurs prières qui de- vaient amener la perte de tant de braves immolés de la main de Rudiger, et celle de Rudiger lui-même, comme vous allez bientôt l'apprendre. « Il prévoyait quel mal en serait la suite fatale. Volontiers il eut résisté aux désirs du roi et de la reine; il savait qu'une victoire entraînerait sa honte. « Il dit alors : — Grand roi, reprenez tous vos dons ; les terres et les châteaux, qu'ils me soient retirés; à pied je partirai pour les rives étrangères. « Dépouillé de mes biens, je quitterai le pays, emmenant par la main et ma femme et ma fille, plutôt que de mourir ainsi déshonoré pour prix de cet or funeste ! — « Etzellui répondit : — Et qui me défendra? Je te donne, Rudiger, mes châteaux et mes terres pourvu que tu me venges de mes ennemis; tu siégeras près de moi comme un puissant monarque. « — Que faire? hélas ! s'écria Rudiger : j'ai admis ces guerriers sous mon toit ; je leur ai présenté aliments et breuvage; ils ont reçu mes dons et je les immolerais ! « C'est à tort que la foule me croit pusillanime ; mais je leur ai voué tous mes services. Quelle honte maintenant de les combattre et de violer les lois de l hospitalité ! « J'ai promis ma fille à Giselher; c'était pour elle la plus belle des alliances : sa vertu , son honneur, sa foi et ses richesses font de lui un prince accompli. — « Crimhilde reprit : —Noble Rudiger, prends pitié de mes peines et de celles de ton roi ; considère que jamais souverain n'a reçu chez lui des hôtes aussi cruels. c —Eh bien, dit le margrave à la reine, ma vie doit payer aujourd'hui vos bienfaits et ceux de mon maître. Plus de remède, il faut que je meure ! « Je sais bien qu'aujourd'hui, sous les coups de l'un d'eux, je laisserai vacants mes châteaux et mes terres ; je confie à vos soins et ma femme et ma fille, et tous les fugitifs qui sont à Bechelar. « — Que Dieu te récompense, lui dit alors le roi, qui partage l'espoir de la reine. J'aurai soin de tous tes amis ; mais j'espère, sur mon âme, que ta vie sera sauve. — « Rudiger risque alors et son corps et son âme; Crim-hilde elle-même en verse des larmes. —Je vais remplir, dit-il, ma promesse envers toi : mourir en combattant mes amis les plus chers ! » Il se rend auprès de ses braves ; tous marchent en armes vers la salle des Burgondes. A leur vue les malheureux princes, assiégés dans leur dernier asile, croient que leur délivrance approche , que Rudiger s'avance pour les défendre. « — Braves Nibelunges! s'écria le loyal chevalier, défendez-vous; je viens, hélas! pour vous combattre. Jadis nous fûmes amis, et nous sommes ennemis. « — Que Dieu nous en préserve ! dit aussitôt Gunther; renoncer à la foi, à la grande bienveillance que vous nous avez témoignées? Non, j'ai ferme confiance que vous ne le ferez pas. « — Je ne puis l'empêcher, répondit Rudiger; il me faut vous combattre et remplir ma promesse. Nobles guerriers, défendez-vous si la vie vous est chère ; la reine n'a pas voulu me rendre mon serment. » En vain Gunther rappelle au margrave l'accueil hospitalier que lui doivent les Burgondes ; en vain Gernot lui montre cette épée, don d'amitié qu'ensanglantera la haine; en vain Giselher invoque pour ses amis cette alliance projetée qui faisait son bonheur. Rudiger, fidèle à son serment, mais le cœur déchiré, résiste à leur prière : « — Plût à Dieu, s'écrier-H, que vous fussiez tranquilles dans vos états du Rhin, et que moi je fusse mort, conservant intact mon honneur ! Puissiez-vous me survivre et jouir de mes dons et protéger ma femme et ma fille ! » Résolu de mourir, il s'élance il l'attaque, quand, du fond de la salle, Hagen s'écrie soudain : « — Arrêtez, noble Rudiger ; écoutez un instant encore mes maîtres et moi dans nos cruelles angoisses ! Que gagnera Etzel à notre triste mort? « Homme magnanime, contemplez ma détresse : ce splendide bouclier, ce don de votre épouse, les Huns l'ont brisé dans mes mains qui l'avaient porlé avec joie. « Si le ciel permettait que j'eusse un bouclier intact comme celui que tu portes, Rudiger, sans cuirasse j'affronterais le combat. » « — Volontiers je te l'offrirais, répondit le margrave, si j'osais le faire ici devant Crimhilde. Mais, prends-le, vaillant Hagen, et couvres-en ton bras, et puisses-tu l'emporter au pays de Rourgogne ! » Ce trait sublime de vertu chevaleresque provoque les larmes de tous ces fiers guerriers. « Ce fut, ajoute le poëte, le dernier don qu'offrit Rudiger au moment de quitter ce monde. » Hagen lui-même, tout farouche qu'il était, le reçut avec une émotion profonde, et jura pour lui et pour Volker de respecter, au plus fort de la lutte, la vie de son généreux ennemi. La mêlée commence acharnée et furieuse. Rudiger veut mourir avec gloire et remplir loyalement sa promesse ; aussi son bras moissonne-t-il les Burgoiides et excite-t-il l'ardeur de ses vassaux, jusqu'au moment où Gernot le provoque. Les héros luttent, et Gernot est blessé; mais, de cette même épée qu'il a jadis reçue, il immole Rudiger en expirant lui-même parmi des monceaux de victimes. Telle est la fin de ce bel épisode, le plus vrai, le plus émouvant, le plus parfait modèle de loyauté guerrière qu'offrent les poëmes épiques du moyen âge et ceux mêmes de l'antiquité, sans en exclure l'Iliade et l'héroïque Hector. Nulle part la foi chevaleresque n'a été peinte avec plus de pureté, d'énergie et de pathétique que dans le caractère de Rudiger, de ce chevalier sans peur et sans reproche, dont le nom et l'éminente vertu paraissent avoir fourni le type du Roger de Boïardo et d'Arioste, en qui se concentrent et s'épurent, comme on le sait, toutes ces rares qualités trop souvent obscurcies, attribuées par les mythes à Renaud, à Roland, à Charlemagne et à Arthur. La scène suivante est encore plus lugubre. Tous les vassaux de Rudiger sont morts ; son corps inanimé frappe les yeux d'Etzel qui rugit de douleur comme un lion furieux. Mais toujours inactif et lâche, ainsi que nous le peint le poëte peu soucieux d'exalter la vertu d'un barbare qui fut l'ennemi des Germains, il laisse à d'autres le soin de la veugeance. Il n'a plus de légions àuses ordres ; mais Dietrich vit encore avec ses braves guerriers, Dietrich, prince indépendant, que n'attachent à la cour des Huns que les liens de la reconnaissance, qui réprouve la haine de Crimhilde, et qui s'était tenu j usque-là dans une neutralité absolue. Mais, ému de la mort de Rudiger, il envoie plusieurs messagers pour la reprocher aux Burgondes et pour redemander son corps. Gesanessagers, conduits par l'impétueux Wolfart, s'arment tout à coup, entraînent tous les Amelunges, toute la garde du roi Dietrich et jusqu'au vieux Hildebrand, son tuteur et son ami le plus fidèle. Une lutte affreuse s'engage, provoquée par les Nibe-lunges eux-mêmes, qui, décimés, épuisés, déchirés de blessures, mais toujours menaçants et indomptables, se défendent jusqu'au dernier homme contre des guerriers plus terribles que tous ceux qu'ils eussent affrontés. Bientôt tout a péri, à l'exception des chefs. Enfin, Volker est tué par Hildebrand, pendant que Dankwart et Helfrich, Giselher et Wol-fart s'entre-tuent. Hildebrand, blessé par Hagen, se retire ; les Goths et les Burgondes sont morts ; et, dans cette salle encombrée de cadavres, il n'est plus que deux hommes qui respirent, comme des tigres nageant dans le sang : ces hommes sont Gunlher et Hagen, les deux meurtriers de Sigfrid ! Le poëte, dont le génie grandit avec les événements mêmes, a décrit avec une verve brûlante cette lamentable catastrophe. Les couleurs en s'assombrissant ne perdent pas cependant leur transparence; la voix du cœur se fait encore entendre au milieu de ces scènes de carnage. C'est ainsi qu'après avoir tracé de main de maître la rencontre de Rudiger avec Gernot, entraîné par un sort fatal à convertir en arme meurtrière le don de l'hospitalité, il trouve d'autres couleurs pour peindre le défi plein de courtoisie, de noblesse, adressé par Giselher à Wolfart, le plus vaillant des Amelunges, et la mort touchante de celui-ci, fier d'expirer sous les coups d'un héros. Enfin, il nous montre Dietrich attendant le retour de ses guerriers, dont il ignore l'expédition funeste, et recevant de Hildebrand cette foudroyante réponse : « — Tes guerriers, ils se résument en moi ; seul je t'accompagnerai, car seul je vis encore ! » A ces mots Dietrich pleure ses braves ; il maudit son repos fatal et l'aveugle confiance qui enchaîna son bras ; il s'élance dans la salle; et, pénétré d'horreur, il s'adresse au roi Gun-ther et au guerrier farouche restés seuls responsables de tous ces maux affreux. Dans sa courtoisie généreuse, il leur offre un accord qu'ils refusent; une lutte s'engage bientôt où sa force gigantesque triomphe et de Hagen et de Gunther, qu'il amène enchaînés à Etzel et à Crimhilde. Celle-ci promet de les épargner ; mais son cœur contredit ses lèvres. Elle salue son frère avec une ironie dont il comprend bien la portée. Bientôt Hagen est sommé par elle de livrer le trésor de Sigfrid, depuis longtemps plongé dans le Rhin, dans un gouffre connu de lui seul et des princes. Il refuse, alléguant le secret qu'il a juré de garder tant qu'un d'entre eux vivra. Aussitôt, furieuse, elle donne un signal qui fait tomber la tête de Gunther; et, s'armant de ce sanglant trophée, elle ordonne à Hagen de répondre. « Quand le chef audacieux aperçut la tête de son maître : — Eh bien, dit-il à Crimhilde, tu as rempli ton voeu ; tu as fait ce que j'avais prévu. « Le roi de Bourgogne est mort, et avec lui Giselher et Volker et Dankwart et Gernot. Le lieu qui recèle le trésor n'est désormais connu que de Dieu et de moi ; mais tes yeux de furie ne le verront jamais ! « — Tu voudrais me punir ! s'écria-t-elle. Mais au moins je garderai l'épée de mon Sigfrid, cette épée qu'il portait quand vous l'avez frappé en traîtres, en assassins que vous êtes 1 — La douleur étouffa sa voix. « Tirant alors l'épée de son fourreau, sans que Hagen pût faire de résistance, elle la souleva de ses deux mains, et d'un coup lui abattit la tête. » Tout le monde reste muet à ce spectacle horrible; mais le compagnon de Dietrich, le vieux Hildebrand, indigné de cette froide et lâche barbarie et voulant venger les mânes de tant de braves, s'élance sur Crimhilde et la jette expirante aux pieds d'Etzel épouvanté. Ainsi finit le poëme des Nibe-lunges. Cette fin atroce, qui d'abord nous répugne et laisse dans l'âme une impression d'horreur devant laquelle s'effacent tous les traits qui formaient l'auréole de Crimhilde , est cependant amenée avec art par des gradations successives qui expliquent, sans la justifier, cette transformation effrayante. Longtemps sa vengeance légitime n'a cherché qu'à atteindre Hagen, le cruel auteur de ses maux. Elle voulait épargner ses frères, ses vassaux, ses braves défenseurs ; mais la fatalité l'entraîne , les rangs que le carnage entr'ouvre se referment sans cesse sur Hagen. Dix mille hommes ont péri dans cette lutte stérile ; et les deux coupables vivent encore. Alors l'humanité s'éteint dans le cœur ulcéré de Crimhilde; les mânes de Sigfrid ne sont pas assouvis , ils le seront par deux meurtres odieux; mais une punition immédiate vengera la nature outragée, et Crimhilde mourra la dernière de cette hécatombe de héros. XXXII Dante en Italie, Fin des Croisades. Après le poëme des Nibelullgcs, sublime et dernière expression de la muse inspirée des minnesinger, que reste-t-il encore à dire d'eux, si ce n'est que cette brillante élite des poëtes chevaliers de l'Allemagne, épuisée dans sa fleur comme les troubadours de Provence et les trouvères de Normandie, sentit bientôt sa voix s'éteindre dans le fracas des guerres civiles qui ébranlèrent et renversèrent enfin la puissance orageuse des Hohenstaufen. Les poésies lyriques et didactiques composées au milieu du treizième siècle offrent déjà, malgré leur touche hardie et leurs pensées souvent profondes, les symptômes d'une vague tristesse qui présage un épuisement prochain, ou plutôt une transformation sociale dont la crise était imminente. La féodalité, si longtemps investie de ses orgueilleux privilèges, accoutumée à régner sans contrôle dans les conseils et dans les camps, et récemment encore illustrée par les lauriers cueillis en Palestine, voyait s'élever à côté d'elle la nombreuse bourgeoisie des villes, dont l'émancipation s'opérait lentement mais forcément par le rachat des servitudes, l'extension du commerce, l'autorité municipale, l'immunité ecclésiastique, et la lutte incessante du pape contre l'empereur. Les querelles des Guelfes et des Gibelins, agitant tout le midi de l'Europe, faisant surgir des haines toujours nouvelles, des représailles toujours sanglantes. L'anarchie désolait l'Allemagne et exaspérait les esprits, transformant ces preux chevaliers, défenseurs zélés de la croix, mais défenseurs plus ardents encore de leurs priviléges menacés, en guerriers farouches et cruels qui, du haut de leurs tours féodales perchées sur les bords escarpés du Rhin, de l'Elbe ou du Danube, s'élançaient sur les habitants des cités, sur les colons, sur les marchands, et leur faisaient subir mille outrages. Aussi, quand Rodolfe de Habsbourg reçut en 1273 le sceptre de l'empire, s'empres-sa-t-il, fidèle à sa mission de pacification et de justice, de tourner ses efforts intrépides contre les despotes subalternes qui répandaient partout l'épouvante. Les châteaux s'écroulèrent en foule sous les coups de ses vaillants hommes d'armes, qui dispersèrent au loin leurs derniers défenseurs. Quelques voix harmonieuses se firent encore entendre et résonnèrent plaintivement sur les ruines ; mais bientôt la voix rauque et bruyante du peuple proclamant ses franéhises les fit évanouir pour toujours. Une nouvelle expression de la pensée humaine, peu élégante, mais vive et énergique, prit naissance dans cette ère remarquable de réveil patriotique et populaire. Nous en voyons les premières traces dans les annalistes de l'époque, dans Sigfrid, Volckmar, Albert de Strasbourg, faisant l'éloge du règne de Rodolfe, vainqueur d'Ottokar de Bohême, conquérant de l'Autriche, pacificateur de l'empire.. « Comme on voit, dit l'un d'entre eux, des nuages chargés de tempêtes se dissiper et faire place au soleil, ainsi l'Allemagne désolée respira tout à coup sous Rodolfe. Le laboureur reprit sa charrue rouillée par une longue inaction, le marchand reparut sur les routes qui depuis longtemps lui étaient interdites, et le brigand, naguère si redoutable, s'enfuit consterné dans les bois. b C'est en effet la réalité pratique, opposée aux fictions délicates mais vaporeuses des minnesinger, c'est l'intérêt souvent prosaïque mais incontestable de la vie sociale, qui est le caractère dominant de cette littérature nouvelle, que l'on vit naître, chose merveilleuse, non dans les cours ou dans les cloîtres, mais dans les ateliers des artisans. Réunis en corporations régulières dans les villes protégées par le sceptre impérial, ils s'essayèrent, d'abord obscurément et avec fort peu de succès, mais avec une rare persévérance, à rimer sur tous les sujels des vers de toute longueur et de toute forme. Appliquant à la poésie les règles du compas et de l'équerre, ils s'imposèrent de rigoureuses entraves dans l'application de chaque rhythme, et martelèrent des milliers de vers lyriques, didactiques, dramatiques, soumis aux lois de la tablature, mais trop souvent rebelles au bon goût. Les titres d'apprenti, de compagnon, de maître, désignaient les divers degrés d'admission de ces poëtes d'atelier, dont l'institution bizarre mais respectable, sans portée pour la science mais non pour la morale, bien supérieure à celle des jongleurs et des ménestrels dégénérés de France, subsista pendant près de trois siècles sous le nom de meistersinger, maîtres chanteurs. Leurs centres principaux étaient Strasbourg, Mayence, Francfort, Ratisbonne, Nuremberg. Ce ne fut qu'à la fin de cette période, agitée par tant d'événements, que les meistersinger, soutenus par la prospérité nationale, produisirent quelques œuvres durables. Pendant tout le quatorzième siècle ces écoles de chantres novices furent beaucoup moins le sanctuaire des lettres que celui de la franchise, du bon sens populaire, opposant une digue invincible aux tentatives du despotisme. La main de Rodolfe, quoique ferme et intègre, n'avait pu raffermir tous les ressorts de l'empire; son existence fut de nouveau menacée par l'imprudente faiblesse d'Adolphe de Nassau, par l'ambitieux orgueil d'Albert d'Autriche. Bientôt, en 1308, la révolte légitime de la Suisse, cet élan héroïque d'un peuple de pasteurs s'élançant, à la voix de Guillaume Tell, du fond de ses retraites sauvages, à la défense de ses droits outragés, tint en échec ces armées aguerries auxquelles manquait la conscience d'une bonne cause. Albert périt, abandonnant l'Allemagne à des chances nouvelles d'anarchie, si la ferme contenance des cités n'avait conjuré ce malheur. La France, après le règne de Philippe III qui l'enrichit de riches apanages, avait grandi encore sous le sceptre énergique mais perfide et cruel de Philippe IV, audacieux adversaire du pape Boniface VIII et oppresseur de la puissance pontificale, dont il s'arrogea la tutelle en l'enfermant dans le comté d'Avignon pendant qu'il livrait l'Italie aux vues ambitieuses de son frère Charles. Une vigueur active, inflexible distinguait également Édouard 1 d'Angleterre, un des champions de la dernière croisade, appelé au trône en 1272, après avoir vengé son père et courbé l'arrogance des grands sous l'utile contrôle des communes. La conquête du pays de Galles que souilla le massacre des bardes, la dévastation de l'Écosse livrée à d'ambitieux prétendants, le meurtre juridique du généreux Wallace, furent des actes sanglants, inexcusables ; mais une administration sage et ferme qui unit les nationalités diverses répandues sur le sol britannique, une juste répartition des impôts, les encouragements accordés aux lettres et aux premiers essais de langue anglaise, de l'idiome du pauvre vulgaire, assurent à ce prince un rang glorieux dans les annales du moyen âge. Ce fut sous lui que parut, au fond d'un humble cloître, le savant Roger Bacon, rival d'Albert le Grand d'Allemagne, premier explorateur des sciences physiques ; et que Robert de Glocester, autre moine, rima en vers anglo-normands la Chronique d'Angleterre, d'après le texte latin de Geoffroi de Monmouth. . La mort d'Édouard 1, en 1307, causa des regrets profonds qu'expriment naïvement ces stances d'un poëte inconnu composées dans l'idiome vulgaire : « Que tous ceux qui ont le cœur fidèle écoutent un instant mes chants! La mort vient de porter un coup qui m'attriste et me désespère; elle a frappé un noble chevalier qui servait les desseins de Dieu. Pourquoi l'a-t-elle réduit sitôt à l'inaction ? « Toute l'Angleterre saura qui j'exalte en mes chants : c'est le roi Édouard dont personne n'égala jamais la vaillance. Homme fidèle, homme prudent et sage! Ah! tordons-nous les mains de désespoir; car il était la fleur de toute la chrétienté ! » L'Angleterre déchut, en effet, sous le règne hontéux d'Édouard II, livré à d'indignes favoris, humilié par les armes écossaises, pendant que l'Allemagne se relevait un instant par les vaillants efforts de Henri VII de Luxembourg, soutenant les Gibelins d'Italie contre les Guelfes que protégeait Robert de Naples. Une fin prématurée arrêta ses exploits, et livra en 1314 l'empire, de nouveau divisé, aux prétentions rivales de Frédéric d'Autriche et de Louis V de Bavière. Ce dernier, resté vainqueur après une bataille mémorable, partagea généreusement le sceptre avec son ennemi prisonnier, et l'Allemagne tout entière applaudit à cet accord chevaleresque. Mais les papes français s'y opposèrent et ne cessèrent d'agiter l'empire, dont les Suisses se détachaient sans retour par les victoires de Morgarten et de Sempach. L'abaissement de la maison d'Autriche, après la mort de Frédéric et de son frère le bouillant Léopold, ne profita pas à Louis de Bavière, dont le courage résistait aux factions sans pouvoir désarmer leur fureur. Cependant la France, consolidée en apparence, mais intérieurement affaiblie par les trames coupables de Philippe IV, avait vu la couronne glisser rapidement sur la tête de ses fils Louis X, Philippe V, Charles IV, pour échoir enfin à leur cousin Philippe VI de Valois, dont l'avénement, en 1328, coïncide avec celui d'Édouard III d'Angleterre, fils d'Isabelle, la sœur des derniers rois. On eût dit que ces deux champions de nations belliqueuses et rivales avaient été prédestinés, par l'opposition de leurs caractères, à ouvrir cette lice homicide dans laquelle brillèrent tant de courages. Philippe, hardi mais imprudent, Édouard, tenace, inébranlable, tous deux d'une activité rare qui bientôt devait les mettre aux prises sur le sol indécis et rebelle de la Flandre et de la Bretagne. Enfin Édouard, affermi sur son trône dont il a relevé l'éclat en vengeant le meurtre de son père, las de tenir à titre de fief ses riches possessions de Guyenne, et d'ailleurs puissamment excité par la révolte de la Flandre, revendique la couronne de France comme son héritage maternel, et gagne dans les plaines de Crécy, à l'aide du canon jusqu'alors inconnu, celte victoire qui coûta la vie à l'élite de la noblesse française et au vieux roi Jean de Bohême, cette noble victime de l'honneur. La prise de Calais, aggravant ce désastre, vint ajouter une page touchante à l'histoire des dévouements patriotiques, sans ternir toutefois la gloire du vainqueur, docile aux prières de la reine Philippa, victorieuse elle-même du roi d'Écosse. L'éclat de ses armes fut rehaussé encore par son digne fils Édouard de Galles, généreux adversaire de Jean le Bon, de France, dont l'imprudente ardeur succomba à Poitiers, pendant qu'une politique habile et astucieuse assurait l'empire germanique à Charles IV de Bohème qui, à défaut de gloire, donna à l'Allemagne le repos. En France, au contraire, la captivité du roi Jean, la perversité de Charles de Navarre, la barbarie des paysans révoltés, multipliaient partout les désastres, tandis que l'Angleterre respirait, calme et fière, sous l'administration aussi juste qu'éclairée, aussi énergique que prospère d'Édouard 111. Mais l'avènement de Charles V en France, après son orageuse régence, les victoires du vaillant Duguesclin en Bretagne et aux Pyrénées, les revers du prince de Galles malade et affaibli, sa mort et celle du roi Édouard, rétablirent quelque temps l'équilibre. L'Angleterre, dépouillée de ses possessions françaises, à l'exception de Bordeaux et de Calais, dut songer à sa propre défense et prévenir d'imminents désastres, quand le jeune et faible Richard Il fut placé sous la quadruple tutelle de ses oncles les ducs de Clarence, de Lancastre, d'York et de Glocester, inévitable cause de dissensions funestes. C'était l'époque où les Polonais et les Serbes recevaient leurs premiers Codes de lois des mains de Casimir III et de Stéphane Duchan. Charles le Sage mettait tous ses soins à fermer les plaies de la France, promulguant de bonnes lois, encourageant les arts, dotant l'université de Paris et fondant la bibliothèque royale, pendant que Charles IV d'Allemagne compensait sa soumission trop passive au Saint-Siége par les encouragements donnés aux lettres et la fondation de l'université de Prague ; heureux l'un et l'autre si leurs deux successeurs, l'un par une infirmité fatale, l'autre par des vices honteux, n'avaient amené de nouveaux désastres sur leurs états et sur l'Europe. L'ail 1380 vit l'infortuné Charles VI appelé, comme Richard II, trop jeune à la couronne sous la tutelle ambitieuse de ses oncles, au moment où l indigne Venceslas saisissait le sceptre impérial. Arrêtons-nous un instant à cette époque, où la France, l'Angleterre et l'Allemagne, après quelques glorieux faits d'armes, allaient retomber dans un sombre chaos, en butte à des passions sans frein, pour contempler une autre contrée depuis longtemps déchirée par les luttes, les rivalités étrangères, les vengeances des envahisseurs, et qui cependant, du sein de ces désastres, sut faire jaillir cette étincelle divine qui devait régénérer l'Europe. L'Italie, héritière de la Grèce, dès les siècles des Scipions et des Césars, puis abattue sous la hache des barbares, mais relevée par le Christianisme, qui lui rendit en influence morale plus de puissance qu elle n'en avait perdu ; l'Italie, foyer inextinguible d intelligence et de poésie, s'inspira de ses triomphes et de ses revers, de ses douleurs et de ses joies, de ses fautes sévèrement punies, de ses croyances ardemment propagées, et, dans la conscience de sa force, résumant le passé, inaugurant l 'avenir, elle se refléta tout entière dans le poëme immortel de Dante. Le début du quatorzième siècle, où parut cette œuvre gigantesque, vint donc révéler aux nations une ère nouvelle d'espoir et de grandeur. Le génie reprenait son essor en brisant l'enveloppe du moyen âge; l'humanité s'élevait de nouveau, sur les ailes victorieuses de la foi, au-dessus de toutes ces ténèbres accumulées par l'ignorance, au-dessus de tous les orages fomentés par les passions brutales. Dante, l'Homère des temps modernes, interprète sublime du Christianisme sous sa forme symbolique et absolue, peintre admirable des émotions de l'âme en présence de l'éternité, faisait comparaître dans son œuvre, dont le vrai nom serait le Drame Divin, l'humanité sous toutes ses faces, criminelle, repentante, épurée. L'histoire universelle, reproduite en traits de flammes, semblait revivre dans ces pages énergiques qui arrachaient à tous les yeux des larmes de profonde sympathie. Dès son début, Dante s'est posé à part, dédaigneux de toute imitation, et comme uniquement préoccupé de l'accomplissement d'un grand devoir dans ces graves et solennelles paroles : Nel mezzo del camin di nostra vita Mi ritrovai per una selva oscura. Cette forêt est celle des égarements de Famé ; en sortir victorieux est le devoir du chrétien. Mais quel voyage immense le poëte va entreprendre, quels dangers il affronte, quels souvenirs il rassemble, quelles images il évoque pour atteindre son but ! Coryphée de l'humanité pécheresse et immortelle, Dante est lui-même le héros de son poëme : le passé, le présent, l'avenir se dévoilent à ses regards inspirés ; son cœur saigne à toutes les souffrances, s'attendrit à toules les épreuves et s'épanouit à toutes les joies. Son génie a suffi à cette tâche incroyable; il l'a remplie, malgré ses écarts, autant que le pouvait l'imperfection humaine ; il a su s'y montrer modèle inimitable et guide toujours certain pour les générations futures avides de suivre son essor. Toutefois ce génie créateur, loin de briser la chaîne traditionnelle qui unit à travers les siècles les interprètes sublimes de la pensée, loin de s'abandonner sans contrôle à sa verve audacieuse et puissante, annonce au contraire dès son exposition, avec une précision remarquable, les deux sources d'inspiration qui doivent nourrir son enthousiasme: Virgile ou la poésie classique, Béatrice ou la foi chrétienne. Au premier, comme il le dit lui-même, il doit ce beau style inconnu avant lui dans une langue jusqu'alors dédaignée, ce style noble, émouvant, pittoresque dont il dota Florence et l'Italie ; au premier, qui résume à ses yeux toutes les merveilles de l'art païen, il doit aussi ces rêves mythologiques, ces fables ingénieuses, ces riches allégories dont il orne et surcharge quelquefois la série bigarrée de ses tableaux. A la seconde, l'idole de ses pensées, l'image radieuse de sa jeunesse et l'étoile de son espérance, il doit ses croyances les plus chères, ses dogmes religieux, ses regrets patriotiques, et surtout ses élans vers le ciel, ses aspirations si ardentes et si pures vers le type ineffable de la beauté céleste. C'est appuyé sur de tels guides, et soutenu par un cœur ferme et droit, qu'il parcourt, quelquefois aigri par l'infortune, mais toujours fidèle à sa conscience, les demeures vaporeuses de l'enfer, du purgatoire, du paradis; et qu'il fait surgir à nos yeux toutes ces apparitions vivantes, ces portraits de crimes et de vertus, de souffrance et de béatitude, saisis dans la réalité terrestre, et jetés palpitants dans ce monde invisible dont nul mortel ne connaît le secret. Et quelle vérité dans ces portraits, quelles riches couleurs dans ces tableaux, quelle frappante énergie dans ces souvenirs qui animent le poëte inspiré en présence de chaque personnage auquel l'attachent les liens de l'humaine sympathie ! A peine l'enfer s'est-il ouvert qu'on y lit l'inscription sinistre : Per me si va nella citta dolente, Per me si va nell' eterno dolore, Per me si va tra la perduta gente; Lasciate ogrii speranza voi che'ntrate. Qu'alors guidé par la mémoire du cœur, il peigne avec une sympathie profonde la figure suave et tendre de Françoise de Rimini, victime d'un délirant amour ; le front majestueux et sombre de Farinata Uberti, revendiquant la gloire du milieu des tortures ; les larmes généreuses de Pierre des Vignes, protestant dans la mort contre la calomnie; l'affection paternelle et les regrets amers de son malheureux maître Bru-netto Latini : partout sa verve inépuisable suffit à toutes les émotions. Les tourments s'aggravent avec les fautes ; les cris de désespoir retentissent de toutes parts ; et, s'armant de sa foudre vengeresse, le poëte flétrit la papauté coupable dans Boniface VIII et Clément V ; il couvre de ténèbres livides l'effrayante transformation du brigand Vanni, des faussaires Agnel et Buoso ; il fait surgir comme une autre Méduse la tête de l'homicide Bertrand de Born ; et plonge ainsi de crimes en crimes, de supplices en supplices, jusqu'au fond de l'abîme, où le drame sanglant d'Ugolin fait pâlir à nos yeux troublés l'image même de l'horrible Satan, sur qui pèsent à la fois toutes les peines infernales. Le purgatoire, séjour d'expiations providentielles, fait renaître au cœur l'espérance : Dolce color d'oriental zafiro Che s' accúglieva nel sereno aspetto Dell' aer puro, injino al primo giro, Agli occhi miei ricominciò diletto. A la douce clarté d'un jour pur que les anges illuminent dans leur vol, le poëte, toujours escorté par Virgile, aperçoit les ombres résignées de Casella et d'Oderis, encore épris des arts qu'ils aimèrent sur la terre ; et bientôt l'attitude noble et grave de Sordel de Mantoue et de Marc de Venise donne un élan nouveau à son patriotisme, une amertume nouvelle à ses plaintes contre la race de Hugues Capet, si fatale à sa chère Italie. Enfin l'âme épurée de Stace l'accompagne aux bosquets d'Éden, au séjour de l'antique innocence, où, frappé d'un repentir salutaire, l'âme émue à l'aspect des merveilles qui l'entourent et le pressent de toutes parts, il lit enfin le pardon de ses fautes dans le sourire céleste de Béatrice. Le paradis s'ouvre alors devant lui, reflétant tout l'éclat de la puissance divine : La gloria di colui che tutto muove Per l'universo penetra e risplende. Les yeux fixés sur ceux de Béatrice, il s'élève alors de sphère en sphère, de béatitude en béatitude, à travers les régions étoilées. Il contemple les âmes bienheureuses des princes justes et des vrais patriotes, et rappelle à Florence le souvenir des vertus qu'elle a honteusement oubliées; il contemple les docteurs et les sages et s'abreuve des délices de la science ; il contemple les martyrs et les saints et s'enflamme des ardeurs de la foi. Affranchi de ses liens mortels, il s'unit aux chœurs sacrés des anges, aux chants mystérieux de l'avenir; quand enfin une dernière extase, lui révélant la gloire de Dieu même, le rejette, humblement résigné, sur cette terre d'exil et d'épreuve. Si, à la suite de ce poëte sublime, nous nommons le tendre et mélodieux Pétrarque, le dernier et le plus parfait des troubadours, le premier et le plus actif des érudits; si nous citons le spirituel Boccace et le judicieux Villani, l'un créant la prose italienne, l'autre ressuscitant l'histoire; et la docte phalange de leurs disciples, ranimant en tous lieux les lettres et les arts et les faisant rayonner sur l'Europe, nous ne rendrons encore qu'un incomplet hommage au glorieux réveil de l'Italie ! XXXIII Ballades anglaises, Chants écossais. La France et l'Angleterre suivirent de loin ses traces sous les règnes de Philippe VI et d'Édouard III ; non qu'il soit possible de comparer les essais débiles d'une littérature indécise aux chefs-d'œuvre qui venaient de surgir dans la patrie de Virgile et d'Horace ; mais au moins y voit-on apparaître cette heureuse tendance à l'unité et à la fixation du langage qui est la condition indispensable de tout progrès. La langue d'oc, l'idiome des troubadours, violemment refoulée par les guerres qui avaient dévasté ces florissantes provinces, avait perdu toute valeur littéraire ; mais son esprit si doux et si gracieux avait pénétré, malgré l'antagonisme, dans la langue d'oï, sa superbe rivale, désormais maîtresse de la France. Les paysans du midi et du nord continuaient à parler des patois opposés, selon leur origine diverse; mais l'idiome de la cour et des villes s'enrichissait successivement d'une foule de locutions générales qui se combinèrent en passant dans les livres. Il est vrai qu'à cette époque de transition et d'élaboration tumultueuse, où la guerre civile et étrangère sévissait partout avec fureur, nous trouvons en France fort peu d'écrivains dont le nom ait mérité de vivre. Car c'est au siècle précédent qu'appartient le Roman de la Rose, qui toutefois ne commença qu'alors à jouir de cette haute renommée qu'il devait à la foule d'allusions morales, religieuses, satiriques jetées pêle-mêle dans ce curieux ouvrage, dont l'esprit sub- til et narquois reflétait si vivement notre esprit national. Le Roman du Renard, étendu, commenté, eut aussi sa vogue populaire ; partout régnait l'allégorie, dans les chansons joyeuses, dans les hymnes pieux, dans les mystères et les moralités, informes ébauches de l'art dramatique. Toutefois le style simple et coulant de la narration historique se montre au temps de Philippe VI dans les Chroniques de Froissart, écrites avec cette insouciance facile qui amuse l'esprit sans toucher le cœur; et la poésie, timide encore, acquiert cependant quelque noblesse dans les rimes de Christine de Pisan, admise à la cour du sage roi Charles V, zélé protecteur de toutes les sciences utiles. En Angleterre le long règne d'Édouard III et l'ascendant victorieux de ses armes hâtèrent un résultat plus décisif et d'une portée beaucoup plus grande. Jusque-là deux races ennemies, les chevaliers normands, possesseurs des châteaux, les paysans saxons, al tachés à la glèbe, occupaient le même sol sans se comprendre, sans jamais se rapprocher entre eux par l'échange mutuel des idées. Mais la guerre éclatant de toutes parts, dans le pays de Galles, en Écosse et en France, guerre remplie de vicissitudes et couronnée enfin de succès, unit par un danger commun ces natures si longtemps hostiles. Édouard, en habile politique, saisit cette heureuse occurrence; il voulut que tous les sujets qui luttaient pour ses droits profilassent de ses grâces, et, par un édit mémorable, l'anglais, ce compromis étrange, cet amalgame confus mais fécond d'où devaient jaillir tant de chefs-d'œuvre, est déclaré langue nationale et consacré dans les actes publics. Déjà le vieil esprit populaire s'était fait jour dans de naïves ballades. qui peignaient les passions et les luttes de chaque jour, et dans quelques mystères informes ; déjà le moine Robert de Brunne avait traduit en anglo-normand les romans nationaux du Brut et du Rou, composés par le trouvère Wace, ainsi que le Manuel du Péché, œuvre morale qu'il annonce par ces vers remarquables : For lewed men i uildyrtoke In englyshe tonge to make this boke, For many beyn of suche manere That talys and rymys wyl blethly here. « Pour le simple peuple j'ai entrepris d'écrire ce livre en langue anglaise, car il en est beaucoup de cette classe avides d'entendre contes et rimes. » Bientôt le peuple, élevant la voix, trouva un énergique champion dans le moine Robert Longland, qui, s'armant du fouet de la satire dans son poëme burlesque de Pierre Plow-man ou le Laboureur, flagella sans pitié ses confrères et sapa plus d'un privilége par ses rudes et mordantes épigrammes. Moins gai, mais plus redoutable encore par l'audace de sa polémique, Jean Wiclef, né en 1324, et d'abord principal de l'université d'Oxford, où il voulut faire quelques réformes, puis privé de cette charge par l'autorité cléricale, s'éleva contre le pape lui-même, déclina sa suprématie et infirma les dogmes de l'Église dans de mordants écrits tolérés par le roi. La traduction de la Bible en langue vulgaire fut Je seul résultat de cette lutte éphémère mais ardente, qui présageait, dès 1366, la lointaine explosion de la réforme. C'était alors vers les combats que se portait l'enthousiasme général, c'étaient les hymnes de guerre et de gloire qui charmaient avant tout les esprits. Aussi la belliqueuse Écosse, affranchie par les exploits de Robert Bruce qui avait vaincu le faible Édouard II, et dont les descendants résistaient à son fils, entonna-t-elle dès lors la trompette héroïque dans le poëme de Jean Barbour, consacré au héros populaire, et répété au loin par l'écho des montagnes. C'est là que se trouvent ces vers d'un style si pur, dans lesquels, comme le dit Chateaubriand , un sentiment immortel semble avoir communiqué au langage même une immortelle jeunesse : « Ah ! la liberté est une noble chose ! La liberté rend l'homme content de lui, la liberté donne toute consolation; ne vit heureux que celui qui vit libre ! » Un autre poëme de la même époque, œuvre d'un poëte aveugle, connu sous le nom de Blind Harry, fut consacré par la nation reconnaissante au brave et infortuné Wallace , victime dévouée de son patriotisme dont l'éclatant exemple devait sauver l'Écosse. En même temps Richard Rolle, dit l'Ermite, faisait parler en vers la Conscience irritée. Malgré ce réveil de l'anglo-normand et son élaboration si active, le franco-normand, parlé parles grands, resta le langage de la cour d'Édouard III. Sa femme, la reine Philippa, avait Froissard pour secrétaire ; la gloire de son fils, le prince de Galles, fut chantée en rimes françaises par Chan-dos ; et le voyageur Mandeville l'écrivait mieux que sa langue nationale. C'est aussi en français que rima d'abord Jean Go-wer, écrivain ingénieux et facile, qui composa plus tard en idiome vulgaire sa longue Confession amoureuse, à l'imitation d'un poëte plus célèbre. Ce poëte, modèle de son époque, avant-coureur des grands génies qui ont perfectionné la langue anglaise, est Geoffroi Chaucer, né en 1328 à Londres, et mort en 1400, comblé des faveurs de la cour. Sa carrière fut toutefois soumise à des vicissitudes diverses qui développèrent par les épreuves l'activité de son esprit. La position de son père lui permit de recevoir une éducation libérale, et de voyager, jeune encore, dans la France et les Pays-Bas. Admis parmi les pages d'Édouard III, enrichi par un brillant mariage, il fut attaché à une ambassade qui se rendait en Italie ; c'est là qu'il vit Pétrarque et peut-être Boccace, et qu'il s'inspira de leur génie. Mais, de retour dans sa patrie pendant la minorité si orageuse et si funeste de Richard II, il soutint le régent duc de Lancastre, il participa à sa disgrâce et se vit exilé en France. Puis, circonstance peu honorable, il abjura son parti politique, ne recueillit d'abord que le mépris et se retira à la campagne où il se consola par l'étude, jusqu'au moment où il rentra en grâce et fut réintégré dans tous ses biens. Ainsi, dans sa vie agitée, tour à tour étudiant, voyageur, exilé, poëte de cour, Chnucer put voir l'humanité et ses faiblesses, que lui-même partageait amplement, sous les faces les plus opposées et dans les vicissitudes les plus diverses. Aussi son œuvre principale, les Contes de Can-terbury, présente-t-elle une revue pleine de verve, d'imagination et de finesse des travers de la société mouvante et bigarrée du moyen âge. Dans ces Contes, que réunit entre eux le but commun de tous les personnages qui font ensemble le pèlerinage de Canterbury, le poëte individualise parfaitement le chevalier, le bourgeois, l'abbesse, la religieuse, le moine, l'étudiant, lu marchand, le docteur, l'huissier, le meunier, les classes et les professions les plus diverses. A chacune il donne son caractère propre dans des prologues pleins de vérité, où le comique des situations est tracé d'un crayon ferme et vif. Les vers sont aussi harmonieux que le permettait une langue encore informe, qu'il sut assouplir et étendre par d'heureuses associations de mots. L'ironie de Boccace, son guide et son modèle, domine toute la composition, qui joint au mérite dtine gaieté franche celui d'une grande,originalité puisée4ans les mœurs anglaises de cette époque. Voici, par exemple, le portrait d'une abbesse : « Il y avait une pieuse abbesse, chaste et naïve dans son sourire ; son plus grand serment était par saint Éloi ; elle s'appelait madame Églantine. Elle chantait parfaitement l'office, qu'elle modulait de sa douce voix. Elle parlait le français fort convenablement, le français de Stratford veux-je dire, car celui de Paris lui était inconnu. « Quant à sa conscience, elle était si tendre, si charitable, qu'elle eût pleuré de voir une souris prise ou blessée dans une trappe. Elle avait de jolis petits chiens qu'elle nourrissait de viande, de lait et de gâteaux. Mouraient-ils, elle les pleurait amèrement; les frappait-on, elle pleurait encore, tant elle avait le cœur sensible ! » Voici le portrait d'un jeune chevalier : « Il avait déjà porté les armes en Flandre, Artois et Picardl,e ; il s'était battu, mais peu de temps, dans le seul'but de complaire à sa dame. Son costume brodé ressemblait à une prairie émaillée de fleurs. Il était frais comme le mois de mai, chantant et jouant toute la journée. Il portait veste courte et longues manches ; se tenait bien à cheval, et savait galoper avec autant de grâce qu'il faisait des ballades, qu'il dansait, dessinait, écrivait. » Vient ensuite l'opulent bourgeois : u. c II était gros propriétaire, avait été shérif dans sa province. Son pain, son ale étaient des mieux choisis; personne n'avait maison mieux approvisionnée : rôtis et poissons y pleuvaient, perdrix et brochets y étaient en réserve avec les produits de chaque saison. Malheur au cuisinier qui aurait oubMé de poivrer et d'aiguiser sa sauce, ou qui aurait un instant4aissé vide sa table dressée dans la grande salle lab Vient ensuite le moine sybarite, grand chasseur, Zélé etvalier : « C'était un moine parfait et bien digne d'être abbé ; il avait de bons chevaux dans sa riche écurie. Laissant de côté les choses anciennes, il savait vivre à la moderne, et s'inquiétait fort peu du texte qui déclare impies les chasseurs. « Quand il montait à cheval, ses rênes flottaient au vent et retentissaient à la ronde comme la clochette de sa cha-pelle. On le voyait alors les manches garnies de fine fourrure, le capuchon agrafé sous le menton par une épingle d'or formant un nœud d'amour. Sa tête chauve brillait comme un miroir, son visage semblait être huilé. C'était un prélat de bonne mine, riche d'embonpoint, aux yeux vifs et mobiles, étincelants comme du plomb fondu. « Ses bottines étaient souples, son cheval bien équipé; oui, c'était certainement un prélat de bonne mine. Jamais il n'eut voulu s'exténuer comme un spectre ; il préférait manger des cygnes rôtis : » His bootes souple, his hors in great estate, Now certainly he was a fayrprelate! He was not pale as a forpynid ghost; A fat swan lovde lie best of any rost. Près du moine on voit paraitre l'huissier clérical, qui ne jure qu'en latin quand il est ivre; et le distributeur d'indulgences nouvellement arrivé de J)ome avec une valise pleine de reliques. A côté de ces portraits grotesques, où le poëte esquisse avec esprit les principaux ridicules de son époque et la répulsion qu'ils soulevaient, se trouvent aussi des récits pathétiques, comme les touchantes amours d'Ariste et d'Émilie, et des descriptions gracieuses où revivent quelques traits du pinceau de Pétrarque. Chaucer a aussi commencé la traduction du Roman de la Rose et reproduit tout le texte de Guillaume de Lorris avec une facile insouciance. Il a aussi fait des ballades et composé quelques écrits en prose. Ce n'est pas dans ce genre qu'il excelle ; mais il a su explorer plusieurs voies avec un louable courage, et justifié ainsi, jusqu'à un certain point, son surnom poétique, et trop pompeux sans doute, d'étoile matinale de la littérature anglaise. Malheureusement le jour se fit longlemps attendre quand l'étoile se fut éclipsée. Depuis l'année 1380, la fin du quatorzième siècle et la première moitié du quinzième furent marquées par d'affreux désastres, en Angleterre et en Allemagne, comme en France et dans toute l'Europe. D'un côté, le faible et imprudent Richard II détrôné et mis à mort par son cousin Henri IV deLancastre; de l'autre, le vil et brutal Venceslas dépouillé de la couronne impériale, que reçoit Robert de Bavière sans pouvoir en soutenir le poids; la France livrée aux exactions des ducs d'Anjou, de Berry et de Bourgogne sous la minorité du malheureux Charles VI, que bientôt sa triste démence et les intrigues d'une épouse parjure rendent le jouet de toutes les ambitions. L'Italie, si longtemps délaissée par la cour pontificale d'Avignon, voyait éclater le grand schisme qui devait troubler toutes les cités et ébranler toutes les croyances ; pendant que Naples, l'Ara-gon, la Castille végétaient dans une honteuse torpeur. Le joug abrutissant des Mongols pesait encore sur la Russie ; les Turcs ottomans menaçaient l'Empire grec déjà miné par tant de désordres, et préludaient à sa destruction par la défaite des Serbes sous l'héroïque Lazare. Tamerlan seul arrê- lait leurs. pègres en opposant à leur valeur farouche une barbarie plus grande encore. Deux monarchies seulement, dans cette période sinistre : le Danemark et la Suède sous Marguerite de Waldemar, la Pologne et la Lithuanie sous Vladislas Jagellon, jouissaient d'un repos éphémère fondé sur l'union des états. En France, Louis d'Orléans, frère du roi, et Jean de Bourgogne, possesseur de la Flandre, se disputaient violemment la régeuèc. Le premier tombe sous le poignard, la guerre civilè ensanglante toute la France ; et bientôt Henri V d'Angleterre, effaçant par une action d'éclat les désordres d'une jeunesse licencieuse, débarque à la tête de ses troupes, et gagne la bataille d'Azincourt. Charles d'Orléans et Jacques 1 d'Écosse sont prisonniers en Angleterre ; l'arrogant Jean sans Peur est tué par trahison, et la reine Isabeau, cette mère dénaturée, ne le venge que trop bien en reniant son fils et livrant aux Anglais l'héritage de la France. L'année 1422 montre en effet Henri VI recevant, jeune enfant, cette double couronne sous la tutelle de ses deux oncles, auxquels s'allie Philippe de Bourgogne, pendant que le dauphin Charles VII, sans asile, sans espoir, renonce à se défendre. C'est alors qu'apparaît cette vierge inspirée, celte héroïne libératrice appelée par Dieu même au triomphe, au martyre. Jeanne d'Arc bat les Anglais, fait couronner le roi, et périt victorieuse dans les flammes d'un bûcher. Elle périt, mais la France est sauvée, et Richemont, Dunois et cent vaillantes épées repoussent Talbot et les légions ennemies ; la nationalité française se relève, et la tempête qui a sévi contre elle s'appesantit plus destructive encore sur son iml)lacable rivale. L'Allemagne, non moins troublée après l'élection do Si- gismond, investi d'un pouvoir nominal sur la Hongrie et la Bohême, vit l'empereur protéger le funeste concile de Constance, où la déposition de trois papes et le supplice cruel de Jean Huss, défenseur des doctrines de Wiclef, ne fit qu'irriter les esprits et allumer un vaste incendie. La Bohême inondée de sang, la tiare disputée par les armes, l'Italie fractionnée et l'Empire affaibli, semblaient présager des maux plus grands encore, quand la soumission des hussites, les réformes du concile de Bâle, et l'avènement d'AlbertII d 'Autriche, qui laissa le trône affermi au pacifique Frédéric III (ou IV), rendirent quelque repos à l'Allemagne ; pendent que F IÉ-lise, enfin reconstituée, respirait sous Nicolas V, savant et vertueux pontife, digne émule de Cosme de Médicis et d Alphonse de Naples accueillant les nobles exilés qui dotaient l'Occident des trésors de la Grèce. Constantinople venait, en effet, de succomber sous les efforts des Turcs. En vain le vaillant Huniade les avait-il repoussés de la Hongrie ; en vain l'audacieux Scanderbeg tenait-il leurs armées en échec : le Bas-Empire s'affaissait sur lui-même, Constantinople succomba, et l'année 1453, cette date à jamais mémorable, vit l'astre intellectuel s'éclipser en Orient pour dorer de ses feux l'horizon opposé. Les Grecs, bannis par Mahomet 11, répandent au loin la science en Italie ; le Portugal lance ses premières flottes ; la France régénérée s'organise sous la prudente administration de Charles VII, prince ingrat, mais politique habile ; l'Allemagne, que menacent les musulmans, que défend mal son timide empereur, est sauvée presque malgré elle par l'héroïque Mathias Corvin, pendant que Guttemberg, conquérant pacifique, immortalisait la pensée. L'Angleterre seule, refoulée sur elle-même, expiait ses longues cruautés par les horreurs de la guerre intestine. Le règne du débonnaire Henri VI n'avait été signalé que par des revers. Se prévalant de la faiblesse du roi, de l'allière fierté de la reine, Richard d'York, héritier de la branche de Cla-rence, revendique la couronne qu'il prétend usurpée par la branche puînée de Lancastre. Vaincu et pris à la bataille de Wakefield, il est froidement immolé par Marguerite, et dès lors la guerre des deux Roses devient une boucherie atroce. Les succès alternent entre les deux partis, soutenus tour à tour par l'intrépide Warwick. Édouard IV d'York, d'abord roi, puis captif, reprend à Tewksbury l'avantage sur Henri,qui meurt abandonné de tous ses défenseurs, et surtout de l'astucieux Louis XI, qui, maître de la France depuis 1461, était fils trop ingrat pour être allié fidèle. Plus perfide encore envers ses grands vassaux, qu'il poussait à s'entre-détruire, Louis fonda son pouvoir sur le malheur de tous ; infortuné, malgré tous ses succès, il sema le crime et recueillit le remords. L'aveugle ardeur de Charles le Téméraire s'était brisée contre les Suisses à Morat et contre les Lorrains à Nancy. La Bourgogne revint à la France, ainsi que les prétentions au trône de Naples; mais l'Empire, augmenté des Pays-Bas et de la suzeraineté de la Hongrie, l'Espagne, unie et pacifiée en 1480 sous le sceptre de Ferdinand et d'Isabelle, formèrent de leur côté ce pacte de famille qui devait devenir si formidable ; pendant qu'à l'extrémité de l'Europe, où dominait alors la belliqueuse Pologne, Ivan III préparait, en chassant les Tartares, le lointain avènement de la Russie. Ce fut le moment où mourut Louis XI, dont Comines a tracé de main de maître l'instructif et sinistre portrait; pendant qu'un prince plus criminel encore, bourreau de ses amis, de ses parents, de son neveu Édouard V, l atroce Richard III s'emparait de l'Angleterre, qui devait lui échapper avec la vie à la journée sanglante de Bosworth, pour échoir à Henri VII Tudor, dont l'avénement, salué avec joie, ouvrit pour la nation une période de repos. L'Italie avait perdu son protecteur, le sage et magnanime Laurent de Médicis, qui calmait par les nobles études l'ambition inquiète des esprits. Aussitôt les haines se ranimèrent, et, au milieu des prétentions rivales suscitées par un pontife indigne, le jeune et aventureux Charles VIII, consolidé sur son trône chancelant par l habile politique de sa sœur, s 'é-lance résolument dans l'arène pour faire valoir sur Naples les droits de ses ancêtres. On connaît cette expédition brillante, cette course triomphale mais éphémère, ces revers rapides, irréparables, malgré une héroïque défense. Maxi-milien I d'Autriche venait de recueillir en Allemagne la succession longuement préparée par son père, et entourée par lui de précieuses garanties. Grenade, dernier boulevard des Maures, succombait sous les armes d'Isabelle, protectrice de Colomb dans cette exploration sublime qui enleva aux Portugais l'empire des mers, quand la mort précoce de Charles, en 1498, mit la couronne de France aux mains de Louis XII d'Orléans, vassal indocile qui sut être un bon roi, et qui eut le bonheur de pressentir et de saluer, malgré les préoccupations d'une guerre infructueuse, la majestueuse aurore qui, se levant sur l'Europe, présageait tant de jours glorieux. XXXIV Chants de guerre serbes et suisses. L'Allemagne, dans le quatorzième siècle, agitée par des luttes stériles et des rivalités funestes qui minaient sa puissance, ne ressentit aucun élan, aucune aspiration vers les grandes choses ni vers les conquêtes de l'esprit. Les diverses écoles de meislersinger établies dans les villes principales s'essayaient à marteler des vers et à aligner des rimes vides de sens. Ce qu'elles firent de mieux fut la reproduction en langue usuelle, mélange confus de souabe et de saxon, de plusieurs légendes chevaleresques dont les sources sont maintenant perdues, et la composition fortuite de quelques chansons populaires qui leur échappaient dans la joie des festins. Les Pays-Bas suivaient la même voie, et les rares auteurs qui s'exerçaient dans la langue néerlandaise, issue de l'ancien frison, puisaient tous leurs romans dans les trouvères français. Le Danemark, la Norvége et la Suède, rapprochés un instant par l'union de Calmar, allaient aussi demander à l'Islande les antiques traditions de la race Scandinave et les élaboraient dans leurs récits. Il en résulte qu'aucun nom saillant ne se distingue à cette époque dans toute la littérature germanique, si ce n'est celui du moine Jean Tau-ler qui prêcha à Strasbourg vers 1350 avec un succès remarquable, et dont les sermons, quoique altérés sans doute dans les manuscrits subséquents, n'en apparaissent pas moins pleins de verve et de noblesse. La vraie poésie, exilée des pays qui avaient salué tes premières lueurs et reçu ses inspirations naissantes, était passée de France en Italie, et d'Allemagne en Angleterre, douée d'une énergie nouvelle et pleine d'espoir âahs son avenir. Bientôt une élaboration puissante, en favorisant son essor, devait multiplier les grands exemples et poser les règles littéraires. Mais, à défaut de ces règles précises, dans des pays livrés à eux-mêmes et concentrés dans leurs mœurs nationales, on avait déjà vu s'élever spontanément des jets de poésie admirables, inspirés par l'amour, la douleur, la foi ou le patriotisme. C'est ainsi que, dans la race slavone, la Bohême, la Pologne, la Russie avaient fait entendre leurs chants de guerre en présence d'ennemis formidables, qui n'avaient pu étouffer leurs voix; c'est ainsi qu'à cette époque même, sous la menace des armes musulmanes, au milieu d'héroïques efforts, la Servie, opprimée par les Turcs sans renoncer à sa fierté native, entonna au sommet des montagnes, dans le fond des rochers, à l'ombre des forêts, ces chants de douleur et de gloire qu'elle a légués à la postérité; chants sublimes par leur foi ardente et leur élan pa- . triotique, moins vifs, moins énergiques peut-être que les hymnes belliqueux des Bohèmes, mais plus profonds, plus saisissants encore par leur touchante mélancolie. Animés de tous les souvenirs qui pouvaient exalter leur courage ou charmer leurs poignants regrets, les Serbes ont chanté tour à tour le règne prospère de Stéphane Duchan, législateur de sa pairie, redoutable adversaire de l'empire grec; puis les troubles et les partages funestes qui suivirent la mort de ce prince ; puis les exploits d'un héros malheureux, invincible dans les combats, mais contraint par une fatalité funeste à servir les Turcs ses ennemis. C'est ainsi que naquirent les poëmes sur la succession de Stéphane, la fondation de Scu-tari, les exploits deMarko, et sur une foule de circonstances spéciales ou de sentiments individuels, toujours peints avec un rare bonheur. Mais un fait mémorable et terrible domine et résume tous les autres, et appelle l'intérêt le plus vif et la plus profonde sympathie sur ce peuple généreux et héroïque, martyr de la foi de ses pères. Ce fait est la bataille de Kosovo, livrée, en 1389, contre Amurat 1, sultan turc, par Lazare, dernier prince des Serbes ; bataille où le dévouement le plus ardent et le courage le plus indomptable n'échouèrent devant la puissance ottomane que par une trahison infâme, qui amena la mort des deux rois et la soumission de la Servie. Plusieurs poëmes y sont consacrés, tous empreints d'une religieuse terreur. Nous citerons ici le plus touchant et le plus simple, dans lequel une scène de famille, plus pathétique encore que le récit guerrier, fait passer devant nous toutes ces nobles figures prédestinées à un trépas sublime, insensibles aux tendres prières et aux pieux stratagèmes de la tsarine, qui n'aspirait qu'à sauver un seul frère. Mais ses efforts sont vains ; ni ses frères, ni son père, ni aucun serviteur ne veut se dérober à la gloire du martyre; la défection d'un traître les fera tous périr, mais le glaive d'un héros les vengera d'Amurat, et les Turcs pleureront leur victoire. Les vers de ce poëme, harmonieux et faciles, respirent dans leurs répétitions nombreuses un vague abandon plein de charme, en même temps que d'antiques traditions et des mœurs toutes patriarcales y sont poétiquement retracées. Nous essayerons de conserver ces nuances dans notre traduction littérale '. ' Voir notre Histoire de la littérature des Slaves, Paris, 1839. BATAILLE DE KOSOVO. Car Lazare siede za veceru; Pokrai niega carica Milica, ', Veli niemu carica Milica : « Car' Lazare Srbska kruno zlatna, Ty prolazis sutra u Kosovo S' sobom vodiš sluge i voivode; A kod dvora ni kog' ne ostavlias, Care Lazo, od mUž'kie glava. c Le tzar Lazare était assis au souper ; à côté de lui la tza-rine Milicia, et la tzarine Milicia lui dit : « Tzar Lazare, couronne d'or de Servie, demain tu pars pour le champ de Kosovo, emmenant tes serviteurs, tes vaivodes, et n'en laissant aucun au palais, aucun homme qui, chargé d'une lettre, puisse me rapporter ta réponse. Tu emmènes avec toi mes neuf frères, les neuf fils chéris de Jug. Ah ! laisse-moi un seul de mes frères, un seul pour recevoir mes vœux. » « Lazare, prince des Serbes, lui répond : « Chère épouse, lequel de tes frères veux-tu que je laisse dans la blanche enceinte du palais? — c Laisse-moi, dit-elle, Bozko Jugovich. » Lazare, prince des Serbes, lui répond : « Chère épouse, tzarine Milicia, lorsque demain l'aube du jour paraîtra et que le soleil commencera à luire, lorsque la ville ouvrira ses portes, rends-toi à la sortie de la ville. Là, les guerriers défileront en ordre, tous à cheval et la lance en main ; devant eux Bozko, fils de Jug, tenant l'étendard de la croix. Sou-haite-lui de ma part toute prospérité ; qu'à son choix il cède l'étendard et reste au palais avec toi. » < Le lendemain, quand l'aube vint à paraître et qu'on ouvrit l'enceinte des murs, la tzarine Milicia sortit et se plaça aux portes de la ville. Et voici, les troupes sortirent en ordre, toutes à cheval et la lance en main, et devant elle, Bozko, fils de Jug. Son cheval bai est resplendissant d'or, et jusque sur le dos du cheval se déploie la grande bannière du Christ. Sur la bannière s'élève une pomme d'or, de la pomme jaillissent des croix d'or, et des croix descendent des banderoles qui effleurent les épaules de Bozko. « La tzarine Milicia s'approche, arrête le cheval bai par la bride, et élevant les bras vers Bozko, elle lui parle ainsi à voix basse : « 0 cher frère, Bozko Jugovich, le tzar accorde à ma prière que tu n'ailles pas combattre à Kosovo. Il te souhaite toute prospérité; à ton choix tu céderas l'étendard et tu resteras avec moi à Krusevac, afin qu'un frère puisse recevoir mes vœux. » « Mais le fils de Jug lui répond : « Va, ma sœur, retourne vers la tour blanche ; mais je n'irai pas avec toi, et l'étendard ne quittera pas mes mains, quand le tzar me donnerait Krllsevac. Voudrais-tu qu'on me montrât au doigt et qu'on dit : « Voyez Bozko, le lâche, qui n'ose pas aller à Kosovo y verser son sang pour le Christ et mourir en défendant sa foi? » « A ces mots, il a franchi la porte. Alors paraît le vieillard Jug Bogdan et avec lui sept Jugoviches. Elle les appelle tous les sept l'un après l'autre, mais aucun d'eux ne veut voir la tzarine. Elle attend quelques moments encore, et voici Voino, fils de Jug, conduisant les fiers coursiers du tzar, sur lesquels brillent des harnais d'or. La tzarine arrête son cheval gris, et élevant les bras vers Voino elle lui adresse vivement ces paroles : « 0 cher frère, Voino, Jugovich, le tzar t'accorde à ma prière. Il te souhaite toute prospérité; à ton -choix tu remettras les coursiers, et tu resteras avec moi à Krusevac, afin qu'un frère puisse recevoir mes vœux. » « Mais Voino, fils de Jug, lui répond : « Va, ma sœur, retourne vers la tour blanche ; mais jamais un brave guerrier ue recule et n'abandonne les chevaux du tzar, quand il saurait qu'il doit périr. Laisse-moi, sœur, aller à Kosovo y verser mon sang pour le Christ, y mourir pour la foi avec mes frères ! » c A ces mots il a franchi la porte. A celte vue la tzarine Milicia tombe sur la froide pierre, tombe soudain évanouie. Alors paraît le tzar Lazare lui-même ; des larmes coulent de ses yeux, il regarde à droite et à gauche, et appelant Golu-ban, son écuyer : « Goluban, fidèle serviteur, descends de ton cheval au cou de cygne, prends ta maîtresse par ses blanches mains, et ramène-la vers la tour élevée. Reste ici à la grâce de Dieu ; ne nous suis pas au champ de bataille, mais garde l'enceinte du palais. » « L'écuyer Goluban a entendu ces mots, et des larmes s'échappent de ses yeux. Cependant il descend de son cheval, prend sa maîtresse par ses blanches mains, et la ramène vers la tour élevée. Mais il ne peut résister à son cœur qui l'entraine vers le champ de Kosovo ; il rejoint son cheval au cou de cygne, s'élance dessus et part pour Kosovo. c Le lendemain, quand l'aube vint à paraître, voici deux corbeaux noirs, venus du champ de bataille, sur la tour du noble Lazare. L'un croassait et l'autre s'écriait : « N'est-ce pas ici le palais de Lazare ? N'y a-t-il personne dans le palais? » « Aucune voix ne répond dans le palais, mais la tzarine les avait entendus. Aussitôt elle monte sur la tour blanche, et parle ainsi aux deux corbeaux : « Que Dieu vous conserve, noirs corbeaux ! Dites-moi, d'où venez-vous dès l'aurore; serait-ce peut-être du champ de Kosovo? Y vîtes-vous deux puissantes armées? Ces armées se sont-elles battues, et laquelle est restée victorieuse ? » « Les deux corbeaux répondent à la princesse : « Que Dieu vous sauve, tzarine Milicia ! Nous venons ce matin de Kosovo ; nous y avons vu deux puissantes armées qui hier ont livré une bataille dans laquelle les deux tzars ont péri. Des Turcs, il en est peu qui survivent ; mais des Serbes, ceux qui respirent encore sont tous couverts de sang et de blessures. » « Pendant que les corbeaux parlaient, voici l'écuyer Milutin, soutenant sa main droite de la gauche, sillonné de dix-sept blessures, et son cheval nageant dans le sang. « Qu'est-ce cela, malheureux Milutin, la trahison a-t-elle perdu le tzar? » L'écuyer Milutin lui répond : « Maîtresse, aide-moi à descendre de cheval, humecte mon front d'eau limpide et verse-moi du vin généreux; car mes blessures ont consumé mes forces. » « La tzarine l'aide à descendre, humecte son front d'eau limpide et lui verse du vin généreux. Quand il a repris quelque force, Milicia interroge l'écuyer : « Dis-moi, qu'a-t-on fait à Kosovo ? Comment a succombé le noble Lazare? comment le vénérable Jug Bogdan? comment les neuf fils de Jug, et le voivode Milos, et Vuk Brankovich, et Strainia Banovich ? » « L'écuyer lui répond alors : « Ils ont péri, tzarine, à Ko-zovo. Là où est tombé le noble prince, on voit mille javelots tous brisés, mille javelots des Turcs et des Serbes; mais les plus nombreux sont ceux des Serbes, lancés pour la défense du prince, de notre glorieux souverain. Quant à Jug, au front de la bataille, il est tombé dès les premiers coups, et après lui huit de ses fils; car le frère soutenait toujours le frère, tant qu'un seul d'entre eux put se mouvoir. Seul en- core Bozko survivait ; sa bannière flottait dans la plaine, où il chassait les Turcs par essamis, comme le faucon disperse les colombes. « Là où le sang montait jusqu'aux genoux, là est mort Strainia, fils de Bano. Milas, ô princesse, est tombé près des froides eaux de la Sitnicia, où les Turcs ont péri en masse; Milos a tué le sultan Murat, et avec lui douze milliers de Turcs. Que Dieu l'en récompense ainsi que toute sa race ! Il vivra dans les cœurs des Serbes, dans leurs chants et dans leurs annales, jusqu'à ce que le monde et Kosovo s'abîment. Mais si tu me demandes où est Vuk? Qu'il soit maudit ainsi que toute sa race ! Car c'est lui qui a trahi le tzar, et qui a entrainé vers les Turcs douze milliers de parjures comme lui. » Voilà le chant national des Serbes, et l'on ne peut s'empêcher d'être ému en lisant ce récit et si noble et si simple, consacrant la résistance sublime d'un peuple religieux et brave, dont la chute préludait alors à l'écroulement du Bas-Empire, et qui devait subir comme lui quatre siècles d'affreux despotisme avant de renaître à l'espoir. Parmi les autres peuples de même race, les Russes étaient encore courbés sous le joug abrutissant des Mongols, qui étouffait tout germe littéraire ; les Polonais et les Hongrois, quoique libres et parvenus à une prospérité réelle sous des rois civilisateurs, soumettaient encore leurs pensées aux formes scolastiques du latin. Les Bohêmes seuls, entraînés par Jean Huss et par ses ardents sectateurs vers l'émancipation dangereuse mais féconde qui déjà présageait le schisme, composèrent dans l'idiome national, non plus des chants de guerre, mais des hymnes religieux, non plus des romans fantastiques, mais des commentaires sur la Bible ; impulsion éphémère et bientôt étouffée par les excès d'une guerre dévastatrice. La chanson populaire sous toutes ses formes, religieuse, érotique, satirique ou guerrière, dominait alors en Europe comme expression du mouvement des esprits, comme symptôme de l'affranchissement des serfs qui, délivrés des chaînes féodales, ne craignaient pas d'exprimer à haute voix, au milieu du choc des passions, leurs sentiments de l)iétt, ou d'amour, leurs impressions intimes, leurs élans enthousiastes.". Cest ainsi que, sous diverses nuances ana-logues aux climàlâ et aux mœurs, régnaient, en Italie, en Espagne et en France, le sonnet, la romance, le lai et la chanson ; c'est ainsi qu'au milieu des luttes interminables qui marquèrent pour elle cette époque, l'Angleterre consigna ses souvenirs dans ses vieilles ballades nationales, le Saule, Childe Waters, Robin Hood, Cbevy Chace; dans cette dernière surtout, image d'uu défi héroïque sur la frontière indécise de l'Écosse, récit bien propre à animer, à exalter le patriotisme. Mais nulle part ce genre de poésie ne fut plus répandu qu'en Allemagne ; et, quoique ces expressions fugitives de la vie intellectuelle d'un Pè"le ne parviennent généralement qu'altérées et appauvries à la postérité, il reste cependant assez de traces des chansons populaires de l'Allemagne, chansons nées sous une foule d'influences, soit dans les écoles de meis'ersinger, soit au foyer de famille, dans les rues, dans les camps, pour démontrer qu'en aucun pays elles n'ont eu plus de caractère. La mollesse et la grâce, inhérentes aux peuples romans, inhérentes aux nations slavones , sont élrangères à ces mâles productions que distingue la franchise et la force. Chants de piété, chants d'amour, marqués d'un même cachet, expriment généralement des émotions profondes dans un style concis et abrupt, mais fait pour pénétrer les âmes. Le rhythme musical, inné au peuple allemand, y est toujours facile à reconnaître, et la variété des mesures seconde les vifs élans de l'improvisateur Celle variété se fait surtout sentir, avec une grande délicatesse de tact, dans les chansons professionnelles propres aux corporations spéciales, dont elles expriment les habitudes, la physionomie, la tendance. La chanson du pêcheur est monotone et sourde comme le mouvement oscillatoire des vagues ; celle du chasseur est fière et saccadée comme les rochers qu'il gravit dans sa course ; celle du pâtre, calme et insouciante comme la marche paisible des troupeaux. L'hon-neteté, la franchise et l'espoir respirent dans la chanson du laboureur ; la vivacité, la pétulance dans célle du malin vigneron ; mais la plus saisissante de toutes est celle du mineur, privé de la lumière, plongé dans un monde mystérieux qu'il peuple à son gré de fantômes, et dont chacune de ses pensées semble refléter les terreurs. Les chants guerriers enfin, cette suite traditionnelle des anciens bardits germaniques, ont dû surgir sans cesse au milieu des conflits qui, pendant tant de siècles, ont agité l'Empire; mais ils s'évaporaient sous le fracas des armes, et, nés au moment du péril, ils disparaissaient avec lui. Il fallut qu'une guerre nationale, celle des Suisses contre Charles de Bourgogne, soulevât un peuple tout entier contre les efforts du despotisme, pour que les chants entonnés sous les armes fussent répétés après la victoire, et pour qu'un poëte véritable, Voit Weber, se chargeât de les perpétuer. Né en Allemagne, mais plein d'enthousiasme pour l'indépendance hel- 4 1 Histoire de la littérature allemande, de M. Posohler. vétique, ce chantre martial combattit en 1476 dans les rangs des confédérés, aux journées de Granson et de Morat, et, nouveau Tyrtée, anima leurs phalanges contre les vieux soldats de Charles le Téméraire. Son style et sa verve poignante retracent bien l'acharnement des deux partis, qui ne respiraient que carnage. Le retour du printemps, qu'il décrit en poëte, n'a pour lui de charme réel que parce qu'il ramènera les combats. « L'hiver a été long et rigoureux, et maint petit oiseau en a porté le deuil ; ils chantent aujourd'hui avec joie, et les vertes branches des forêts retentissent de leur doux ramage. « Les branches se sont couvertes de feuilles, et bien des cœurs en ont été charmés ; la plaine s'est parée de verdure, et les braves sont partis en foule. « L'un marche à droite et l'autre à gauche; c'est un bruyant tumulte, une mêlée menaçante dont le duc de Bourgogne ne se réjouira guère.» Voici maintenant la revue des troupes d'élite envoyées par les divers cantons : « Zurich vient au son des fanfares, suivi des hommes de Schwytz, de Soleure, de Berne, de Thurgovie, de Claris, de Zug, de Lucerne, et d'autres districts encore. Honneur aux confédérés! durent s'écrier tous ceux qui les virent. « On les regarda beaucoup ; car c'était l'élite de l'armée. Qu'ils étaient beaux à voir sous leurs fortes armures ! Tous étaient grands, sveltes et robustes; la taille d'aucun autre homme n'approchait de la leur. » Il décrit enfin la bataille, à laquelle il assista lui-même, secondant du glaive et de la voix la belliqueuse furie des Suisses : « Les Bourguignons tinrent un moment ; puis on les vit bientôt prendre la fuite : on les tuait en foule, cavaliers, fantassins; la campagne était jonchée d'armes brisées contre les ennemis. « Ils fuyaient çà et là, en cherchant un abri ; jamais on ne vit calamité pareille. Une bande de fugitifs s'élança dans le lac, quoiqu'ils n'eussent aucun besoin de boire ; il s'y enfoncèrent jusqu'au cou, et furent tués comme des canards sauvages. On voguait vers eux en nacelle, et le lac fut teint de leur sang, et leurs cris de douleur firent gémir toutes les rives. « Beaucoup d'entre eux escaladèrent les arbres et y furent tués comme des oiseaux; on les perça sans peine avec des lances, car le vent ne gonflait point leurs ailes. » Telle fut la terrible vengeance des Suisses victorieux à Morat. XXXV Satires allemandes, Roman du Renard. Le quinzième siècle, où retentirent les chants patriotiques de Weber, fut également marqué en Allemagne par les Chroniques de Twinger et de Rothe, de Schilling et d'Etter-lin, ébauches qu'il ne faut pas comparer aux Mémoires de Froissart ou de Comines. La verve populaire s'épanchait dans les saillies grotesques de Till Eulenspiegel, l'artisan voyageur, et des mascarades dramatiques bien médiocres, bien grossières encore, étaient ébauchées par le barbier Folz et le peintre d'enseignes Rosenblüt. La langue anglaise, privée d'inspirations, végétait dans les vers de Walton et d'Occleve, et la langue néerlandaise n'offrait, a l'exception d'un seul roman, celui de Charles et d'Élegaste, que des fables servilement traduites. Mais enfin l'allégorie soutenue, la satire politique sous forme d'apologue, déjà popularisée en France dans le fameux Roman du Renard, dont l'idée fut, dit-on, conçue au douzième siècle par un trouvère nommé Saint-Cloud, mais dont le texte énormément accru avait subi des bigarrures sans nombre, fit son apparition en Allemagne dans une œuvre judicieuse, éminente. Sous le nom de Henri d'Alkmar, nom d'auteur réel ou supposé, parut à Lubeck en 1498 un poëme intitulé Reinecke Fuchs, titre qui peint sa double origine; car, si le fond de l'allégorie est emprunté à nos vieux trouvères, qui la dirigèrent, dit-on, dans l'origine contre Renard, prince lorrain du dixième siècle, devenu en langue d'oï par son esprit sournois l'homonyme du vuîpes des Romains, son application dan UJe poëme d'Alkmar est exclusivement germanique. Que ses-traits satiriques soient dirigés contre un prince feudalài'rifd' Allemagne ou contre l'empereur Maximilien lai-cnême#trop accessible aux flatteries d'un fourbe qui capte sa jcojifiance crédule, leur originalité piquante a une physionomie toute spéciale, un caractère plaisant et sérieux, profond et naïf à la fois, qui a dû promptement les rendre populaires. Ce poëme en quatre chants a sur ses devanciers l'avantage d'une contexture plus nette; les animaux personnifiés y parlent tous un langage naturel. Le récit en est intéressant, la critique vive et spirituelle; le tableau des travers du siècle jr est tracé de main A maître; le dénouement est bien amené - m et la conclusion en est claire. Elle prouve, ironiquement sans doute et avec un blàme implicite, que dans les cours le savoir-faire remplace toutes les vertus et couvre tous les vices. La langue du poële est le moyen-saxon, parlé dans le nord de l'Allemagne, inférieur au souabe en élégance, mais plus concis et plus nerveux; les vers ont une cadence parfaite, et leur rhythme, bref et rapide, donne à l'ensemble une teinte inimitable de gaieté et de bonhomie. En voici le début un peu modernisé : ROMAN DU RENARD. Es war an einem mayentag, Wie blum' und laub die knospen brach; Die kräuter sprossten; froh erklang Im hain der vögel lobgesang; Der tag war schön, und balsamduft Erjüllte weit umher die luft: Als könig Nobel, der mächtige leu, Ein fest gab, und liess mit geschrey Hoftag verkünden überall. c Au mois de mai où s'épanouissent les fleurs, où verdit le nouveau feuillage, où les chants des oiseaux retentissent dans les bois, où l'air se sature de parfums, en un beau jour de mai, Noble le lion, le roi des animaux, résolut de tenir cour plénière. Ses vassaux convoqués arrivent à grand bruit ; leur foule est telle qu'on ne peut les compter. Le roi avait mandé pour embellir la fête tout ce qui marche, qui rampe ou qui vole, et aucun ne manqua à l'appel, si ce n'est Reinecke le renard, que ses nombreux méfaits éloignaient de la cour ; car les méchants craignent la lumière. » Aussitôt la séance ouverte, chacun d'accuser le renard. C'est d'abord le loup Isegrim, puis le chat Hinz, le chien, le léopard ; bientôt parait le coq Henning à la tête d'un triste cortège, apportant une poule étranglée autour de laquelle on chante les litanies. Le coupable est sommé de comparaître, et l'ours Braun se charge du message. Reinecke sort de son château-fort et feint d'accueillir l'ours, qu'il attire dans une ferme vers une poutre énorme et béante. Il lui persuade qu'elle est remplie de miel, et l'autre y plonge la tète qu'il ne peut retirer; car le renard a fait sauter les coins, et tous les paysans du village, le curé et sa servante en tête, rouent de coups le pauvre hère qui s'échappe avec peine sanglant et tout pelé. Le chat Hinz, envoyé à son tour, éprouve un sort semblable et est pris au lacet, oÙ il laisse douloureusement sa queue. Puis le renard se venge sur la louve;! et, quand il a bafoué tous ses ennemis, il se présente de lui-même à la cour. Mais d'abord son éloquence est vaine ; accablé par ses accusateurs, il est condamné au gibet. Il demande, avant de mourir, à faire une confession publique, dans laquelle il accuse son père d'avoir jadis enfoui un riche trésor appartenant à la couronne et dont lui seul a le secret. A cette nouvelle le roi suspend l'arrêt ; et, sur les instances de la reine, il lui accorde grâce entière à condition qu'il lui livrera l'or. Nouveaux stratagèmes du renard qui fait emprisonner le loup, et demande à aller en Terre sainte pour se laver de ses péchés. Il part muni de bottes rembourrées de poil d'ours, en compagnie du bélier et du lièvre ; et bientôt il croque ce dernier, et jette furtivement sa tète dans le sac du malheureux bélier, lequel en revenant à la cour est soupçonné du meurtre et scelle par son supplice la réconciliation du roi avec le loup et l'ours, qui en font leur pâture. Au commencement du deuxième chant, le roi, trompé dans la recherche du trésor, et instruit par le lapin et le corbeau de la supercherie du renard qui se cache dans sa forteresse, prend la résolution de l'attaquer avec ses plus braves paladins. Mais le blaireau Grimbart, cousin de Reinecke, l'ayant averti du danger, il se hâte de le prévenir, prend congé de sa femme et se met en route vers la cour. Chemin faisant il cause sur les affaires du monde, et lance d'amers sarcasmes et de poignantes invectives contre la tyrannie des nobles et contre les abus du clergé. Au troisième chant, à son arrivée, nouvelle convocation, nouvel arrêt de mort. Il trouve cependant moyen d'obtenir un sursis, et raconte une série d'aventures par lesquelles en se disculpant, il retorque le blâme contre ceux qui l'accusent, énumérant les précieux cadeaux qu'il envoyait au roi et qu'on avait volés. C'étaient, dit-il, une bague, un peigne et un miroir doués de propriétés merveilleuses, et dont les ingénieux dessins rappelaient les peccadilles du loup, du chat, du chien, de tous ses ennemis. Longtemps le lion l'écoute sans le croire; mais enfin la guenon Martine, dame d'honneur de la lionne, plaide si bien la cause du coupable qu'encore une fois il est relâché pour aller chercher ces richesses dont il doit faire hommage au roi. Au quatrième chant, le loup Isegrim s'oppose au départ du renard et le provoque en combat singulier. Le défi accepté, sanctionné par le roi, Reinecke feint de vouloir se confesser et s'adresse de nuit au hibou qui lui fait une longue exhortation, sanglante satire des homélies des moines, où toutes les croyances de l'époque sont malicieusement parodiées. Vient ensuite le tour du renard qui déroule la liste des exploits et des succès coupables qui ont rempli sa vie. Le hibou lui réplique, et lui reproche ses vices ; le renard semble ému et, pour mieux écouter, se rapproche respectueusement du con- fesseur, saute sur lui, l'éfcpagle et le croque. Le lendemain commence le combat décisif. Le Le loup, fier de sa force, a d'abord l'avantage, malgré la ruse du renard qui lui lance la poussière aux yeux; déjà ïsegrim l'empoigne sous sa griffe et va lui porter le coup mortel, quand l'autre, par<d* feiiifes prières, distrait son attention, puis, tournant sur lui-même,'te saisit à la gorge, le mutile, le déchire, et le contraint à s'avouer vaincu. Celte victoire le lave de toutes ses fautes ; le roi le nomme son chancelier, et, escorté d'amis et de flatteurs, il retourne triomphant dans son château de Mau-pertuis. Nous n'avons pu qu'indiquer vaguement dans cette brève et incomplète esquisse les traits ingénieux dont abonde cette histoire, où chaque acteur, quadrupède ou volatile, personnifiant les travers et les vices des divers rangs de l'échelle sociale, soutient admirablement son rôle et ne le dément pas un instant; et où, sans paraître sur la scène, l'homme est constamment mis. en jeu, soit par de piquantes épigrammes, soit par des réflexions sévères, comme dans ce dialogue du renard et du blaireau : « Les temps sont critiques, mon cousin ; levons seulement les yeux vers le trône ; car, bien qu'on nous ordonne de nous taire, nous n'en observons et n'en pensons pas moins. Le roi lui-même ne pille-t-il pas ni plus ni moins qu'un autre? Ne laisse-t-il pas dépouiller le peuple par les loups et les ours, comme si c'était de droit? Et qui dira la vérité, qui osera lui signaler le mal ? Le confesseur, le chapelain ? 119, gardent le silence, et pourquoi ? C'est qu'ils jouissent -du larcin des autres, n'y gagneraient-ils qu'un habit neuf. « Qu'on aille donc se plaindre 1 Autant vaudrait saisir l'air ; car, on ne fait que perdre son temps ; mieux vaut s'as- surer de nouveaux bénéfices. Ce (yu^st loin, est loin ; et tout ce que les grands dérobent vous a jadis appartenu. On repousse les plaintes, elles fatiguent. Notre maître est un lion ; il croit donc de sa dignité de tout prendre. Il nous appelle ses gens, indiquant bien par là que tout ce que nous avons est sa propriété. r * 4 c Oserai-je parler sans détour? Le noble roi airtfe "tr\3 particulièrement ceux qui arrivent à lui les mains pleines, et qui savent danser au son de sa musique. Les ravisseurs sont rentrés au conseil ; cela fera tort à bien des gens ; car s'ils volent et s'ils pillent, le roi les choie, et chacun regarde en silence, pensant que son tour viendra. « Qu'un pauvre hère comme moi prenne seulement un poulet, tous crient haro sur le voleur, et demanderont ma vie pour expier ce forfait. On pend les petits escrocs, mais on donne des dignités aux grands. Et moi, voyant tout cela, je fais de même. Ma conscience, il est vrai, se réveille parfois; elle me montre de loin la colère céleste et le jugement dernier, où il faudra répondre de tout bien injustement acquis. Alors le repentir naît dans mon âme; mais il passe . \ car les meilleurs des hommes sont calomniés de la foule qui ) prétend tout juger et qui sans cesse invente le mal. / « Le pire est que chacun veut régenter autrui ; qu'on apprenne donc d'abord à gouverner sa femme et ses enfants et à bien diriger ses serviteurs. Mais comment réformer les gens quand chacun fait ce qui bon lui semble et veut tyranniser les autres? Hélas ! de plus en plus nous tombons dans le mal. Médisances, vols, assassinats, entend-on parler d'autre chose ? Le monde est cruellement dupe des hypocrites et des faux prophètes. Chacun vit à sa guise, et quand on hasarde un conseil, ou s'entend dire : Bah ! si le péché était aussi condamnable qu'on le prêche en tous lieux, les moines devraient donner l'exemple et s'abstenir plus que tous de mal faire ! » Nous supprimons la longue diatribe qui suit; mais cette citation suffira pour montrer avec quelle franchise et quelle verve le poëte attaque de front les vices de son époque. Le sens profond qui se révèle ici dans ce cri d'une conscience indignée, et qui existe d'ailleurs dans tout le poëme sous le voile d'une ingénieuse allégorie, assure à Reinecke Fuchs la palme sur les compositions de ce genre si abondantes au moyen âge, mais généralement si insipides et si diffuses. L'œuvre de Henri d'Alkmar se rattache, par la perfection de l 'enseinble, aux meilleurs modèles de ce genre que nous offre l'antiquité classique, dans les apologues de Phèdre et d'Horace, dans la Batrachomyachie des Grecs et dans l'Hito-padèse des Indiens. Comme ces œuvres justement célèbres, le poëme allemand joint au mérite de la forme la peinture énergique et rigoureusement vraie d'une époque de transformation sociale, dans laquelle l'ivraie s'élevait luxuriante sur un sol d'ailleurs plein de séve et propre à porter le bon grain. Les vices en effet abondaient de toutes parts, dans les cours, les abbayes, les villes, quoique les censeurs ne manquassent pas, et que des avertissements énergiques fussent formulés non-seulement dans les livres, mais dans les chaires et sur les murs des temples. Car c'est vers ce temps que parurent comme menaces significatives, après l'horrible peste du quatorzième siècle et les tumultueux conciles de Constance et de Bâle, ces Danses macabres ou Rondes des morts, que des mains pieuses et ferventes peignirent sous les voûtes des cloîtres ou dans l'enceinte des cathédrales, afin de ramener tous les hommes au sentiment de leur néant et de leur égalité devant la tombe. En effet, tes grandeurs de la terre s'y trouvaient toutes représentées, et isolément entraînées à une danse furieuse avec la Mort. Pape, empereur, impératrice, roi, reine, cardinal, évêque, duc, duchesse, abbé, chevalier, magistrat, docteur, gentilhomme, bourgeois, marchand, huissier, mendiant, ermite, jeune homme, jeune fille, paysan, nonne, musicien, cuisinier, et jusqu'au peintre et sa famille, comparaissent dans cette revue sinistre, entraînés aux sons du rebec que tient leur terrible adversaire. Propagées plus tard par la gravure, ces images grossières mais expressives furent accompagnées de quatrains, dont les plus anciens sont àttribués au maître-chanteur Regenbogen, mais qu'on a reproduits plus complets dans les danses macabres de Bàle et de Lubeck. C'est là surtout' que l'on remarque la hardiesse avec laquelle l'esprit populaire, prêt à rompre les liens qui l'enchaînent, fait entendre aux heureux de la terre, aux favoris de la fortune, l'arrêt de la justice divine auquel rien ne peut les soustraire, arrêt effrayant pour l'impie, consolant pour l'infortuné. Grande devait être l'impression produite par ces émouvants contrastes ; quelle que fût la crudité des traits, leur sens était vrai et profond. Aussi ces solennelles images, inaugurées en Italie dans les peintures du Campo santo de Pise, s'étaient-elles répandues sous diverses formes, en Espagne dans les allégories, en France dans les complaintes, en Angleterre dans les hymnes religieux, et spécialement dans ceux de Jean Lydgate qui représente, entre autres traits frappants, le sang du Christ ondoyant sur la croix comme une bannière de pourpre qui abrite tous les peuples et les appelle à la repentance. Mais ce fut surtout en Allemagne, dans la noble patrie de Gutem- berg, où la première Bible latine imprimée en 1450 avait dignement inauguré la plus grande découverte du génie, que se manifesta aussi la plus vive ardeur religieuse, la réaction la plus énergique contre la corruption du siècle. Des champions énergiques, enthousiastes, s'apprêtèrent partout à la combattre et chez le peuple et chez les grands ; et de même que l'on favorisa ces exhibitions émouvantes qui devaient frapper les consciences et ôter au vice sa séduisante saveur, de même on employa la satire la plus crue, mais aussi la plus efficace, pour ramener les esprits à la raison en les convaincant de folie. Un de ces hommes actifs et sincères, Sébastien Brand, docteur en droit à Strasbourg, professeur et chancelier à Bâle, renommé pour ses mœurs austères et son érudition variée, publia en 1494 un poëme en dialecte souabe, intitulé le Vaisseau des Fous. Cette œuvre singulière, dont le mérite poétique est bien inférieur au Roman du Renard, offre une plus haute portée morale pour ses applications directes à tous les travers de l'esprit, à tous les égarements de la conscience. Dans son indignation vertueuse, mais non dépourvue de gaieté, l'auteur flagelle impitoyablement toutes les idoles du siècle auxquelles s'attache la foule, oublieuse de ses devoirs et de ses destinées. Libertins, gastronomes, mélomanes, dansomanes, avares, prodigues, fous d'amour, d'orgueil, d'ambition, tous ces maniaques qui se croient si sensés, il les embarque, ornés d'une clochette, sur son grand navire symbolique dont il est le digne pilote, puisque lui-même prend sa part de folie. « Je veux, dit-il, recommander à Dieu ce vaisseau qui fait voile en son nom. Ce vaisseau n'a pas à rougir du poète ; car qui serait capable de bien peindre les fous si ce n'est moi, qui vous parle, et qui m'appelle Sébastien Brand, le fou ? « Celui qui s'interroge sincèrement apprend qu'il doit s'estimer peu de chose, et ne pas se croire plus qu'il n'est réellement. Quel est l'homme exempt de défauts? Que le fou ne s'appelle donc point sage ; c'est en se voyant fou qu'on revient à la sagesse. < Je prie cependant mes lecteurs d'examiner le sens plutôt que les paroles. Assurément ce n'est pas sans peine que j'ai rassemblé tant de fous. Bien souvent j'ai veillé, solitaire, pendant que ceux auxquels je pensais s'abandonnaient au jeu, au vin ou au sommeil, et qu'ils ne songeaient guère à moi. » Puis vient l'énumération des folies représentées par tous les personnages qui se pressent successivement sur le vaisseau, énumération trop souvent monotone, parce qu'aucun nœud ne réunit le poëme, et qu'aucune action ne l'anime. Mais on ne peut s'empêcher d'y reconnaître un zèle ardent pour la vertu, un patriotisme sincère, une philanthropie véritable, et surtout une rare modestie, puisque l'auteur, justement estimé comme une. des lumières de son époque, déclare accepter pour lui-même la leçon qu'il veut donner aux autres. Telle fut la réputation de cet ouvrage au moment de son apparition et la portée morale qui lui fut attribuée, qu'un prédicateur distingué, Jean Geiler de Strasbourg, prit le Vaisseau des Fous pour texte d'une série de sermons, qu'il compléta par le Paradis des âmes. La prose allemande, encore peu cultivée, produisit, peu de temps après, l'allégorie du Roi Blanc, par Treitzsauerwcin, histoire romanesque de l'empereur Maximilien I"; bientôt suivie du poëme de Theuerdank, composé sur le même sujet, par Melchior Pfinzinc de Nuremberg. Ces œuvres, dépourvues de poésie, n'en attestent pas moins l'enthousiasme qu'avait excité en Allemagne le caractère chevaleresque de 31axiiiiiiieii , qui, sensible sans doute aux sages avertissements qu'il reçut au début de son règne, se montra homme de bien et politique habile, et sut, par d'heureuses alliances avec Henri VII Tudor, pacificateur de l'Angleterre, et avec Ferdinand V d'Aragon, le puissant dominateur des Espngnes, rattacher la grandeur germanique à l'ascendant de sa propre famille. D'utiles institutions signalent son règne, favorable au réveil des lettres comme celui de son rival Louis XII, qui, après sa campagne d'Italie, ce brillant mais stérile tournois où l'intrépidité française échoua au sein de la victoire devant l'ardent patriotisme de Jules II, avait su réparer toutes les brèches et cicatriser toutes les plaies par cette administration si sage, si bienfaisante, si éclairée, dont l'histoire a conservé l'impérissable souvenir. Ainsi la fin du quinzième siècle offre, parmi les princes qui gouvernèrent les principaux états de l'Europe, des noms célèbres à divers titres, et dignes de servir de cortège à ceux de Gutemberg, de Colomb et de Copernic, glorieux explorateurs d'une civilisation nouvelle. XXXVI Renaissance et Réforme. L'imprimerie venait d'être inventée, l'Inde reconnue, l'Amérique découverte, le système du monde proclamé; les arts illuminaient le midi de l'Europe et les sciences germaient dans le nord ; les lettres éveillaient de toutes parts l'inquiète activité des esprits ; tout était mûr pour une de ces crises à la fois douloureuses et fécondes, nécessaires à travers les siècles au progrès de l'humanité. Il fallait que le moule fût brisé dans lequel végétait le moyen âge; il fallait que les entraves salutaires, mais nécessairement trop étroites, qui circonscrivaient la pensée dans ces temps d'élaboration, éprouvassent tout à coup une expansion violente proportionnée aux exigences nouvelles. De cet effort laborieux des esprits, s'élançant vers une sphère plus libre par l'étude attentive du passé et le pressentiment de l'avenir, devaient naturellement surgir, à travers mille excès regrettables, la Renaissance et la Réforme, messagères fatales des temps modernes. Le dur et perfide Henri VIII régnait despotiquement en Angleterre ; le vif et spirituel François leT, appelé à la couronne de France, voyait se dresser devant lui la fière domination de Charles-Quint, dont l'habile fermeté tenait sous un même sceptre l'Espagne, l'Allemagne, le midi de l'Italie ; tandis qu'au centre de la civilisation chrétienne Léon X perpétuait avec magnificence les nobles traditions des lUé- dicis. L'Italie, deux fois héritière de la Grèce, foyer intarissable d'heureuses inspirations, lui empruntant, comme au siècle d'Auguste, les élans des grands poëtes, les maximes des grands philosophes, les modèles les plus sublimes de l'art, inaugurait une ère nouvelle qui devait brillamment contraster avec les monuments du moyen âge, dépositaires des traditions du Nord. Aux cathédrales gothiques avec leurs flèches aiguës parsemées d'austères allégories, avec leurs arceaux gigantesques empreints d'une religieuse terreur, l'Italie opposait ses dômes somptueux, ses tours gracieuses, ses splendides baptistères; aux statues des saints, silencieuses et sévères, ses sculptures vivantes, passionnées ; aux images des martyrs, résignées et naïves, ses ravissantes peintures pleines de vie et d'éclat ; aux graves et lourds recueils des docteurs et des moines, les prestiges d'un style enchanteur, la fiction romanesque, l'épigramme acérée, la mollesse du sonnet ou l'entraînement du drame. Michel-Ange, Raphaël, Léonard, Titien, Machiavel, Arioste, noms immortels, auxquels s'associaient une foule d'autres noms éminents dans les arts, les sciences et les lettres, entraînaient dans une même carrière le Portugal, l'Espagne et la France, animées d'une vive émulation. Heureuse époque, si ces fleurs si brillantes, écloses au soleil du Midi, et dont les nuances ravissent encore nos yeux, n'avaient caché sous leur frais coloris tant de folies et tant de vices, qui partout pullulaient sur le sol ; si des abus trop manifestes n'avaient germé dans le sein de l'Église ; si le succès des armes et l'attrait des richesses, captivant partout les esprits par l'image de la jouissance actuelle, par l'oubli des châtiments futurs, n'avaient plongé la moitié de l'Europe dans un délirant sensualisme. Le Nord cependant contemplait avec une antipathie pro- fonde ces vices dorés, ces ruses officielles, ce pompeux despotislÍle qu'il lui fallait subir s'il acceptait la- redoutable alliance conclue par la maison d'Autriche. L'ascendant politique de l'Espa,ne.et l'ascendant clérical de l'Italie aigrissaient ces mâles et*esprits, dont les passions moins insidieuses étaient plus grossières, plus violentes. La prudence n'élait pas la vertu de ces peuples chez qui déjà Jean Wiclef et Jean Huss avaient soulevé des luttes si animées; noyais l'austérité apostolique avait également disparu de Rome avec Grégoire VII et Alexandre IIL Depuis longtemps la satire populaire lançait des traits de plus en plus acerbescontre les abus du despotisme et les progrès de l'hypocrisie, contre la vénalité déplorable qui s'attachait à toutes les faveurs. La France elle-même prodiguait à pleines pages son esprit caustique et narquois pour flétrir la morale facile qui régnait dans les hautes régions. Résumant toute la verve des trouvères et toute la science des scolastiques, Rabelais heurtait d'un pied moqueur les somptueuses idoles de son siècle, qu'il faisait trembler sur leur base; pendant qu'Érasme, dans son flegme hollandais, les accablait de ses fines railleries. L'Angleterre, épuisée par la guerre des deux Roses, réparait ses forces en silence ; le midi de l'Allemagne s'était identifié aux grandeurs de la maison d'Autriche; mais l'Allemagne du nord, irritée, frémissante, n'atiendaïf qu'un champion pour combattre. Martin Luther parut, et U sa voix tonnante, empreinte d'une audacieuse franchise, l'antique génie germanique parut revivre tout entier. Les esprits excités, entraînés, par cette éloquence véhémente, qui leur parle au nom de la patrie, de la liberté, du salut, suivent l'ardent novateur dans la voie périlleuse où l'entraîne son courage indomptable. Le schisme se consomme avec éclat, et la rivalité religieuse, ravivant l'hostilité des peuples, envahit la moitié de l'Europe. Zwingle prêche la résistance en Suisse, Calvin en France, Cranmcr en Angleterre sous l'impulsion du cruel Henri VIII. Vainement les voix nobles et graves de Philippe Mélanchton et de Thomas Morus cherchent-elles à conjurer l'orage et 't rapprocher les consciences ; vainement le concile dr, Trente décrète-t-il d'importantes restrictions; il est trop tard, et rien ne peut calmer l'explosion des passions haineuses qui s'élaient mêlées dans les deux camps à la sincérité des convictions, et avaient transformé la question religieuse en une lutte politique implacable. Nous nous garderons d'aborder ce sujet si complexe et si dramatique, et déjà retracé par tant de plumes habiles, nous contentant de signaler ici l'influence littéraire et scientifique exercée sur le nord de l'Europe, au commencement du seizième siècle, par la Réforme et par l'homme de génie dont le triomphe a coûté tant de larmes. Né en 1483 à Eisleben, en Saxe, fils d'un simple ouvrier mineur, Luther fit néanmoins de fortes et sérieuses études, et s'y distingua tellement qu'entré en 1505 chez les moines augustins, il devenait peu de temps après professeur a l université de Wittemberg, et était chargé, en 1510, d'une mission importante à Rome. On ne doit donc pas s'étonner si, une fois engagé dans la lutte qui devait absorber toute sa vie, sa verve indépendante et fière déborda dans cette foule d'écrits suggérés par de graves circonstances, écrits abrupts et incisifs dont la trivialité impressionnait le peuple, en même temps que des traits plus profonds frappaient les esprits élevés. Son courage, grandissant avec sa cause, lui inspira bientôt, au milieu des dangers et sous les menaces de l'anathème, une œuvre colossale, la traduction complète de la Bible, faite sur le texte hébreu, terminée par lui seul avec une rapidité incroyable et une incontestable perfection, dans cet antique château de Wartbourg jadis témoin des tournois chevaleresques et des défis poétiques des minnesinger. Premier modèle de la vraie prose allemande, la Bible de Luther, exacte et consciencieuse, harmonisa, dans son style clair et ferme, les locutions flottantes des provinces, et fixa le dialecte liaut-saxon, qui devint la langue littéraire encore usitée de nos jours. Ses sermons, son catéchisme, consacrèrent sa doctrine dissidente, et des cantiques d'une onction profonde, composés pour les fêtes solennelles révélèrent un poëte inspiré dans cet athlète infatigable. Parmi ces hymnes il suffit de citer ceux qui célèbrent la naissance, la passion et la résurrection du Sauveur, la lutte et le triomphe de la primitive Église, et surtout cette prière touchante du chrétien mourant dans la foi, dont il répéta les paroles, lorsqu'il mourut lui-même en 1546 : Mitfried und freud ich fahr dahin, In Gottes wille; Getrost ist mir mein herz und sinn, Sanft und stille; Wie Gott mir verheissen hat: Der tod ist mein schlaf worden. Das macht Christ wahrer Gottes sohn, Der treue heiland, Den du mich, Herr, hast sehen lahn, Und machst bekannt, Dass er sei das leben und heil, In noth und auch im sterben! « Je meurs en paix et en joie, selon la volonté de Dieu ; mon cœur et mon esprit pleins d'espoir sont humbles et calmes comme Dieu l'a ordonné ; car la mort n'est pour moi qu'un sommeil. « Grâce à Jésus, vrai fils de Dieu, sauveur fidèle, que tu m'as révélé, ô Seigneur, en me faisant connattre qu'il est la vie et le salut dans le danger et dans la mort. « Lui que, par ta faveur, tu as exalté au-dessus de tous, conviantle monde entier à son royaume dans ta sainte et vivifiante parole qui doit retentir en tous lieux. « Lui qui est salut et lumière pour éclairer et fortifier les nations qui t'ignorent encore; lui de ton peuple d'Israël la gloire, l'espérance et la joie ! » L'émule de Luther, le réformateur Zwingle, composa aussi dans le dialecte suisse des traités et des sermons pleins de verve, mais d'un style rude et incorrect. La polémique vraiment savante se faisait encore en latin, où Érasme, Mélanch-ton, Ulric de Hutten, le caustique adversaire des pédants dans ses ingénieuses épîtres, se distinguèrent à la fois par la force, la grâce, la finesse de leur style, et par un fonds inépuisable d'érudition et de bon sens. Les cantiques religieux, dans ces jours de réveil, se multiplièrent aussi de toutes parts; les pasteurs, les princes mômes s'y livrèrent avec zèle. Il en existe un de Frédéric de Saxe, au moment où ce malheureux prince succombait devant Charles-Quint. La poésie vulgaire des meistersinger, remplacée par des sujets plus graves, allait s'éclipser sans retour, mais non sans avoir jeté une dernière lueur, et s'être concentrée, pour ainsi dire, dans l'œuvre éminente d'un digne vieillard, qui a su s'élever de sa modeste sphère, par la pureté des pensées et du style, 811 premier rang de ses contemporains et devenir le type du vrai poëte populaire. Jeati Sachs, le cordonnier poète, né en 1494 à Nuremberg, élevé dans le simple atelier de son père, non sans quelque teinture des lettres, puis voyageant comme ouvrier à Strasbourg, à Francfort, à Leipsick et à Vienne, initié dans ces diverses villes à l'art minutieux des rimeurs dont bientôt il brisa les entraves, dédia, comme il le dit, sa première pièce de vers, non à l'amour, mais à la foi. Ses mœurs irréprochables, son heureux caractère, le rendirent bientôt cher à tous ses compagnons. Marié à vingt-cinq ans dans sa ville natale, il y vécut pendant plus d'un demi-siècle, se délassant du travail de chaque jour par ses douces veillées poétiques; et c'est ainsi qu'après avoir vu passer toute la génération contemporaine il mourut en 1576, laissant dans le manuscrit préparé par ses soins plus de quatre mille chants de maîtrise et plus de deux cents drames, sans compter dix-huit cents épigrammes, fables, allégories ou hymnes religieux. Cette fécondité prodigieuse n'ajoute rien sans doute au mérite de chaque pièce, mais elle atteste tout au moins une grande activité intellectuelle, et acquiert un nouveau mérite par des principes irréprochables. Sachs n'est pas un génie original ; mais c'est une àme pieuse, expansive, un esprit naïf, délicat. S'il manque souvent de nerf et de force, il ne manque jamais d'à-propos, et presque toujours un sens profond ressort de ses humbles rêveries. Sans avoir perfectionné le drame, si incomplet encore à son époque, non-seulement en Allemagne mais en France, sans avoir su s'affranchir de la teinte locale nurembergeoise qui domine toute sa poésie, il a cependant prouvé dans quelques scènes, et notamment dans le drame d'Ève repentante, qu'il savait peindre les émotions du cœur. Son allégorie des Éléments conversant avec la Vérité est pleine d'une sainte indignation contre l'hypocrisie et le mensonge. Sa fable de la Lionne et plusieurs autres ont de la vivacité et du piquant. Sa piété sincère respire dans ce cantique où il fait un retour sur ses peines : Warum betrübst d'lt dich, mein herz, Bekümmerst dich und trägest schmerz Nur um das zeitlich gut P Vertrau du deinem Herrn und Got Der alle ding erschaffen hat; Er kann und will dielt lassen nicht, Er weisz gar ivol was dir gebricht. « Pourquoi donc t'affliger, mon cœur, pourquoi gémir et te troubler pour un bien périssable ? Confie-toi en ton Dieu qui a créé toutes choses. « Il ne veut, il ne peut jamais te délaisser; il sait ce qu'il me faut, et le ciel et la terre sont à lui. Mon père, mon protecteur me tirera de peine. « Le Dieu qui m'a créé ne me repoussera pas, moi son enfant, de son cœur paternel. Misérable grain de poussière, je n'ai pas d'autre appui dans le monde. « Que le riche se fie à ses trésors ; quant à moi, j'espérerai en Dieu. Car, bien qu'on me méprise, je le crois, je le sais, rien ne manque à celui qui possède la foi ! » Pendant que la muse facile de Jean Sachs effleurait ainsi tous les genres, d'autres auteurs en adoptèrent un seul, sans toutefois l'y surpasser. C'est ainsi que Burkard Waldis composa un Recueil de fables d'une bonne morale et d'un style châtié, mais dépourvues d'originalité ; et que Jean Agricola développa, dans une prose coulante mais monotone, les principaux Proverbes usités de son temps. Acerbe et passionné, le moine franciscain Thomas Murner, antagoniste de Sachs, publia en haine du schisme ses poèmes de la Conspiration des Fous et de la Corporation des Fripons, dans lesquels, à l'exemple de Brand, mais avec une verve plus cf- *. nique, il attaque toutes les classes, fronde toutes les' opinions, et avilit l'Église en voulant la défendre. Doué d une gaité plus franche et d'une imagination plus heureuse, Jean Fischart traduisit et commenta Rabelais dans son curieux roman de Gargantua, dont le titre incroyable constitue à lui seul la plus bizarre série de barbarismes dont soit susceptible aucune langue. Mais son poëme burlesque de la Chasse aux Puces, et surtout la gracieuse pièce de vers intitulée l'Heureux Navire, dans laquelle il raconte comment, en suivant le Rhin, des rameurs de Zurich apportèrent encore chaude à Strasbourg une bouillie de millet préparée dans leur ville, montrent la souplesse et la force de cet esprit vraiment original. Forcé par les limites que nous nous sommes tracées de restreindre ici nos citations, nous remarquerons seulement que le style narratif commença à se former en Allemagne, et que plusieurs des qualités de l'historien distinguent déjà les annalistes de cette époque, tels que Jean Thurnmeier, dit Avcntinus, dans ses savantes Chroniques bavaroises, Sébastien Frank, l'anabaptiste, dans ses Origines germaniques, et Égide Tchudi, le patriote suisse, dans ses consciencieuses Chroniques helvétiques. Enfin les arts eux-mêmes trouvèrent un interprète dans le célèbre Albert Durer qui, avec Lucas Cranach, fonda l'école de peinture en Allemagne et a su consigner par écrit plusieurs de ses précieux procédés, avidement saisis par les artistes. Les Pays-Bas, que Jean (le Bruges avait dotés de la peinture à l'hLfIQ, source féconde d'inspirations sublimes qui abondèrent en Italie, se personnifiait pour les lettres et •les sciences. dans Érasme de Rotterdam, le plus profond • fies érudits, le plus ingénieux des critiques, le savant le plus universel dq son époque. Le poète Spiegel cherchait à polir le- vers néerlandais, encore informe, dans une allégorie philosophique intitulée Miroir du cceytir; et le réformateur Marnix donnait, dans sa Ruche de l'Église romaine, le premier essor à la prose. Quant au Danemark et à la Suède, à peine sorties du moyen âge et de l'ère poétique des Sagas, elles s'exerçaient timidement à traduire les livres religieux ou à reproduire des apologues. Pendant que le nord de l'Europe, plus ébranlé encore qu'activé par la grande impulsion de la Réforme, préludait timidement aux progrès qui devaient lui coûter tant de sang, le midi, se confiant dans son riche horizon, dont l'éclat lui cachait sa décadence prochaine, voyait fleurir le Tasse et Galilée, Corrége et Murillo, Camoens et Cervantes, Lope de Véga et CaldérolJ, grands génies dont l'ascendant irrésistible agissait fortement sur la France, et éclipsait nécessairement à cette époque, à la cour même de François Ier, les essais imparfaits de Marot et de Ronsard. L'Angleterre, à qui de longs malheurs avaient presque fait oublier sa langue, la voyait encore repoussée par le classicisme recherché que le tyrannique Henri VIII, auteur de la Défense de la Foi catholique, mêlait après sa défection à ses plus sanguinaires fureurs. Le latin est aussi la langue dans laquelle le gé--néreux Thomas Morus rédigea son Utopie, ce rêve d'un. homme de bien, avant de mourir en martyr. Cette tendance aux doctes études eut cependant un heureux effet, celui de retarder l'essor prématuré d'une langue incohérente encore, de lui donner la force d'unir ses éléments, dej Jes harmoniser, de les proportionner à L'l marche ascentJjrflitLes idées. C'est ainsi que grandit par des contacts variés oètte langue bizarre et cependant si belle, qui, à travers ses phases angtp--^-saxonne, franco-normande, latine et italienne, acquit, d(jt siècle en siècle, une nouvelle abondance, une force et une souplesse nouvelles. Sous le règne même de Henri VIII, au milieu des luttes religieuses et des persécutions cruelles, s'annoncèrent quelques heureux essais de poésie Mélodieuse et tendre. Henri Howard, comte de Surrey, né vers 1515, avait célébré Géraldine, la dame de ses pensées, dans des sonnets imités de Pétrarque. Le premier il employa le vers blanc non rimé, en traduisant deux ivants de Virgile, et mania avec grâce le vers alexandrin, comme dans cette élégie louchante qu'il composa vers 1547, pendant sa captivité à Windsor, où il avait eu pour ami un fils de Henri VII, mort à la fleur de l'âge, un frère du vil despote qui allait l'immoler. 0 place of bliss, renewer of my woes! Give me account where is my noble fere, Whom in thy walls thou didst each night enclose, To others leefe, but unto me most dear I Echo, alas, that doth my sorrow rue, Returns thereto a hollow sound of plaint! Thus Lalone, where all my freedom grew, In prison pine, with bondage and restraint; And with remembrance oj the greater grief, To banish th'less, 1 find my chief relief. « 0 séjour de délices qui renouvelle mes peines, dis-moi où est mon noble compagnon, lui qu'en ces murs tu recevais chaque soir-; lui, agréable à tous et si cher à mon cœur! Hélas ! l'écho qui partage ma tristesse ne me rend qu'un son eo«urd et lugubre! Me voici seul, là où j'étais si libre, gémissant en prison, enfermé et captif; et pour calmer le chagrin que j'éprouve, je n'ai d'autre secours que mes cuisants regrets. » Un ami de Surrey, sir Thomas Wyat, a laissé également des poésies légères; et bientôt un esprit plus grave, Thomas Sack-ville, comtt de Dorset, auteur du Miroir des Magistrats, tenta, dans Ferrex et Porrex, le premier essai de tragédie, et ébaucha un poëme allégorique. Déjà approchait le moment où un autre gentilhomme, sir PhilippeSidney, tenterait, dans son Ar-cadie, d'inaugurer le roman pastoral, et où Edmond Spenser, s'inspirant de l'Arioste, reproduirait dans la Reine des Fées les brillantes couleurs de son modèle. Le drame grandissait en même temps, dans sa rude mais féconde énergie, et de loin apparaissait déjà l'imposante figure de Shakespeare. Éloquent interprète d'un passé qui s'écroule et d'un avenir qui vaguement s'élève, placé comme Dante à la limite des siècles pour en consacrer les conquêtes, ce génie gigantesque a su s'approprier toutes les traditions nationales, tous les souvenirs historiques ou fantastiques, romains, saxons, italiens et français, comme autant de véhicules puissants pour populariser ses grandes pensées, comme autant de voiles diaphanes nuancés d'ombre et de lumière, à travers lesquels apparaissent les vertus et les vices, les grandeurs et les revers, les joies et les tourments de l'humanité. Jamais œil plus perçant que le sien n'a plongé au fond des passions. Voilà pourquoi, malgré tous ses écarts, il est resté et restera toujours le peintre le plus accompli de l'âme humaine, un barde dont la vue inspirée a reflété toute la nature, comme il se peint lui-même à son insu dans ces vers pleins d'un noble enthousiasme : The poet's eye, in a fine frenzy rolling, Doth glance from heaven to earth, from earth to heaven; And, as imagination bodies forth The form of things unknown, the poet' s pen Turns them to shapes, and gives to airy nothing A local habitation and a name. « L'œil du poëte, animé d'une folie sublime, erre du ciel à la terre, et de la terre au ciel ; et pendant que l'imagination réalise devant lui des types inconnus, sa plume leur prête un corps, et ces riens vaporeux reçoivent de lui et leur nom et leur place. -ô Arrêtons-nous devant ce grand génie, sur le seuil de l'histoire moderne, que ni notre plan ni nos forces ne nous permettraient d'aborder. Assez de plumes brillantes et inspirées ont raconté ces grandes époques, où la lumière intellectuelle, après avoir surgi en Angleterre avec Shakespeare, Bacon, Milton, a versé ses splendeurs les plus vives, ses plus riches effusions sur la France dans les conceptions immortelles de Descartes, de Bossuet, de Fénelon, de Corneille, de Racine, de Molière, pour rayonner de là sur le reste de l'Europe, et donner à l'Angleterre Newton, Pope, Byron ; à l'Allemagne Leibnitz, Klopstock, Lessing, Herder, Goethe, Schiller ! Semblable au voyageur qui, après une longue course à travers les forêts, les rocs et les déserts parsemés de quelques fleurs sauvages, s'arrête fatigué au haut de la montagne d'où les plaines fortunées se déploient à ses yeux, d'où il voit ondoyer les moissons magnifiques desti- nées à des mains plus habiles, nous terminons ici cette revue consciencieuse des lut tes, des essais, des efforts qui ont valu a nos siècles modernes toutes les jouissances de l'intelligence, toutes les gloires de la civilisation. APPENDICE. Qu 'il nous soit permis d'ajouter à notre revue du moyen âge deux morceaux de poésie moderne composés en suédois et eu russe, et qui, essentiellement distincts des morceaux que nous avons cités, et par leur date et par leur style, s'en rapprochent cependant assez par leur sujet pour ne pas être ici des hors-d'œuvre. Le premier, traduit par nous en vers allemands du début de la légende suédoise de Frithiof et Ingeborge, par le poëte Tegner', résume avec naïveté et avec grâce les mœurs et les croyances des anciens Scandinaves et les principaux traits de leurs divinités, et reproduit ainsi sous des couleurs plus vives tout ce que nous avons dit des dogmes de l'Edda. FRITHIOF UND INGEBORG. Es wuchsen einst auf Hildings gut Zwei pflanzen unter pflegers hut 3 Nichts scliön'res war im nord zu schauen, Sie grünten herrlich auf den auen. Die erste eine eiche heTir; Ihr stamm schoss aufrecht wie ein speer j Ihr wipfel, in dem winde schwebend, Glich einem helm sich rund erhebend. ' Frithiofi Sago., af Elias Tegner, Stockholm, 182D. Die andere ein röschen froh, Da winterkälte jüngst entfloh; Es schien der lenz, wo rosen keimen, Im kelchlein schlummernd noch zu träumen. Doch bald wird sturm die erd umgehn Und heftig auf die eiche wehn ; Bald frühlingslicht am himmel glühen, Und sanft die purpurknospe blühen. Nun wuchsen sie im heitern traum, Und Frithiof hiess der junge baum; Und, lächelnd auf dem grünen moose, War Ingeborg die schöne rose. Sahst du die zwei bei sonnenstrahl, Du wähntest dich in Freyas saal, Umflattert von den sel'gen paaren Mit flüglein roth und goldnen haaren. Und sahst du sie bei mondenschein Schnell hüpfen im dem schattenhain, Du wähntest dass im heil'gen kranze Elfkönig mit der fürstin tanze. Wie lieblich als in froher hast Frithiof die ersten runen fasst! Kein könig rühmt sich solcher ehren; Gleich wollt' er Ingeborg sie lehren. Wie emsig trieb er seinen kahn Mit ihr auf blauer meeresbahn ! Wie hübsch, als sich die segel wenden. Klatscht sie mit ihren kleinen händen! Kein vogelnest auf hohem zweig Das nicht sein kecker muth besteig ; Selbst adler, die in wolken schweben,. Müssen ihm ey'r und junge geben. Ktyn strom, so wüthend er auch schlug, Auf dem er sie nicht freudig trug; * Wie zart, da fluthen auf sie drangen, Wölbt sich ihr arm ihn zu umfangen 1 Die erste blum in frühlingsluft, Die erste frucht in gartensduft, Die^rste ähre reif und golden, Er bringt sie treulich seiner holden. Doch kinderjahre fliehen schnell ; Es tritt der jüngling an der stell, Mit feuerblick, mitkraftgemüthe-, Die jungfrau prangt in voller blüthe. Und Frithiof ziehet oft zur jagd i,. '* • . Dass er, was manchen zittern macht, Kühn, ohne speer und ohne klinge, Den starken wilden bärn bezwinge. Da kämpfen beide brust an brust; Blutend und stolz, mit siegerslust, Trägt Frithiof heim das ungeheuer: Wie wär er nicht der jungfrau theuer ? Denn männermuth ist frauen lieb, Zur stärke neigt der schönheit trieb; Nie wollen sich die zwei verlassen, Wie helm und haupt zusammen passen. Und las er je in wintersnacht, Die er beim warmen heerd durchwacht, Ein lied vom strahlenden Valhallen Wo göttinnen mit göttern wallen, So dacht' er : Gold ist Freyas haar, Wogenden ähren gleicht es zwar; Doch Ingeborgs der tadellosen Ist goldgeweb auf may'n und rosen. Mit schönen briisten prangt Idün, ... 1 Hoch schwellen sie in seide grün; Doch kenn ich seide die, im hüpfen,. Zwei weisse elfen schimmernd lüpfen. Und Friggas augen sind so blau Wie jene lichte himmelau ; Doch kenn ich äugen die so funkeln Dass sie selbst frühlingblau verdunkeln. Auch Gerdas antlitz zollt man preis, Wie nördlich t scheint's auf blankem ete ; Ein antlitz kenn ich voller wonne Wie morgenroth auf mittagsonne. ein herz so sanft, so mild, Wie Nannas, zwar kein götterbild; Mit recht preist jedes skalden, leier Dich Balder, hochbeglückter freier! 0 schied ich einst von diesem leib Beweint, wie du, von treuem weib, So sanft, so herzlich ! ohne zagen Liess ich zu Heia mich verjagen. Die königstochter sass und sang Ein heldenlied, und tage lang Webt sie im tuche kriegesthaten, Und wogen blau, und grüne saaten. Auf weisser wolle schwellen dann Die goldnen schilde stolz heran; Und blutigroth fliegt manche lanze, Die panzer glühn im silberglanze. Doch jede stirn im heldenreich Sieht immer ihrem Frithiof gleich; Und, fällt ihr blick auf den geweben, dr Erröthet sie mit frohem beben. Er, auf der fluren weitem raum Schnitt I und F in jeden baum; Die runen wuchsen, wie die flammen Der jungen herzen, dicht zusammen. Erschien der frühe morgenstern Tagsbot mit lichtem haar von fern, Da leben tönt und menschen wandern, So dachte eines stets des andern ; Erschien der späte abendstern Nachtsbot mit dunkeIm haar von fern, Da ruhe schweigt und schatten wandern, So träumte eines stets vom andern : Du erd im deinem frühlingsruhm Geschmückt mit mancher schönen blum! Gäbst du sie mir im farbenglanze, Dem Frithiofwänd' ich sie zum kranze. Du meer erfüllt im finstern schooss Mit mancher perle reich und gross ! Gäbst du sie mir, sogleich empfange Sie Ingeborg zum halsgehänge. Du herold von Allvaters macht, Du sonne hehr, der welten pracht! Wärst du nur mein, die goldne scheibe Ein schild wär sie dem kühnen leibe. Du leuchte auf Valhallens höhn, Du heller mond so still und schön! Wärst du nur mein, dein mildes feuer Umgäb sie wie ein silberschleier. Doch Hilding sagte : Pflegesohn! Flieh eine liebe ohne lohn ; Denn ungleich fallen hier die loose, Ein königskind ist deine rose. Hinauf bis Odens sternensaal Steigt könig Beles ahnenzalil ; Du bist bloss Thorstens söhn, must weichen; Das gleiche paart sich nur zum gleichen. Doch Frithiof sprach : Zum todesthai Reicht nieder meiner ahnen zahl; Den waldherrn schlug ich jüngst, den rauhen, Sein stammrecht erbt' ich mit den klauen. Nie weicht der freigeborne mann, Die weit gehört dem tapfern an ; Wo glück gebricht, wird ers versöhnen ; Ihn kann sein muth zum könig krönen. Hochedel ist die kraft, denn Thor Hält sie im Thrudwang stets empor; Nicht namen traut er, nur dem werthe, Am besten freit sich's mit dem schwerte. Ich kämpf um meine junge braut, Und zürnte selbst der Donn'rer laut. Du reine lilie, wachs in freuden ; Weh dem der mich von dir will scheiden ! L'autre morceau, d'un sens tout différent et d'une tendance éminemment chrétienne, est le bel hymne à Dieu composé par le poëte russe Derzavinc', hymne qui a excité tant d'enthousiasme, non-seulement en Europe mais en Asie, qu'il a été inscrit en lettres d'or dans les temples de la Chine et du Japon. Puissions-nous dans notre imitation française ne pas être resté trop au-dessous du modèle, que nous avons cherché à rendre strophe par strophe, à l'exception de l'avant-dernière qui nous a paru s'y rattacher naturellement. 1 Bog, ot Gabriel Derzavin, Sant-Pttersburg, 1775. HYM>TE A DIEU. 0 toi, dont l'existence absolue, immuable, De vie et de splendeur remplit l'immensité; Unique en ton essence et trois fois adorable, Seul traversant les temps en ton éternité *, Être pur, être saint ! qui toujours invisible Manifestes partout ta force irrésistible, Que ne borne aucun jour, que ne fixe aucun lieu -, Dont l'ineffable amour embrasse la nature, La guide, la soutient, l'embellit et l'épure, Auteur de l'univers, toi que nous nommons Dieu! Quand mon esprit pourrait, par un effort sublime, Compter les feux du ciel, les sables des déserts, Et, plongeant dans les flots de l'orageux abîme, Mesurer d'un regard la profondeur des mers : En toi, Seigneur, en toi, ni nombre, ni distance! Les chœurs des immortels issus de ton essence Devant ta majesté s'arrêtent confondus ; Et, si jusque vers toi s'élève une pensée, Sous tes vives clartés elle tombe éclipsée, Comme, au milieu d'un siècle, un instant qui n est plus. A l'aurore des temps, ta volonté suprême Du vide sans limite a t iré le chaos ; Mais, avant sa naissance, immuable en toi-même, L'éternité marquait ton auguste repos. Toi seul de l'existence es la source première; Lumière sans déclin d'où jaillit la lumière, Des âges infinis tu poursuivais le cours : Tu parlas, et soudain le monde, ton ouvrage, En traits étincelants réfléchit ton image; Seul tu vis, tu vécus et tu vivras toujours ! De la création, que ton souffle pénètre, Tous les cercles unis se résument en toi ; Ce qui semble périr s'éclipse pour renaître, Et la vie à la mort s'enchaîne par ta loi. Dans les champs de l'éther, fécondes étincelles, Jaillissent par essaims les étoiles nouvelles, D'innombrables soleils s'élèvent sous tes pas 5 Tel qu'aux brises du nord, sur nos plaines neigeuses, Le givre, s'épanchant en perles lumineuses, Tourbillonne et scintille au milieu des frimas. Aussi loin que s'étend ta puissance infinie, Ces millions de feux proclament tes décrets ; Dans l'immense domaine où s'agite la vie Sur des êtres sans nombre ils versent tes bienfaits. Mais, au sommet des cieux, ces lampes rayonnantes, Ces sphères de cristal aux couleurs scintillantes, Ces globes d'or flottant sur des vagues d'azur, Ces gloires sillonnant les plaines éthérées, A ta gloire suprême un instant comparées Seraient ce qu'est la nuit à l'éclat d'un jour pur. Comme une goutte d'eau dans l'Océan perdue, L'univers tout entier s'efface à ta splendeur. Mais jusqu'où mes regards sondent-ils l'étendue, Et que suis-je moi-même auprès de toi, Seigneur? Si, peuplant à mon gré ces cavités profondes, Par delà tous les cieux, par delà tous les mondes, Je semais de soleils le gouffre aérien, Leur foule, accumulée en ta sainte présence, Que serait-elle? Un point dans un orbite immense; Et moi, vaine poussière, hélas ! je ne suis rien. Rien!... mais, toujours propice, à bénir disposée, Ta grâce me relève en m'attirant vers toi 5 Comme l'astre du jour colore la rosée, Tes divines clartés se reflètent en moi. Rien !... mais mon cœur s'émeut d'amour et d'allégresse; Aux célestes hauteurs, où j'aspire sans cesse, Un vol irrésistible entraîne mes esprits; Ma grandeur apparaît au sein de ma misère, Je pense, je conçois, je médite, j'espère 5 Vivant, je trouve en moi la preuve que tu vis ! Tu vis ! ton existence en tous lieux se déploie, L'univers la publie et mon cœur la ressent 5 La voix de ma raison la signale avec joie ; Tu vis, et ce mot seul m'affranchit du néant. Atome de ce monde, émané de ta grâce, Dans la chaîne infinie elle a marqué l'espace Où, couronné d'honneur, je siége sans rival ; Seul, au plus haut degré des formes corporelles, Non loin des séraphins aux flammes immortelles, De tant d'êtres divers je suis l'anneau central. Emblème merveilleux de la nature entière, Soumis par tous mes sens à la fragilité, Je porte, en cet esprit qui dompte la matière, Un céleste rayon de ta divinité. Mon corps usé s'affaisse et se réduit en poudre -, Ma pensée, en son vol plus prompte que la foudre, Atteint les profondeurs où nul astre ne luit. Esclave, je suis roi, ver impur, je suis ange! D'où me vient ce contraste inexplicable, étrange, Cet indicible accord que je n'ai pas produit? C'est toi, Dieu tout-puissant, c'est toi qui l'as fait naître, Source de l'espérance, arbitre du bonheur 5 De ce vaste univers seul sauveur et seul maître -, Toi souffle de mon âme et flambeau de mon cœur ! Ta sage Providence a voulu que cette âme, Avant de s'élever sur ses ailes de flamme, Traversât ici-bas l'abîme de la mort 5 Et qu'ainsi, par l'épreuve au bonheur préparée, Elle pût s'élancer, libre, régénérée, Vers l'éternel séjour où tu fixas mon sort. 0 prodige d'amour, ineffable mystère ! Des souillures du vice affranchissant nos cœurs, Ta grâce révélée a paru sur la terre, Et ta vertu parfaite a subi nos douleurs. Victime expiatoire, elle a sauvé le monde; Elle a fait rayonner sa lumière féconde Dans la nuit du péché, dans l'horreur des tombeaux; Et mon âme, attentive à sa sainte parole, S'attache triomphante au Dieu qui la console Lorsque la mort m'appelle à des destins nouveaux. Roi des rois, saint des saints ! ta bonté, ta sagesse, En traits mystérieux brillent de toutes parts ; Devant toi ma raison succombe à sa faiblesse, L'ombre de ta grandeur éblouit mes regards. Cependant, si t'aimer est mon plus doux partage, Si mon premier devoir est de te rendre hommage, Que puis-je, hélas ! si faible, en proie à tant d'erreurs? J'humilie, ô grand Dieu, mon âme en ta présence, Et, perdus dans l'éclat de ta magnific^w^Tj. x Mes yeux reconnaissants sont inond&$e p)$ur££--, 1 \ . FIN. PARIS. - DIDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR 35, QUAI DES ATJGUSTINS. SAINT ANSELME DE CANTORBÉRY TABLEAU DE LA VIE MONASTIQUE ET DB LA LUTTE DU POUVOIR SPIRITUEL AVEC LE POUVOIR TEMPOREL, AU ONZIÈME SIÈCLE PAR M. CHARLES DE RÉMUSAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE. 4 fort volume in-8. — Prix : 7 fr. 50 c. La vie de saint Anselme, abbé du Bec et archevêque de Can-torbéry au onzième siècle, offre un intérêt beaucoup plus vif et plus général que ne le ferait supposer la pieuse simplicité de son caractère et de ses vertus. Non-seulement il a laissé des ouvrages qui honorent l'esprit humain, non-seulement il a heureusement contribué aux progrès de la théologie chrétienne et de la science philosophique, mais il a figuré sur le théâtre de l'action et vaillamment participé aux luttes mémorables des deux puissances. Le moyen âge attire aujourd'hui l'attention curieuse des écrivains et du public. On aime à suivre par la pensée les premiers mouvements de la société moderne à son berceau. Le grand rôle que joue l'Église dans les temps féodaux est mieux compris, mieux apprécié, et doit captiver tous les esprits généreux qui prennent parti pour la pensée contre la force. Saint Anselme est un représentant convaincu et persévérant, mais modeste et doux, de la cause de Grégoire VII, son contemporain; il résiste à la royauté et il la respecte. Son zèle ardent pour des droits qu'il croit sacrés n'enlève rien à son humilité, à âli charité. Dans son couvent c'est le modèle du moine-, -l'idéal de l'abbé. Devenu primat d'Angleterre, il commence et soutient en apôtre la guerre où devait périr Thomas Becket. Partout c'est un penseur du premier ordre que Leibnitz regardait .comme un dés maîtres de Descartes. * L'administration des ducs de Normandie, de-la race de Rollon, le gouvernement de Guillaume le Conquérant et de ses fils, 1:- vie intérieure des monastères, la forme et la puissance de l'enseignement scolastique, les rapports du clergé et de la noblesse, la politique de la papauté, ses conflits avec l'empft'e, l'état de la ville de Rome, les délibérations des conciles d'Italie, tels sont les principaux sujets que touche la biographie de saint Anselme et sur lesquels elle jette une vive lumière. De grands tableaux historiques et de nombreuses scènes anecdotiques y trouvent également place. L'ouvrage que nous publions remplit une véritable lacune dans les annales du onzième et du douzième siècles, et contient le récit détaillé d'événements peu connus qui importent à l'histoire et qui tiennent du roman. C'est une chronique et une légende qui intéressent à la fois la politique et la philosophie. PUBLICATIONS RÉCENTES OU SOUS PRESSE, A LA MÊME LIBRAIRIE. GUIZOT. — HISTOIRE DES ORIGINES DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF et des Institutions politiques de l'Europe, depuis la chute de l'empire romain jusqu'au XVIE siècle. Nouvelle édition revue et corrigée. 2 vol. in-8 40 » EMILE DE BONNECHOSE. — LES QUATRE CONQUÊTES DE L'ARGLBTBBBB, son Histoire, ses Institutions sous les Romains, les Anglo-Saxons, les Danois ut les Normands; depuis Jules-César jusqu'à la mort de puillaume-le-Conquénint. 2 \01. in-8. Ouvrage couronné par VAcadémie française en 1852.......... 42 » SAINTE-BEUVE. — PORTRAITS LITTÉRAIRES, suivis des PORTRAITS DE FEMME S et des DERNIERS PORTIAAIT.S. 4 vol. in-12 U. » PORTRAITS CONTEMPORAINS et divers. 3 forts vol. in-42... 10 50 - DERNIERS PORTRAITS LITTÉRAIRES. 1 vol. ,........, 3 50 PORTRAITS DE FEMMES. Nouvelle édition. i»v^ in-l 2.... 3 50 V. COUSIN. — MADAME DE LONGUE VILLE. 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